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dimanche 1 avril 2018

Les Crises.fr - L’affaire Skripal vue par Nafeez Ahmed


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1
Avr
2018

L’affaire Skripal vue par Nafeez Ahmed


Nous vous proposons aujourd’hui la vision de Nafeez Ahmed sur l’affaire Skripal

Le gouvernement britannique est en train de fabriquer son affaire d’agent neurotoxique en vue d’une « action » contre la Russie. Par Nafeez Ahmed

Source : Insurge Intelligence, Nafeez Ahmed, 13/03/2018
Des militaires enquêtent sur l’empoisonnement au Novichok à Salisbury.
Lundi, la Première ministre Theresa May a annoncé que l’ancien espion russe Sergey Skripal et sa fille Yulia ont été empoisonnés avec « un agent neurotoxique de qualité militaire d’un type développé par la Russie » connu sous le nom de « Novichok ».
L’agent chimique a été identifié par le Laboratoire des sciences et technologies de la défense à Porton Down. May a fait référence au fait que le gouvernement britannique « sait que la Russie a déjà produit cet agent et serait encore capable de le faire » comme une bonne raison de conclure que la culpabilité de la Russie dans l’attaque « est hautement probable ».
Pour ces raisons, elle a affirmé que seuls deux scénarios sont possibles :
« Soit c’était un agissement direct de l’État russe contre notre pays. Ou bien le gouvernement russe a perdu le contrôle de cet agent neurotoxique potentiellement catastrophique et l’a laissé atterrir entre les mains d’autres personnes ».
La ligne du gouvernement britannique a été reprise sans aucune critique par l’ensemble de la presse mondiale, avec peu d’attention à sa plausibilité.
Mais il y a un problème : loin d’offrir des preuves précises pour une piste menant aux laboratoires d’armes chimiques de Vladimir Poutine, l’utilisation du Novichok dans l’attaque au gaz neurotoxique sur le sol britannique indique un ensemble plus large de suspects potentiels, dont la Russie est en fait le moins probable.
La Russie a effectivement détruit ses capacités d’agents neurotoxiques selon l’OIAC [Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, en anglais Organisation for the Prohibition of Chemical Weapons (OPCW), NdT]
Pourtant, un effort concerté est entrepris pour renverser les faits.
Un signe évident en est la déclaration de l’Ambassadeur Peter Wilson, Représentant permanent du Royaume-Uni auprès de l’OIAC, dans laquelle il affirme que la Russie a « omis pendant de nombreuses années » de divulguer pleinement son programme d’armes chimiques.
Wilson répétait comme un perroquet une allégation faite un an plus tôt par le Département d’État américain selon laquelle la Russie n’avait pas fait une déclaration complète de son stock d’armes chimiques : « Les États-Unis ne peuvent pas certifier que la Russie a rempli ses obligations conformément à la Convention. »
Pourtant, ces allégations sont contredites par l’OIAC elle-même, qui a déclaré en septembre 2017 que l’agence mondiale indépendante avait rigoureusement vérifié la destruction complète du programme d’armes chimiques de la Russie, y compris, bien sûr, ses capacités de production d’agents neurotoxiques.
Le directeur général de l’OIAC, Ahmet Üzümcü, a félicité la Russie en faisant l’annonce suivante :
« L’achèvement de la destruction vérifiée du programme d’armes chimiques de la Russie est une étape importante dans la réalisation des objectifs de la Convention sur les armes chimiques. Je félicite la Russie et je félicite tous les experts qui y ont participé pour leur professionnalisme et leur dévouement. J’exprime également ma gratitude aux États parties qui ont aidé la Fédération de Russie dans son programme de destruction et remercie le personnel de l’OIAC qui a vérifié la destruction. »
Le communiqué de presse de l’OIAC a confirmé que :
« Le reste de l’arsenal d’armes chimiques de la Russie a été détruit au centre de destruction des armes chimiques de Kizner dans la République d’Oudmourtie. Kizner était le dernier centre actif sur sept installations de destruction d’armes chimiques en Russie. Les six autres centres (Kambarka, Gorny, Maradykovsky, Leonidovka, Pochep et Shchuchye) ont terminé leurs travaux et ont été fermées entre 2005 et 2015. »
Les rapports de l’OIAC sur la Russie confirment que l’agence n’a trouvé aucune preuve de l’existence d’un programme Novichok actif.
Il convient de noter que le Docteur Robin M. Black, anciennement du Laboratoire des sciences et technologies de la défense de Porton Down – qui aurait confirmé l’utilisation de Novichok dans l’assassinat de Salisbury – siège au Conseil consultatif scientifique de l’OIAC. Pourtant, un examen scientifique par le Dr Black a également soulevé des doutes au sujet du Novichok, notant que ses propriétés et ses structures n’avaient pas été confirmées de façon indépendante.
Voici ce que le Dr Black de Porton Down a écrit à propos des agents Novichok dans une étude scientifique publiée en 2016 par la Royal Society of Chemistry :
Ces dernières années, on a beaucoup spéculé sur le fait qu’une quatrième génération d’agents neurotoxiques, les “Novichok” (nouveaux venus), a été mise au point en Russie à partir des années 1970 dans le cadre du programme “Foliant “, dans le but de trouver des agents qui compromettraient les contre-mesures défensives. Les informations sur ces composés ont été rares dans le domaine public, la plupart provenant d’un chimiste militaire russe dissident, Vil Mirzayanov.Aucune confirmation indépendante des structures ou des propriétés de ces composés n’a été publiée.
Sur la base de ce type d’analyse, le conseil scientifique de l’OIAC, qui comprenait le Dr Black de Porton Down en tant que représentant du Royaume-Uni, a conclu que :
« … on ne dispose pas d’informations suffisantes pour se prononcer sur l’existence ou les propriétés des ‘Novichok.’ »
Donc, en bref, l’OIAC n’est pas d’accord avec la vague affirmation des États-Unis et du Royaume-Uni selon laquelle la Russie n’a pas déclaré tous ses stocks et installations d’armes chimiques, et n’est pas d’accord avec l’affirmation selon laquelle des stocks ou des centres de production Novichok existent en Russie. Mais il semble que Son Excellence Peter Wilson non plus.
Dans une déclaration à l’OIAC en novembre 2017, l’ambassadeur Wilson a félicité l’OIAC pour avoir vérifié la destruction complète du programme d’armes chimiques de la Russie et a félicité son directeur, Ahmet Üzümcü. Wilson a énuméré les nombreuses réalisations de ce dernier, y compris :
« … l’achèvement de la destruction vérifiée du programme d’armes chimiques déclaré de la Russie. »
