CLEMENCEAU ET LA GUILLOTINE
En septembre 1893, Georges Clémenceau, battu aux élections législatives dans le Var, doit abandonner son poste de député. Commence alors une traversée du désert au cours de laquelle il se consacre à la rédaction de chroniques pour le journal -La justice-, quotidien qu'il a fondé treize ans auparavant. Le 21 mai 1894, devant la prison de la Roquette, il assiste à l'exécution de l'anarchiste Emile Henry et en donne, le 23 mai, un compte-rendu passionné à la une de son journal ; avec comme titre « La guillotine ». Fervent partisan de l’abolition de la peine de mort, il reprendra ce texte, quelques années plus tard, dans un ouvrage intitulé-La mêlée sociale-. On peut retrouver l’intégralité de l’article sur le site de France culture. La fabrique de l’Histoire. Georges Clemenceau contre la peine de mort. Emission du 31 mai 2018. En attendant, voici quelques extraits : « Quelqu'un me dit : -Il faut que vous voyiez ça, pour en pouvoir parler à ceux qui trouvent que c'est bien- J'hésitais, cherchant des prétextes. Et puis, brusquement, je me décide. Partons. Nous traversons le Paris d'après minuit… » « Toutes les rues aboutissant à la place de la Roquette sont barrées. La place est occupée militairement. II y a là mille hommes. C'est beaucoup pour en tuer un seul. » « Devant la porte de la Roquette, nouvelles barrières pour les personnes munies de carte. Il y a bien là une soixantaine de journalistes dont une femme, une vieille dame grise qui fait l'objet de la curiosité générale sans en éprouver la moindre gêne. Elle cause gaiement avec ses voisins, ou même avec les officiers de paix qui la plaisantent. Des sergents de ville passent, la cigarette ou la pipe à la bouche. Tout le monde fume. » « Le fourgon qui porte les bois de justice se range le long du mur de la prison; l'autre, qui va faire le voyage du cimetière d'Ivry, demeure près des quatre dalles où va se dresser la machine. » « Trois hommes, en redingote avec chapeau haute forme, dirigent trois ouvriers en costume de travail: bourgeron, pantalon de toile bleue. Les trois bourgeois sont le bourreau et ses deux aides. L'un d'eux est son gendre, me dit-on. L'un des valets du bourreau est son fils. On a soupé en famille, et puis l'on est parti bravement pour le travail… » « J'ai mal vu M. Deibler, un petit vieux qui traîne la jambe. Il m'a paru gauche, oblique et sournois. Un de ses aides, un jeune blond, gras, frais et rose, faisait contraste avec lui. Tout ce monde travaillait sans bruit, avec la bonne humeur décente de gens qui savent vivre. » « M. Deibler, avec son niveau d'eau, vient s'assurer qu'on fait à sa machine une base bien horizontale. On me fait remarquer qu'on n'enfonce pas un clou. Rien que des vis. Pas un coup de marteau. C'est beau le progrès ! » « Le panier pour le corps gît tout ouvert à côté de la bascule, près du fourgon à destination d'Ivry. Il fait jour maintenant, ou à peu près. On vient d'éteindre les becs de gaz. » « Tout est prêt. La machine attend. Elle est misérable à voir, avec son triste Deibler. L'aspect d'une de ces machines agricoles qu'on voit dans les concours. » « M. Deibler, faisant d'un coup d'œil sa dernière inspection, aperçoit un balai posé en travers d'une échelle couchée le long du trottoir. Il traverse la place et remet le balai délinquant dans l'alignement. Cet homme, évidemment, aime la belle ordonnance des choses. Le soleil est levé. Le bourreau, suivi de ses hommes, franchit le seuil de la prison. Maintenant, c'est le réveil et l'horrible préparation. Il fait grand jour. La haute maison d'en face a ses balcons noirs de spectateurs. Sur le toit, des groupes d'hommes et de femmes avec des lorgnettes. Les conversations vont leur train. Les journalistes qui sont là ont vu d'autres exécutions! L'un d'eux n'en compte pas moins de dix-huit. Il fait des comparaisons, porte des jugements sur les suppliciés. » « La grande porte s'ouvre, et derrière l'aumônier courant à la bascule, Emile Henry paraît, conduit, poussé par l'équipe du bourreau. » « L'homme ligoté s'avance rapidement à petit pas saccadés, à cause des entraves. Il jette un regard circulaire, et, dans un rictus horrible, d'une voix rauque mais forte, lance convulsivement ces mots : « Courage, camarades, Vive l'anarchie ! » Puis arrivé à la bascule, pousse un dernier cri : « Vive l'anarchie ! » « Le crime d’Henry me paraît odieux. Je ne lui cherche pas d'excuses. Seulement, le spectacle de tous ces hommes associés pour le tuer, par ordre d'autres fonctionnaires, également corrects, qui, pendant ce temps dorment d'un sommeil paisible, me révolte comme une horrible lâcheté. » Et l’article de conclure : « Voilà ce que je rapporte de la place de la Roquette. J'ai raconté ce que j'ai vu, sans rien dramatiser, le simple récit des faits me paraissant supérieur en émotion vraie à tout artifice d'art. Que les partisans de la peine de mort aillent, s'ils l’osent, renifler le sang de la Roquette. Nous causerons après. » Ainsi, pour Clemenceau, une « République si glorieuse de ses aspirations humanitaires » se doit d’abolir la peine de mort. |
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CLEMENCEAU ET LA GUILLOTINE
En septembre 1893, Georges Clémenceau, battu aux élections législatives ...
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