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dimanche 3 juin 2018

Salvini, homme à poigne du gouvernement Conte


3 juin 2018

Salvini, homme à poigne du gouvernement Conte

Le chef de la Ligue et nouveau ministre de l'intérieur italien fonde sa popularité sur son discours antimigrants

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158 EXILÉS DÉBARQUENT EN SICILE
Vendredi 1er juin, 158 migrants ont débarqué en Sicile, où compte se rendre dimanche le nouveau ministre italien de l'intérieur, Matteo Salvini, qui a promis la fermeté sur l'immigration. L'Aquarius, navire affrété par SOS Méditerranée et Médecins sans frontières, a secouru ces personnes, dont 9 enfants, 26 femmes et 36 mineurs non accompagnés. Les débarquements de migrants ont beaucoup diminué cette année, mais " nous voyons des gens qui souffrent de malnutrition, de torture et de mauvais traitements ", a souligné Marco Rotunno, du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Les responsables de l'Aquarius ont jugé qu'il était trop tôt pour commenter l'arrivée de M. Salvini au gouvernement.
Après quasiment trois mois de guerre des nerfs, et quatre journées dramatiques durant lesquelles a plané la menace d'une crise de régime, cette parenthèse de concorde retrouvée avait quelque chose de rassurant. Vendredi 1er  juin, veille de fête nationale, était à Rome une journée de communion, consacrée à une passation de pouvoirs qui s'est -déroulée dans la plus parfaite courtoisie républicaine.
Au palais du Quirinal, les membres du nouveau gouvernement populiste et d'extrême droite ont prêté serment devant le président Sergio Mattarella, avant de se rassembler pour la traditionnelle photo de groupe. Le 65e gouvernement de l'histoire de la République italienne venait de prendre forme. Puis ils se sont rendus au palais Chigi, où le président du conseil, Paolo Gentiloni, a solennellement remis à Giuseppe Conte la petite cloche matérialisant le passage d'un chef de gouvernement à l'autre, dans une ambiance presque apaisée.
Même dans ce moment suspendu, le chef de la Ligue, Matteo Salvini, s'est arrangé pour que -personne ne l'oublie. Comme pour continuer à concentrer sur lui l'attention médiatique, quelques heures avant la prestation de serment, depuis la petite ville de Sondrio (Lombardie), le vice-président du conseil et ministre de l'intérieur a mis sur la table un sujet dont il veut faire la priorité de ses prochaines semaines : le financement de l'aide aux migrants.
" J'ai rencontré le président du conseil et j'ai demandé qu'il soit porté une attention particulière à ces 5  milliards d'euros consacrés à la subsistance de ces milliers de migrants. Je voudrais y faire de belles coupes ", a-t-il lancé. Puis, à peine intronisé, il a fait savoir qu'il entendait exercer ses nouvelles fonctions en étant " la moitié du temps au ministère et l'autre sur le terrain ", annonçant son intention de se rendre dans les prochains jours en Sicile, principal lieu de débarquement des exilés venus des côtes africaines.
Admirateur de PoutineAussitôt, les principales organisations humanitaires ont fait part de leur préoccupation, tout en soulevant les obstacles juridiques que rencontrerait une baisse drastique des financements. Mais elles ont émis leurs protestations sur un mode mineur, presque timide, tant elles sont conscientes que le climat actuel ne leur est pas favorable : selon les instituts de sondage, le très extrémiste Matteo Salvini, ami de Marine Le Pen et admirateur assumé de Vladimir Poutine, est devenu, en quelques semaines, le dirigeant politique préféré des Italiens.
Désigner un ennemi, assurer sa présence médiatique par des déplacements incessants et des déclarations-chocs : arrivé au pouvoir, le dirigeant de la Ligue n'entend pas, semble-t-il, rompre avec la méthode qui lui a assuré tant de succès. Pourquoi le ferait-il ? Sorti grand vainqueur à droite des législatives du 4  mars, avec plus de 17  % des voix, soit trois points de plus que le parti de Silvio Berlusconi, Forza Italia, le chef politique de la Ligue du Nord (rebaptisée Ligue pour cause de campagne nationale) a littéralement crevé l'écran lors des négociations de l'après-scrutin, démontrant une aisance insoupçonnée pour les tractations d'appareil et les jeux tactiques, à mille lieues de l'image de matamore qu'il s'est patiemment construite, en un quart de siècle de -carrière, auprès du grand public.
La première réussite de Matteo Salvini aura été, début mai, de jouer du chantage aux élections auprès d'un Silvio Berlusconi affaibli, pour obtenir de lui l'autorisation d'aller négocier avec les 5 étoiles. Ensuite, il n'a plus eu qu'à monnayer au prix fort sa participation à l'alliance avec Luigi Di Maio, le chef du M5S, imposant ses vues en matière fiscale (la très coûteuse " flat tax ") ou sécuritaire.
Tactique des " deux fours "Jusqu'au bout, Matteo Salvini a manié le double discours, évitant d'insulter l'alliance de droite dont il est issu – outre la Ligue, elle rassemble les berlusconistes de Forza Italia et les postfascistes de Fratelli d'Italia – tout en multipliant les égards envers les 5 étoiles et leur chef, dans une étonnante répétition contemporaine de la tactique dite " des deux fours " – un à droite, l'autre à gauche – prônée un demi-siècle plus tôt par l'homme fort de la démocratie chrétienne, Giulio Andreotti. Et l'ampleur de sa percée dans les sondages (la Ligue est créditée d'un quart des intentions de vote en cas de retour aux urnes) a achevé de tétaniser tous ses concurrents, lui laissant tout le soin de se tailler, au sein du gouvernement Conte, un ministère à la hauteur de ses ambitions.
Convaincu d'être en phase avec l'opinion italienne, Matteo Salvini n'a aucune raison de renoncer à cette ligne d'extrême fermeté envers les migrants. Pour porter, sa rhétorique a besoin d'un ennemi, et pour l'heure, il est beaucoup moins risqué de s'en prendre aux demandeurs d'asile qu'à Bruxelles. L'affrontement avec l'Europe est en effet inéluctable et il arrivera bien assez tôt.
Jérôme Gautheret
© Le Monde

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