Oui, Wilson a précisé qu’il ne parlait que du programme « déclaré » de la Russie, mais il n’a pas dénoncé l’OIAC pour ne pas avoir traité un programme Novichok non déclaré. Donc, dans quelle mesure sa récente insinuation selon laquelle la position de l’OIAC est erronée est-elle crédible ?
Sans doute, pas très. Parce que l’affirmation, qui a pour origine le département d’État, selon laquelle la Russie n’a pas déclaré toutes ses armes chimiques, repose sur l’affirmation que sa capacité Novichok existe toujours. Mais le Dr Black de Porton Down et le Conseil consultatif scientifique de l’OIAC ont remis fondamentalement en question « l’existence » du Novichok.
Le manque de crédibilité de la remise en question anglo-américaine de la destruction par la Russie de ses armes chimiques a été invoqué dans un rapport détaillé du respecté Clingandael Institute of International Relations. Le rapport, cofinancé par l’Union européenne, critiquait les États-Unis pour avoir adopté une approche politisée inutile sur la question des armes chimiques en relation avec la Russie, tout en retardant hypocritement ses propres obligations de conformité, le tout d’une manière qui contournait les mécanismes de l’OIAC. Cela vaut la peine de reproduire l’intégralité du texte :
« … sur le plan politique, il y a eu quelques inconvénients. Il est particulièrement intéressant de noter que les États-Unis ont tendance à exprimer leurs inquiétudes quant au respect des obligations, alors que cet État est lui-même critiqué pour ses retards dans le désarmement. En 2005, les États-Unis se sont déclarés préoccupés par les programmes actifs de recherche et de développement (R&D) sur les armes chimiques offensives, ainsi que par les déclarations inexactes concernant les transferts passés d’armes chimiques et les installations d’armes chimiques non déclarées en Russie, en Chine, en Iran, en Libye et au Soudan. Les États-Unis ont décidé de répondre à ces préoccupations par des voies bilatérales, plutôt que d’engager directement les mécanismes formels de l’OIAC. Entre-temps, les États-Unis eux-mêmes ont été critiqués pour avoir exporté des armes classées comme “agents toxicologiques” (notamment des gaz lacrymogènes) vers de nombreux pays du Moyen-Orient (entre 2009 et 2013). Depuis le 11 septembre 2001, les États-Unis ont également intensifié leur R&D sur les agents chimiques non létaux, ainsi que de nouveaux moyens de distribution et de dispersion. La CAC [Convention sur les armes chimiques, NdT] (article II, paragraphe 2) couvre les composés chimiques ayant des effets incapacitants ou irritants…. Avec le retard pris dans la destruction des stocks américains d’armes chimiques, cela a porté atteinte à la position des États-Unis au sein de la CAC, sapant son rôle de “leader”. Comme ces problèmes de conformité ne sont toujours pas résolus, cela a également, ipso facto, affecté l’autorité de la CAC, et donc de l’OIAC ». [emphase ajoutée]
En d’autres termes, les États-Unis n’ont pas fait part de leurs préoccupations concernant les Novichoks non déclarés de la Russie par le biais des mécanismes appropriés via l’OIAC, mais seulement bilatéralement. Pourquoi ?
Une explication possible est qu’en ne travaillant pas sur la question avec l’OIAC, les États-Unis ont effectivement contourné le processus de vérification international par lequel la question des Novichok, si elle était réelle, pourrait faire l’objet d’une enquête et d’une évaluation appropriées. Cela a opportunément permis aux États-Unis et à la Grande-Bretagne de prétendre, sans aucune preuve, que la Russie ne respecte pas la Convention sur les armes chimiques en insistant sur le fait que ses approvisionnements et capacités Novichok ne sont pas déclarés. Pourtant, c’est précisément le refus des États-Unis de divulguer la question et de la faire traiter par l’OIAC, qui signifie que l’affaire peut être considérée comme non résolue à jamais.
Le coeur du problème est le suivant : à ce stade, ni les États-Unis ni la Grande-Bretagne n’ont fourni de preuves concrètes sur les raisons pour lesquelles le processus de vérification de l’OIAC concernant le démantèlement par la Russie de sa capacité de production d’armes chimiques ne devrait pas être cru.Ils n’ont fourni aucune preuve que la Russie conserve des stocks Novichok.
L’OIAC est, bien entendu, la même agence sur laquelle l’Occident s’appuie pour déterminer la culpabilité des attaques majeures aux armes chimiques en Syrie. Pourquoi, alors, les conclusions de l’OIAC sur la Syrie seraient-elles considérées comme parole d’évangile, alors que ses conclusions sur la Russie sont rejetées ?
Non seulement la presse a complètement ignoré ces bizarreries dans la position du gouvernement britannique, mais elle a curieusement ignoré que les affirmations de Theresa May contredisent les déclarations publiques de Mirzayanov.
L’Agence France Presse, par exemple, a déclaré dans un paragraphe introductif à une interview de Mirzayanov, « Le chimiste russe qui a révélé l’existence des agents neurotoxiques ‘Novichok’ dit que seuls les Russes peuvent être derrière l’utilisation de l’arme en Grande-Bretagne contre un ancien espion et sa fille ». Et pourtant, l’article de l’AFP a continué à rapporter :
« La seule autre possibilité », dit-il, « serait que quelqu’un ait utilisé les formules de son livre pour fabriquer une telle arme. »
Le livre de Mirzayanov, publié en 2008, contient les formules qu’il prétend utilisables pour créer des Novichok. En 1995, il a expliqué que « les composants chimiques ou précurseurs du Novichok sont des organo-phosphates ordinaires qui peuvent être fabriqués dans les entreprises chimiques commerciales qui fabriquent des produits tels que les engrais et les pesticides ».
Si ses affirmations sont un tant soit peu exactes, cela signifie que les Novichok peuvent être fabriqués par quiconque lit le livre de Mirzayanov avec accès à un laboratoire digne de ce nom. Ce qui signifie que l’affirmation de Theresa May selon laquelle les Novichok ne mènent qu’en Russie n’est guère plus qu’une tromperie.
D’autres États ont des capacités Novichok, mais le gouvernement britannique ne veut pas enquêter à leur sujet.
Le verdict faisant autorité de l’OIAC sur les capacités de la Russie en matière d’armes chimiques aujourd’hui détruites devrait suffire à donner à quiconque le temps de réfléchir avant de se précipiter vers le jugement concernant la responsabilité de la Russie dans l’attaque au Novichok.
Au lieu de cela, le gouvernement britannique semble n’avoir aucun intérêt à enquêter sur le fait qu’il existe d’autres organismes d’État ayant d’importantes capacités en matière d’agents neurotoxiques. Comme son allié, les États-Unis.
