Attention, affaire « sensible » ! Non pas pour vous, lecteurs. Sauf si vous êtes proche de l’un des deux camps, la dispute qui a éclaté entre les deux revues en ligne les plus en vue du moment vous apparaîtra sûrement comme l’un de ces soubresauts dont le monde intellectuel a le secret. Mais pour nous, journalistes dont le métier est de suivre la vie des idées, c’est une tout autre affaire. Nous connaissons des gens que nous estimons des deux côtés, les susceptibilités sont à vif, il n’y a que des coups à prendre. Et moi, je n’aime pas prendre des coups.
Mais bon, l’information est une mission, donc je me lance. Créé en 2019, « le Grand Continent » a conquis en quelques années une audience considérable. Les intervenants couvrent un large spectre politique (y compris l’extrême gauche), mais le point d’équilibre est assez classique, disons « libéral-européen ». Le focus est surtout mis sur la géopolitique, les puissants de ce monde, leurs sombres calculs et tout « ce qui se joue aujourd’hui dans l’ombre du spectacle de la cruauté de Washington à Moscou en passant par Pékin » (c’est le slogan conduisant à leur offre d’abonnement). La société, ses acteurs, ses espérances, occupent moins de place. Certes, cela correspond à l’actualité, mais rien n’interdit à une revue d’être aussi un instrument d’émancipation.
Bref, une partie de la gauche intellectuelle française s’agace. D’autant que l’un de ses parrains n’est autre que Giuliano da Empoli, l’auteur à succès du « Mage du Kremlin », qu’Olivier Assayas vient de porter à l’écran. La sortie du film semble avoir libéré les critiques. Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences en science politique à l’université Paris-Nanterre et spécialiste des sociétés postsoviétiques, a dénoncé ce qu’elle estime être la complaisance du film (et du livre) envers la propagande de Poutine. Puis Hugues Jallon, ex-patron des éditions du Seuil, a consacré deux épisodes de sa newsletter « le Temps des salauds » à une critique serrée de Giuliano da Empoli et à la fascination des puissants qu’il perçoit dans les choix du « Grand Continent ». Enfin, Sylvain Bourmeau, animateur du site « AOC », fondé en 2018 et clairement marqué à gauche, a publié un texte intitulé « Les ingénieurs de la confusion ».
Long et dense, le texte de Bourmeau s’attache à montrer l’existence de liens indirects mais multiples entre « le Grand Continent » et l’extrême droite et conclut que si la revue « n’est pas d’extrême droite, elle fait l’extrême droite ». Dans une réponse détaillée, « le Grand Continent » pointe de nombreuses approximations et dénonce une logique d’amalgame : si A a un lien avec B qui a un lien avec C qui est un facho, alors A est un facho. Et, en effet, le procédé, trop systématique, affaiblit la démonstration de Bourmeau. Mais, une fois retranchée l’outrance, son analyse perd-elle toute pertinence ?
A tout le moins, la polémique a le mérite de poser la question de la place à donner aux « penseurs » de l’extrême droite. En publiant dans une rubrique intitulée « Pièces de doctrines » (un titre un peu pompeux) des textes de théoriciens trumpistes comme Peter Thiel, « le Grand Continent » ne leur donne-t-il pas un vernis de respectabilité ? Non, répond la revue, qui estime au contraire que cela contribue à lutter contre l’extrême droite.
Sur les réseaux sociaux, quelques intellectuels ont pris position, Pascal Boniface et Pierre Charbonnier en défense du « Grand Continent », Romain Bertrand en soutien à « AOC ». Ceux que j’ai contactés sont partagés, et ennuyés d’avoir à se prononcer alors qu’ils écrivent dans les deux revues.
Et moi, qu’est-ce que j’en pense ? Eh bien, je vous aurais volontiers livré le fond de ma pensée, mais j’ai déjà débordé les quelque 3 000 signes qui me sont impartis. C’est vraiment pas de chance. Je dois donc en rester là (en croisant les doigts pour n’avoir fâché personne).
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