| | Hadrien Mathoux Directeur adjoint de la rédaction
Affaire Epstein : pourquoi les élites doivent à
nouveau avoir peur
L'onde de choc projetée par l'affaire Epstein ne fait que commencer. Au-delà de l'innommable trafic sexuel perpétré par le milliardaire retrouvé pendu dans sa cellule en 2019, c'est l'étendue et la puissance du réseau du prédateur américain qui stupéfie le monde. La correspondance électronique très fournie d'Epstein révèle à quel point un gotha d'élites économiques, culturelles et politiques entretenait des liens avec le criminel. Et l'on voit réapparaître un motif caractéristique des sociétés en crise : la décadence morale des élites.
En France, ce thème est apparu à la fin de l'Ancien Régime, et a largement contribué à délégitimer la monarchie avant la Révolution. La révélation de plusieurs scandales illustrant la débauche et la dépravation des aristocrates a attisé la colère populaire. Le faste et le stupre de la cour à Versailles, le scandale attisé par le marquis de Sade, les folles rumeurs entourant la reine Marie-Antoinette… Certains cas rappellent notre actualité, comme celui du comte de Morangiès, petit nobliau du Gévaudan en pleine déroute morale qui s'illustrait notamment par sa tendance à ne jamais régler ses dettes, menant grand train en multipliant les créances impayées…
Cette longue histoire a amené certains à théoriser une corruption généralisée des élites, qui se caractériseraient par des mœurs décadentes. Les milieux conspirationnistes fantasment même un réseau pédo-sataniste mondial, voyant dans l'affaire Epstein la confirmation de leurs thèses. C'est oublier que les crimes sexuels touchent tous les milieux. L'affaire d'Outreau, ou encore celle du réseau d'Angers, ont montré que la pédophilie existait également dans les couches les plus modestes de la population. Les grands constats sur la dépravation hédoniste sont une caractéristique du discours réactionnaire — rappelons-nous, pour ne citer qu'un seul exemple, du maréchal Pétain imputant la défaite de 1940 à « l'esprit de jouissance » qui aurait caractérisé le Front populaire.
Si l'affaire Epstein ne prouve rien quant à une supposée décadence des élites, ces dernières se distinguent en revanche par leur impunité. Être riche et puissant, ce n'est pas forcément être moins vertueux, mais c'est disposer de moyens infiniment plus grands pour échapper à la loi et à la morale. Pressions financières, appuis politiques, séduction culturelle : par divers moyens, le pédocriminel a bénéficié durant des années d'une complaisance hallucinante. La réaction initiale de Jack Lang, interpellé sur ses liens étroits avec Jeffrey Epstein, a illustré ce sentiment de toute-puissance qui caractérise bon nombre de nos élites : l'ex-ministre de la Culture — qui avait par ailleurs pris pour habitude de ne pas régler de nombreuses dépenses luxueuses— semblait trouver absolument invraisemblable qu'on le mette en cause.
Si tout « redressement moral » des élites est une illusion, c'est bien à l'impunité qu'il faut s'attaquer. La grande bourgeoisie est devenue à bien des égards une nouvelle aristocratie, qui hérite de privilèges inouïs et s'estime au-dessus des lois. Sans paraphraser Robespierre, pour qui il fallait imposer « la terreur sans laquelle la vertu est impuissante », il est temps que les puissants qui piétinent la décence en tous domaines se remettent à avoir peur des conséquences. Twitter @hadrienmathoux
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