Sous Boris Eltsine, qui a remporté les élections russes grâce à l’ingérence secrète de l’Occident, le gouvernement russe avait déclaré qu’il ne stockait pas de Novichok. C’est pourquoi Eltsine n’a pas signalé l’existence du Novichok en vertu des conventions sur les armes chimiques de l’époque – parce que la position officielle de la Russie était que les stocks n’existaient plus.
Il s’avère que les Américains eux-mêmes ont été associés au démantèlement des capacités Novichok restantes de la Russie.
En août 1999, comme l’a rapporté la BBC, des experts américains de la défense sont arrivés en Ouzbékistan pour « démanteler et décontaminer l’une des plus grandes installations d’essais d’armes chimiques de l’ex-Union soviétique ». L’installation était considérée comme « un site de recherche majeur pour une nouvelle génération d’armes chimiques secrètes et hautement létales, connues sous le nom de Novichok », et a donné aux États-Unis l’occasion d’en apprendre davantage sur cet agent neurotoxique et de le reproduire à des fins d’essai et de défense.
Mais il n’y a pas que les États-Unis. Selon Craig Murray – ancien ambassadeur des États-Unis en Ouzbékistan et, avant cela, diplomate de longue date au Foreign Office du Royaume-Uni, qui a travaillé en Afrique, en Europe de l’Est et en Asie centrale – le gouvernement britannique lui-même dispose de capacités avancées en Novichok :
« Le groupe ‘novochok’ d’agents neurotoxiques – un terme très vague pour désigner simplement une série de nouveaux agents neurotoxiques que l’Union soviétique développait il y a cinquante ans – aura presque certainement été analysé et reproduit à Porton Down. C’est seulement pour cela que Porton Down existe. Il fabriquait des produits chimiques et biologiques comme armes, et aujourd’hui encore, il les fabrique en petites quantités afin de faire des recherches sur les défenses et les antidotes. Après la chute de l’Union soviétique, les chimistes russes ont mis à disposition un grand nombre d’informations sur ces agents neurotoxiques. Et un pays qui a toujours fabriqué des agents neurotoxiques persistants très similaires est Israël. »
Mais le gouvernement britannique ne veut pas enquêter sur Porton Down, pas même pour exclure la possibilité qu’il ait « perdu le contrôle » de certains de ses stocks de Novichok.
Porton Down : fier d’expérimenter les gaz neurotoxiques sur le public britannique des années 1950 à 1989.
Le gouvernement s’inquiète peut-être de ce qu’il pourrait découvrir s’il pose trop de questions sur Porton Down lui-même.
L’installation a une histoire quelque peu mouvementée en ce qui concerne l’utilisation abusive des programmes d’armes chimiques et biologiques qui a été largement oubliée. Cette histoire montre que le gouvernement britannique n’est pas du tout opposé à l’utilisation d’armes chimiques et biologiques sur sa propre population, juste pour voir ce qui se passe.
Il y a deux ans, The Independent a rendu compte d’une nouvelle recherche historique qui a révélé que pendant la Guerre froide, le gouvernement britannique « a utilisé le grand public à son insu comme cobayes de guerre biologique et chimique à une échelle beaucoup plus grande qu’on ne le pensait auparavant ».
Plus de 750 opérations secrètes avaient été menées sur « des centaines de milliers de Britanniques ordinaires », impliquant « des attaques de guerre biologique et chimique lancées à partir d’avions, de navires et de véhicules routiers ».
« Des avions militaires britanniques ont lâché des milliers de kilos d’un produit chimique au potentiel toxique largement inconnu sur les populations civiles britanniques dans et autour de Salisbury dans le Wiltshire, Cardington dans le Bedfordshire, et Norwich dans le Norfolk… Des quantités substantielles ont également été disséminées dans certaines parties de la Manche et de la mer du Nord. On ne sait pas dans quelle mesure les villes côtières d’Angleterre et de France ont été touchées…. les usagers du métro londonien ont également été utilisés comme cobayes à une échelle beaucoup plus grande qu’on ne le pensait auparavant. Les nouvelles recherches ont permis de découvrir qu’un essai de guerre biologique sur le terrain, jusqu’alors inconnu, a été effectué dans le réseau du métro de la capitale en mai 1964. L’opération secrète – menée par des scientifiques du centre de recherche sur la guerre chimique et biologique du gouvernement à Porton Down, Wiltshire – impliquait la libération de grandes quantités de bactéries appelées Bacillus globigii… »
La nouvelle étude montre également que bon nombre des scientifiques britanniques impliqués « avaient de sérieuses appréhensions au sujet des essais sur le terrain… certains ont longtemps estimé qu’il n’était pas politiquement souhaitable de mener des essais à grande échelle en Grande-Bretagne avec des agents bactériens vivants ». De telles réserves n’ont pas empêché le gouvernement d’autoriser ces expériences dangereuses.
Porton Down a également effectué de nombreux tests d’agents neurotoxiques sur des soldats britanniques durant cette période.
Moins connu, cependant, est le fait que des membres des forces armées britanniques « ont été soumis à des expériences avec le Sarin, le gaz neurotoxique mortel, aussi tard qu’en 1983 au centre de recherche de défense du gouvernement à Porton Dow », selon des documents du ministère de la Défense obtenus par The Telegraph. L’opération Antler, comme on appelait l’enquête policière sur les expériences, a révélé que les essais sur les agents neurotoxiques s’étaient déroulés aussi tard qu’en 1989.
Une unité de renseignement britannique secrète organise activement des opérations de propagande sous forme de « coups montés » pour incriminer les « adversaires ».
Il y a donc de bonnes raisons de ne pas se laisser entraîner servilement dans le sillage de l’empressement du gouvernement britannique à porter un jugement sur la Russie.
Mais c’est particulièrement le cas étant donné ce que nous savons maintenant de l’intention et des capacités de désinformation des services de renseignement britanniques lorsqu’ils traitent avec des « adversaires ».
Les documents de l’Agence de sécurité nationale divulgués par le lanceur d’alerte Edward Snowden ont révélé qu’une unité de renseignements britannique secrète, le Joint Threat Research and Intelligence Group (JTRIG), utilise une série de « sales tours » contre des « nations, pirates, groupes terroristes, criminels présumés et trafiquants d’armes qui incluent la libération de virus informatiques, l’espionnage de journalistes et de diplomates, le brouillage de téléphones et d’ordinateurs, et l’utilisation du sexe pour attirer des cibles dans des guet-apens », selon une enquête de NBC News.
