Il ne s’agit pas d’un roman inédit de John Le Carré prolongeant les aventures de l’élégant tailleur du même nom, mais d’un projet secret de la multinationale Anthropic, la société d’intelligence artificielle fondée par les dissidents d’Open AI après le grand schisme de 2021. Derrière ce nom se cache une hallucinante entreprise consistant à acheter des centaines de milliers de livres sur le marché de l’occasion pour que leurs différentes IA, notamment celle baptisée Claude, s’en nourrissent afin de développer leur puissance.
Bien sûr, il n’a jamais été question de demander l’autorisation aux maisons d’édition concernées ni à leurs auteurs, et encore moins de payer les droits d’auteur. Pour scanner les millions de pages concernées, Anthropic n’a pas trouvé meilleur moyen que de détruire chaque livre afin d’en séparer les pages une à une, leur objectif initial étant de « scanner tous les livres du monde ». Si les détails de ce terrifiant projet commencent à émerger, c’est que le procès opposant la firme de San Francisco aux représentants des auteurs s’est soldé cet été par un accord financier obligeant Anthropic à verser 1,5 milliard de dollars de dédommagement − un auteur touchant en moyenne 3 000 dollars.
Selon Justin A. Nelson, un avocat du cabinet Susman Godfrey LLP représentant les auteurs, c’est « Open AI qui a lancé le piratage rampant par les entreprises d’IA et l’exploitation à ciel ouvert de toute l’expression de l’humanité ». Dans les documents tirés du dossier de 4000 pages, on découvre que les autres géants de l’IA, Meta, Google et Open AI dans la course (eux aussi attaqués en justice), étaient persuadés − comme l’écrit dans un mémo un cadre d’Anthropic − que l’opération allait « apprendre à bien écrire » à leurs champions plutôt que d’imiter « le langage bas de gamme du web ». Certains ont préféré pirater des bases de données de livres sans tenir compte des avertissements de leurs employés les avertissant des risques judiciaires. Dès 2021, Ben Mann, un des co-fondateurs d’Anthropic, téléchargeait lui-même pendant onze jours le contenu d’une bibliothèque illégale en ligne.
Les amateurs de la librairie Strand à New York découvrent qu’Anthropic a même envisagé d’acheter une partie de son immense collection et d’accéder à celle de la New York Public Library, remarquant que l’institution manquait cruellement de fonds − contrairement à eux. Il leur fallait en effet scanner entre 500 000 et 2 millions d’ouvrages en six mois. Ce n’est pas le tout d’avoir créé des monstres, il faut les nourrir.
Bien sûr, ce « Projet Panama » soulève un nombre incalculable de questions et de réflexions. On note au passage que les procès portent sur la façon dont ont été acquis les livres en question, et pas sur ce que l’IA en fait. L’organe de presse ayant levé ce lièvre n’est autre que le « Washington Post », quotidien qui vient d’être réduit de moitié par son propriétaire, Jeff Bezos, qui, à ses débuts, a fait fortune en vendant des livres par correspondance, détruisant au passage un immense réseau de librairies. Depuis, il investit, of course, des milliards dans l’IA.
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