Bien qu’une grande partie de ces opérations soit axée sur l’Internet, elles ont également pour objectif « d’avoir un impact dans le monde réel » et « d’utiliser des techniques en ligne pour déclencher quelque chose dans le monde réel ou en ligne ». Le modus operandi est de « détruire, dénier, dégrader [et] perturber » les ennemis en les « discréditant » et en introduisant des informations erronées destinées à donner l’impression que des actions ont été commises par eux.
Les campagnes de propagande peuvent utiliser la tromperie, la messagerie de masse et la « propagation d’histoires » via Twitter, Flickr, Facebook et YouTube. Une section du document explique que de telles opérations d’influence peuvent impliquer des efforts directs pour manipuler le comportement des gens afin de les amener à des situations compromettantes :
« ‘Piège à miel’ ; une bonne option. Très réussi quand ça marche.
– Demandez à quelqu’un d’aller quelque part sur Internet, ou dans un lieu physique où il sera accueilli par un ‘visage amical’.
– Le JTRIG a la capacité de “façonner” l’environnement à l’occasion. »
De telles capacités et opérations de tromperie au cœur de l’État britannique soulèvent des questions tout à fait raisonnables quant à savoir si les services de renseignement britanniques cherchent délibérément à accuser la Russie pour des raisons géopolitiques – ou peut-être même à détourner l’attention d’alliés qui pourraient être des suspects légitimes.
Selon l’ancien diplomate britannique Craig Murray, par exemple, il est plus raisonnable de jeter le voile de suspicion sur Israël pour bon nombre des mêmes raisons que celles invoquées par le gouvernement britannique.
« Israël possède les agents neurotoxiques. Israël a le Mossad qui est extrêmement doué pour les assassinats à l’étranger. Theresa May a invoqué la propension de la Russie à assassiner à l’étranger comme une raison spécifique de croire que la Russie l’a fait. Le Mossad a une propension encore plus grande à assassiner à l’étranger. Et alors que j’ai du mal à voir un motif russe pour nuire si gravement à sa propre réputation internationale, Israël a une motivation claire pour nuire aussi gravement à la réputation russe. L’action russe en Syrie a fondamentalement sapé la position israélienne en Syrie et au Liban, et Israël a toutes les raisons de porter atteinte à la position internationale de la Russie par une attaque visant à rejeter la faute sur la Russie. »
Murray souligne en outre qu’il est peu probable que les Russes « aient attendu huit ans pour le faire, ils auraient pu attendre après leur Coupe du Monde ». De même, il est peu logique d’assassiner soudainement un « espion échangé » qui avait déjà purgé sa peine et vivait en toute liberté depuis des années au Royaume-Uni.
Murray n’est pas un Russophile aveugle, et son analyse critique ne peut donc pas être rejetée pour des raisons de partisanerie. Il se décrit lui-même comme « quelqu’un qui croit que des agents de l’État russe ont assassiné Litvinenko, et que les services de sécurité russes ont effectué au moins certains des attentats à la bombe dans des appartements qui ont servi de prétexte à l’assaut brutal contre la Tchétchénie. Je crois que l’occupation russe de la Crimée et de certaines parties de la Géorgie est illégale ».
Mais il avertit que, vu le manque de preuves crédibles sur cette affaire, il « s’inquiète des efforts frénétiques des entreprises de la sécurité, de l’espionnage et de l’armement pour attiser la russophobie et réchauffer la nouvelle guerre froide ».
En effet, INSURGE vient de rendre compte d’une vaste étude de l’armée américaine publiée l’année dernière, qui non seulement affirmait sans équivoque que l’expansionnisme de l’OTAN est le principal moteur de la belligérance russe, mais que l’intérêt principal de l’OTAN a toujours été de faire reculer l’influence régionale de la Russie afin que l’Occident puisse dominer les ressources naturelles et les routes des oléoducs d’Asie centrale.
Le document préconisait qu’en 2018, les États-Unis envisagent de mener une campagne « d’information » secrète et concertée pour saper Poutine.
Est-ce que c’est ce que nous voyons à l’heure actuelle alors que Theresa May se précipite pour sanctionner Poutine ?
Cela nous ramène à ce qui suit. L’histoire réelle du Novichok montre que, parmi les pays dont il est question ici, la Russie est le seul État à avoir été certifié par l’OIAC comme ayant détruit son programme d’armes chimiques, y compris ses capacités en matière d’agents neurotoxiques. L’OIAC n’a trouvé aucune preuve indiquant que la Russie conserve une capacité Novichok active. Il n’en va pas de même pour les États-Unis, la Grande-Bretagne et Israël.
Il n’y a aucune raison légitime pour les autorités britanniques d’exclure que l’un ou l’autre de ces États puisse avoir au moins « perdu le contrôle » de ses stocks d’agents neurotoxiques. Le fait que le gouvernement ait plutôt choisi de fermer toutes les pistes d’enquête autres que l’affirmation fausse que la « seule possibilité » est que toutes les pistes mènent à la Russie, démontre que nous sommes presque certainement au milieu d’une opération de propagande étatique concertée.
Il se peut que la Russie ait effectivement mené l’attaque au Novichok. Mais à l’heure actuelle, l’État britannique n’a aucune base réelle pour présumer cela. Ce qui implique que l’État a déjà décidé qu’il veut fabriquer un plan pour intensifier les hostilités avec la Russie, quelles que soient les preuves. Et cela n’augure rien de bon.
Nafeez Ahmed est le rédacteur en chef fondateur d’INSURGE Intelligence. Nafeez est un journaliste d’investigation depuis 16 ans, anciennement du Guardian où il a fait des articles sur la géopolitique des crises sociales, économiques et environnementales. Nafeez écrit sur le’changement de système global’ pour Motherboard de VICE, et sur la géopolitique régionale pour Middle East Eye. Il publie des articles dans The Independent on Sunday, The Independent, The Scotsman, Sydney Morning Herald, The Age, Foreign Policy, The Atlantic, Quartz, New York Observer, The New Statesman, Prospect, Le Monde diplomatique, entre autres publications. Il a remporté à deux reprises le Project Censored Award pour ses reportages d’investigation ; deux fois dans la liste des 1 000 personnes les plus influentes du Evening Standard ; et a remporté le prix Naples, le prix littéraire italien le plus prestigieux créé par le Président de la République. Nafeez est également un universitaire interdisciplinaire, largement publié et cité, qui applique l’analyse de systèmes complexes à la violence écologique et politique.
Source : Insurge Intelligence, Nafeez Ahmed, 13/03/2018
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.
Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s'arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]

52 réponses à L’affaire Skripal vue par Nafeez Ahmed

Commentaires recommandés


VjanLe 01 avril 2018 à 07h12
« Un mensonge répété 10 fois reste un mensonge. Répété 10 000 fois, il devient une vérité. »
Le gouvernement britannique appuyé par ses alliés dispose d’une puissance de propagande inouïe grâce aux réseaux numériques et aux organes de presse mainstream. 10 000 répétitions, c’est une plaisanterie à cette échelle, c’est en milliards de connexions et de relais que l’opinion publique est jouée.

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Les Crises.fr - Georges Simenon : Un internationaliste méconnu, par Guillaume Berlat

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1
Avr
2018

Georges Simenon : Un internationaliste méconnu, par Guillaume Berlat

« Quelle que soit la chose qu’on veut dire, il n’y a qu’un mot pour l’exprimer, qu’un verbe pour l’animer et qu’un adjectif pour la qualifier » nous rappelle Guy de Maupassant. Rares sont les écrivains qui possèdent ce don de donner vie à leurs personnages. Georges Simenon est d’abord et avant tout «peintre et témoin »1. Les romans de ce petit liégeois désargenté et inconnu (1903-1989), qui débarque à Paris le 11 décembre 1922, voient défiler des galeries de portraits que n’aurait pas désavouées La Bruyère dans ses célèbres Caractères. Policiers, magistrats, truands, concierges… en sont la trame. Mais au fil de ses romans « quintessentiels », d’autres personnages constituent l’environnement social de l’action. Georges Simenon écrit, ne cherche pas à expliquer tout en nous donnant des clés de lecture indispensables pour résoudre des énigmes policières ou diplomatiques. Le romancier s’efface parfois devant le journaliste et le reporter.
En effet, et ceci est moins connu du grand public, dès 1928, le journaliste Georges Simenon effectue de très nombreux reportages en France, en Europe mais aussi entreprend un tour du monde entre 1931 et 1935. Dans ses récits de voyages en Afrique, Europe, Amérique, Océanie, récits qualifiés de « Romans du monde », il ausculte le monde de l’entre-deux-guerres à la manière d’un médecin. Avec humilité et objectivité, il cherche à comprendre les spasmes qui l’agitent. Pour tenter d’y parvenir, il utilise une méthode originale. Il va à la rencontre des peuples, des hommes et, souvent, des diplomates qui apparaissent au détour de ses romans ou en fournissent, parfois, le sujet essentiel. C’est à ce voyage initiatique à la rencontre des autres, à la recherche de « l’homme nu », en quête des diplomates représentants tous les États que nous convie Georges Simenon dans son incessante soif de compréhension du monde agité d’hier, voire d’anticipation du monde incertain et imprévisible de demain.
À LA RENCONTRE DES AUTRES2 : L’ÂME DES PEUPLES3
A l’occasion de son tour du monde en quatre ans, Georges Simenon privilégie une méthode pragmatique pour appréhender un monde porteur d’incertitudes.
Entre souci d’humilité et recherche d’objectivité
En ces années passées à butiner à travers le monde, Georges Simenon en fait son miel. A la manière d’un Ernest Hemingway, d’un Jack London, d’un Joseph Kessel, d’un André Malraux, voire d’un Stefan Zweig4 ces amoureux de l’être, tout ce qu’il écrit (romans, nouvelles, articles, reportages) se nourrit de ses expériences vécues aux quatre coins de la planète avant la Seconde Guerre mondiale en traversant «frontières tristes et frontières gaies ». Si l’analyse des sociétés humaines et des relations internationales ne relève ni de la science exacte, ni de l’art de la divination, elle nécessite une forte capacité de jugement, une bonne dose de bon sens pour prévenir les erreurs d’appréciation surtout dans des périodes de mue, de transition, de passage d’un monde à un autre. Le risque n’est-il pas de s’attarder sur les décombres du passé pour ne pas affronter les nuages de l’avenir ? Georges Simenon, qui se porte « au chevet d’un monde malade », comme il le qualifie, constate les débuts de la rupture de l’équilibre européen à partir de 1933. Il observe des dirigeants avec « des allumettes plein les mains ».
Il aborde la matière nationale et internationale, animé d’un double souci. Humilité, d’abord. Sa fameuse trilogie (« À la découverte de la France » suivie de « À la recherche de l’homme nu » et de « À la rencontre des autres ») est placée sous le même dénominateur commun qu’il dénomme « Mes apprentissages » (I, II et III). Le ton est donné. Georges Simenon ne prétend pas avoir trouvé la vérité, il est à sa recherche permanente. Il est artisan dans les relations internationales. Objectivité, ensuite. Il écrit : « Je m’efforce seulement de tirer des conclusions des faits, en prenant pour guide, non pas la logique des sympathies et des antipathies, mais la logique du processus objectif ». Et, il écrit ceci à la faveur de sa rencontre avec Trotsky à Constantinople en juin 1933. À la manière d’un Pierre Renouvin, inspiré par l’École des Annales de Lucien Febvre et de Marc Bloch, Georges Simenon privilégie l’analyse des « forces profondes » des évènements pour mieux les comprendre à travers l’étude d’une histoire totale, complète, transdisciplinaire et non plus évènementielle. Il est constamment à la recherche de la «vérité des faits » chère à Hannah Arendt. « Cette vérité si fragile parce qu’elle s’expose aux manœuvres du pouvoir mais si puissante parce qu’elle dit ce qui est » (Lucie Dreyfus, épouse du capitaine).
Entre décombres du passé et nuages de l’avenir
A travers une trentaine de grands reportages effectués entre 1931 et 1935, Georges Simenon va à la rencontre des autres d’abord, en Europe, puis aux quatre coins du monde5. Il ne souhaite pas tomber dans le travers du reportage à vocation exotique. Il veut voir les pays qu’il visite tels qu’ils sont et non comme ses lecteurs voudraient les découvrir. Son approche est celle d’un médecin clinicien. Il étudie le corps social, son fonctionnement et ses pathologies à la manière d’un interniste. En effet, George Simenon puise dans son expérience de « globe-trotter » la manière de ce que nous qualifions d’analyse mixte, celle de l’homme dans son environnement social et politique. Il s’impose de se confronter au monde réel pour mieux le décrire. On découvre chez lui une vision du monde et, parfois, de véritables fulgurances sur la situation réelle de l’Europe quelques années avant la Seconde Guerre mondiale, sur l’inefficacité de la Société des Nations alors que les périls montent, que les bruits de bottes se font de plus en plus dangereux à la faveur d’une crise économique d’une grande ampleur qui favorise la montée des populismes et des nationalismes. L’Histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement ?
Jamais les jugements ne sont tranchés. Les mots dans toute leur simplicité se suffisent à eux-mêmes. Même si le doute l’habite, son analyse des situations locales est limpide à travers les hommes qu’il rencontre, qu’il prend le temps d’écouter. La signification politique de ses études est toujours fine, clairvoyante, presciente. Il nous incite à « penser l’impensable »6. Le paysage géopolitique s’éclaire, se révèle au lecteur qui veut bien aller au-delà de l’écume des jours pour mieux comprendre les forces profondes qui sont à l’œuvre. Georges Simenon apparait comme étant plus qu’un journaliste, plus qu’un romancier. Il se révèle comme un analyste éclairé des relations internationales à travers l’étude inlassable des ressorts de l’âme humaine. Ces voyages sont autant de romans policiers qui lui fournissent l’occasion de rechercher, non pas le coupable du crime, mais le ou les responsable (s) de la montée des nationalismes dans le courant des années 1930, de l’échec du système de sécurité collective mis en place à travers la Société des nations, sa pactomanie, sa diplomatie lacustre… toutes choses qui conduiront lentement mais sûrement à la Seconde Guerre mondiale.
On l’aura compris, ce qui intéresse Georges Simenon en même temps que ce qui l’intrigue, c’est toujours l’homme, l’homme en situation.
À LA RECHERCHE DE L’HOMME NU7 : LES PASSIONS DE L’ÂME8
Georges Simenon n’est jamais aussi à l’aise que lorsqu’il scrute le tréfonds de l’âme humaine tantôt radiologue et prophète, tantôt psychologue et diplomate.
Entre radioscopie et prophétie
Pour Georges Simenon, explorateur de la vie, l’essentiel se niche dans le « trésor inépuisable » (Joseph Kessel) des rencontres avec les hommes et les femmes. Grand homme de lettres, il marque de son empreinte la littérature populaire – au meilleur sens du terme – avec une force tranquille, une placidité toute belge, qui le place hors du temps. Il utilise toutes les focales de son œil transformé en appareil photo (macro, téléobjectif, grand angle) pour scruter le tissu social, sa trame, ses fils, ses palettes de nuances. Entre roman et journalisme, quelle est la vérité ? Interrogé sur les libertés qu’il prend parfois avec le réel dans ses romans, ce « voyageur en humanité », qu’est Georges Simenon, pour reprendre la formule d’Albert Cohen, répond ainsi : « L’ensemble est vrai et chaque détail est faux ». C’est le regard d’un homme qui cherche à comprendre le complexe sans verser dans le simple ! Il se présente comme le « voyageur par excellence » (Balzac), voire comme le « grand flaireur infaillible de toutes les choses humaines » (Lamartine).
On ne peut qu’admirer le sens profond de tout ce qu’il dit ainsi que sa simplicité. En quelque sorte, « il avait le don de la prévision. C’est un don redoutable : l’homme n’aime pas qu’on l’avertisse et les Cassandre n’ont jamais été populaires » comme le souligne avec tant de justesse l’ambassadeur Jules Cambon en 1925. La clairvoyance ne vient pas en restant terré chez soi. Georges Simenon s’attache, en effet, à déchiffrer le destin non pas installé confortablement derrière son bureau mais en allant à la rencontre des hommes dont il doute. C’est en cela qu’il est précurseur. Il demeure toujours étranger au « court-termisme » et au « catastrophisme du système médiatique » que dénonce aujourd’hui, avec une certaine vigueur, l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine. Il satisfait au rôle que ce même Hubert Védrine attribue aux médias dans un monde idéal : aider l’opinion à comprendre le monde, comprendre sans juger puisque le lecteur est assez grand pour juger tout seul, et non pas juger sans comprendre. C’est là que se situe le génie de l’analyste éclairé du monde qu’est le romancier Georges Simenon.
Entre psychologie et diplomatie
Habileté, psychologie et diplomatie : telles sont les trois qualités essentielles de Georges Simenon journaliste, reporter. Son originalité tient à la virtuosité narrative au service d’une profonde connaissance de l’homme, de sa raison et de ses passions. Excellent analyste de la mécanique humaine dans toute sa complexité, il sait, à la manière d’un Montaigne que ce qui est le moins connu est le plus fréquemment cru. C’est pourquoi, inlassablement, il va à la rencontre des hommes pour mieux les comprendre. Ses reportages ne sont pas simplement des reportages mais la recherche de l’homme tout nu, l’homme tel qu’il est vraiment. Le grand reportage, selon Simenon, se situe aux antipodes des descriptions enrubannées d’un Pierre Loti ou des cartes postales d’un Pierre Benoît. L’œil dit plus que nous en pensons. Il révèle souvent les mouvements secrets de la pensée. Georges Simenon sait aussi d’habitude, comme le rappelle le duc de Choiseul que « la véritable finesse est la vérité quelque fois dite avec force et toujours avec grâce ». Mais, c’est surtout une vérité que l’on découvre, évitant de s’en tenir à ce qu’on lui dit de voir et de penser (Cf. sa visite en Russie où « on ne dit jamais non, on dit peut-être, pourquoi pas ? »).
Il demeure toujours en éveil face aux risques de désinformation qu’il dépasse. Il parvient à faire le procès convainquant du colonialisme en Afrique, du totalitarisme en Union soviétique, « d’une France qui a fait son temps et n’est plus à la tête de la civilisation ». Cela ressemble à s’y méprendre à «L’étrange défaite », plus de dix avant la publication du célèbre ouvrage de Marc Bloch. En dernière analyse, et à maints égards, Georges Simenon a les mêmes yeux qu’un ambassadeur aussi pénétrant pour démêler le vrai du faux, celui dont la mission essentielle est d’informer. C’est ainsi qu’il explique le défi perpétuel qui est le sien en terre inconnue : « il s’agissait de distinguer le vrai du faux et surtout de savoir si on ne disait pas le faux pour faire croire le vrai , ou le vrai pour faire croire le faux. Il y avait le faux-vrai et le vrai-faux »9. Le moins que l’on puisse dire est qu’il y parvient à la perfection dès 1933 lorsqu’il écrit avec simplicité et sans emphase : « le monde est en plein, de renaissances nationales, qui s’entre-choquent avec un bruit plus ou moins menaçant »10. Cela ressemble à s’y méprendre aux titres des chapitres sur les années 1929 à 1939 et la montée des périls de Pierre Renouvin enseignés sur les bancs de l’Institut des Sciences politiques de la rue Saint-Guillaume11.
Dans sa recherche patiente des faits objectifs pour parvenir à des conclusions objectives, Georges Simenon n’hésite pas à aller à la rencontre des diplomates qu’ils trouvent sur son chemin de journaliste reporter écrivain.
EN QUÊTE DE DIPLOMATES : L’ÂME DES PROPHÈTES12
Dans cette vaste comédie humaine qu’est le monde, Georges Simenon rencontre de nombreux diplomates dont il dresse parfois des portraits saisissants : entre mondanités et géopolitique, entre frivolité et gravité.
Entre mondanités et géopolitique
Comment apparaissent les diplomates sous la plume de Simenon ? Ils sont présents dans son œuvre, en particulier dans sa trilogie sur le monde qu’ils soient figurants, personnages secondaires, voire personnages principaux comme dans deux de ses romans de la même période : Les gens d’en face13 etLes clients d’Avrenos14. On y découvre ambassadeurs, chefs de légation, conseillers d’ambassade, secrétaires d’ambassade, consuls, drogmans (interprètes) … dont il dresse des portraits saisissants. Le diplomate y apparait comme Janus bifrons. Le mondain, d’abord. Les clichés ont la vie dure. Georges Simenon rencontre les diplomates à l’occasion de leur fonction de représentation, en particulier lors des cocktails. « Les ‘cocktail-parties’, comme leur nom l’indique, furent inventés par les chiens. Ce n’est rien de plus que l’habitude de se renifler le derrière élevé au rang d’institution mondaine » comme les définit le britannique, Lawrence Durrell15On y retrouve aussi le diplomate « qui hisse le baisemain en figure de style »16 et qui, parfois, se déguise en personnage de roman. Les choses sont moins tranchées dans la réalité. « La vie des diplomates est moins brillante, mais surtout nettement moins monotone que le grand public ne l’imagine »17. Le diplomate est un homme du monde qui évolue dans un monde de passions, d’intelligence et de rivalités.
Ensuite, le technicien des relations internationales, aussi et surtout mais son travail se différencie de celui du journaliste. « S’il rend compte de ce qui se passe dans son pays de résidence, le diplomate ne le fait pas comme un journaliste…Le diplomate doit s’informer, avec exactitude, de ce qu’il constate où il se trouve et bien apprécier les conséquences de ce qui se passe pour notre présence, nos intérêts, notre action dans ce pays et au-delà, afin de permettre aux autorités françaises de prendre les bonnes décisions… »18. Il est un homme calme dans le tumulte de l’avant-guerre. Il pratique une diplomatie feutrée. On y retrouve le technicien subtil des affaires étrangères, pragmatique, d’une onctueuse courtoisie, soigné dans sa mise comme dans ses propos. On y retrouve également l’archétype du diplomate féru de littérature19.
C’est parce qu’il a été à l’écoute du monde au cours de ses nombreux périples, que Georges Simenon a pu, dans des pages magistrales, décrire le cheminement du diplomate, si secret soit-il ! Même en diplomatie, surtout en diplomatie, les symboles comptent beaucoup. Ceci est d’autant plus méritoire que le diplomate est un homme discret qui préfère travailler dans l’ombre. Tout étranger a souvent recours à son consul pour obtenir des documents nécessaires à l’accomplissement de certains actes de sa vie civile. Il s’adressera, par exemple, à son consul pour obtenir un certificat de naissance ou un document attestant de sa situation de famille… Georges Simenon le rencontre, l’écoute.
Entre frivolité et gravité
Comme dans toute société humaine, les relations à l’intérieur du corps diplomatique ne sont pas exemptes d’émulation, d’envie, de jalousie, de coups tordus surtout dans des périodes de défiance, de conflits entre les États que les diplomates représentent. Elles transpirent entre les lignes des romans de Georges Simenon qui se refuse, à ne « fréquenter que les dîners et les thés des ambassades et des légations » (« j’avais pris le thé chez le consul d’Italie »). Il reconnait, avec humilité, s’être parfois fait des idées fausses de certains pays en cédant à la facilité, à une approche trop passionnelle. La difficulté de compréhension d’un pays tient à sa complexité, à ce flux et à ce reflux permanent que les diplomates ont parfois du mal à saisir, ne restant que trois ou quatre années dans la même affectation avant d’en rejoindre une autre sur un continent tout à fait différent. Pour Georges Simenon, peu importe le résultat. Aussi, si ce n’est plus important, est la vision d’un monde et d’une époque pour le regard d’un homme chez qui le romancier ne se distingue pas du journaliste. Par certains aspects, il est aussi diplomate dans sa fonction essentielle d’information, contraignant les décideurs politiques à renouer avec la réalité.
Pour le diplomate, le travail du diagnostic est cardinal, la prise du pouls du pays est fondamentale. Dans le diagnostic, il faut avoir le courage d’entendre ce qui va mal, même ce qui va mal n’est pas forcément vrai, même si les choses qui vont mieux ne sont pas perçues. C’est le défi que doit relever tout diplomate. Au contact des diplomates rencontrés au cours de son périple, Georges Simenon écoute, partage parfois les doutes de ces hommes, affine leur diagnostic. Il est avant tout peintre et témoin. Il se manifeste comme une mémoire d’expériences et non comme un théoricien des relations internationales. Il constate avec pertinence que « si l’on veut s’entendre, ne vaut-il pas mieux se connaître ? Qualités et défauts, afin de pardonner ceux-ci en raison de celles-là ». Il présente une vision désabusée de l’Afrique qu’il parcourt avec passion et distance à la fois20. Il ne croit pas à la Société des Nations qui passe son temps à écrire d’inutiles rapports. En définitive, Georges Simenon se pose la véritable question qui est de savoir « si toutes ces questions à l’ordre du jour recevront jamais une solution autre que la solution imprévisible que le temps apportera à l’heure où on n’y pensera le moins ». Tout est dit de façon saisissante !
MÉDECIN AU CHEVET D’UN MONDE MALADE
Inutile de préciser qu’il n’y a pas de grandes années Simenon, car il n’y en a pas de petites. Tous les crus se valent. Mais, jamais sans doute ne s’est manifestée avec autant d’éclat la puissance de visionnaire de Georges Simenon, qui tire une force de persuasion unique de la rigueur même de sa méthode. Il n’abuse pas des grands mots. Mais les mots ont leur importance. Chez lui, la réalité est un formidable tuteur. La virtuosité narrative est mise au service de l’analyse de la psychologie humaine. Il ne faut plus parler de littérature secondaire.
C’est à la fois plus prometteur, et surtout plus enthousiasmant. Qu’il raisonne ou qu’il narre, Georges Simenon, c’est d’abord la force d’un style. C’est aussi la puissance d’une analyse. Comment mieux résumer sa pensée de l’internationaliste clairvoyant qu’il est lorsqu’il écrit : « Un monde est en marche, voyez-vous, que rien n’arrêtera, et, chaque fois que le monde a fait un bond en avant, il s’est trouvé des rêveurs ou des grincheux, dont vous serez peut-être, pour regretter le ‘bon temps’ »21.
La noblesse d’une existence ne tient-elle pas aux hauts faits qui la traversent et à la modestie avec laquelle l’homme les examine ? S’il ne peut être assimilé à un « futurologue » (fait d’imaginer l’avenir de la manière la plus réaliste possible) à la manière d’un Alvin Toffler, Georges Simenon fait tout de même preuve d’une certaine préscience dans son approche du monde de l’entre-deux guerres. Il accepte de se situer dans une démarche stratégique sur le temps long.
Au moment où l’Histoire accélère de nouveau, le basculement des États-Unis vers le protectionnisme ouvre un cycle de démondialisation et participe à la désoccidentalisation du monde, les démocraties connaissent un inquiétant trou d’air22. Trouveront-elles, les poseurs de diagnostics, les passeurs d’idées indispensables à la compréhension du monde d’aujourd’hui, de demain pour prévenir de nouvelles catastrophes à la manière du père du commissaire Maigret ? Ce n’était que justice de rendre hommage à Georges Simenon qui reste et restera encore un grand mystère23, un internationaliste méconnu.
Guillaume Berlat
19 mars 2018
1 Jean-Baptiste Baronian, préface, Georges Simenon. Romans du monde, Omnibus, 2010.
2 Georges Simenon, A la rencontre des autres. Mes apprentissages III, Christian Bourgois éditeur, 10/18, 1989.
3 André Siegfried, L’âme des peuples, Hachette, 1950.
4 Stefan Zweig, Le monde d’hier. Souvenirs d’un européen, Belfond, 1999.
5 Francis Lacassin, préface d’À la rencontre des autres. Mes apprentissages III, précité, pp. 7-10.
6 Pierre Bayard, Le « Titanic » fera naufrage, Minuit, « Paradoxe, 2016.
7 Georges Simenon, À la recherche de l’homme nu. Mes apprentissages II, Union générale des éditions, 10/18, 1976.
8 René Descartes, Les passions de l’âme, 1649.
9 Georges Simenon, Chez Trotsky (1933). Peuples qui ont faim. X. La misère qui ne peut se cacher malgré toutes les précautions, dans A la recherche des autres, précité, p. 264.
10 Georges Simenon précité, p. 330.
11 Pierre Renouvin, Histoire des relations internationales, Les crises du XXe siècle. Tome 8 : de 1929 à 1945Les Origines de la Deuxième Guerre mondiale, Hachette, 1976, pp 9 à 199.
12 Gilles Curien, Diplomates et prophètes, Les éditions du Cerf, 1997.
13 Georges Simenon, Les gens d’en face, Georges Simenon Limited, 1933.
14 Georges Simenon, Les clients d’Avrenos, Gallimard, 1935.
15 Lawrence Durrell, Le Quatuor d’Alexandrie, Buchet-Chastel, 1957.
16 Ariane Chemin, Mariage en douce. Gary et Seberg, Équateurs, 2016, p. 61.
17 Monique et Alain Bry, Deux diplomates pour le prix d’un, Le Carré imaginaire, préface, 2010.
18 Philippe Selz, La diplomatie expliquée à une jeune fille du XXIe siècle suivi du Petit Talleyrand portatif, Riveneuve éditions, 2016, p. 121.
19 Patrick Roger, Jean-Bernard Raimond, ancien ministre, Le Monde, 11 mars 2016, p. 17.
20 Georges Simenon, Quartier nègre, 1935.
21 Georges Simenon, Au chevet du monde malade, dans À la recherche de l’homme nu, précité, p. 315.
22 Nicolas Baverez, La France à contre-sens, Le Figaro, 5 décembre 2016, p. 25.
23 Georges Simenon, Mémoires intimes, Les Presses de la Cité, 1981.
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Une situation explosive




                                      La Commune : Pour un parti des travailleurs, courant international MST-QI
                                                              Une situation explosive



Une situation explosive
La Lettre de La Commune, nouvelle série, n° 38 (bis) – Samedi 31 mars 2018
Nous sommes tous plongés dans une situation explosive. Une situation qui commence à échapper au contrôle du Pouvoir.. Le journal patronal  Les Echos[1] s’inquiète : « S’il mène ses réformes à grand train, le président peine à inscrire sa « Révolution » dans les têtes. Ce trou entre l'action et l'explication risque, à terme, de lui jouer des tours. » . Ses explications, plus personne ne veut les entendre, en dehors de sa petite Cour des miracles.  Les grèves se développent, tendent à se ramifier. La révolte étudiante gronde.
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