Vais-je finir comme un retraité italien ? Je me pose cette question depuis que des amis installés dans ce pays m’ont appris qu’il existait là-bas un mot pour désigner ces hommes d’un certain âge, passant une bonne partie de leur temps à regarder les chantiers publics : « umarell ».
La pratique est suffisamment développée chez nos voisins pour que le terme ait fait son apparition dans le dictionnaire, dès 2021. Un umarell est « un retraité qui erre sur les chantiers, la plupart du temps les mains derrière le dos, vérifiant, posant des questions, faisant des suggestions ou critiquant les activités qui y sont menées ».
Il serait tentant de voir dans l’attitude de ces retraités un symbole, celui d’une génération de boomers qui ne peut s’empêcher de donner son avis sur à peu près tout. Mais la réalité est plus nuancée. « L’umarell ne doit pas être vu comme un vieux grincheux qui n’a rien à faire : c’est un véritable collaborateur civique », expliquait il y a quelques années Franco Bonini, l’un d’entre eux.
Certes, cette pratique peut donner lieu à des dérapages. En 2022, une municipalité près de Milan a suspendu des travaux après que des retraités se sont incrustés sur le chantier, harcelant « quasi quotidiennement » les ouvriers. Mais ils peuvent aussi apporter une aide précieuse. Certaines mairies ont ainsi décidé d’en recruter comme bénévoles pour signaler d’éventuels problèmes sur la voie publique. Ils sont « les yeux et les sentinelles » de la ville, défend le maire de Villasanta (Lombardie), « qui ne compte que cinq employés dans les services techniques, là où le double est nécessaire ».
A la différence de ces retraités, je n’ai pas la moindre compétence technique en matière de travaux publics. Mais ces umarells me fascinent, car nous partageons une même passion pour les infrastructures – purement esthétique dans mon cas. Chantiers, ponts, bretelles d’autoroute, voies de chemin de fer… Mon téléphone regorge de photos grisâtres où le béton est roi. Mon fils de 5 ans et demi, capable de s’émerveiller devant des tractopelles pendant de longues minutes, présente lui aussi déjà des symptômes préoccupants.
Evidemment, cette passion entre en contradiction avec les valeurs écologiques qui sont les miennes (la production de béton, d’acier ou encore de ciment est énergivore et émettrice de CO2). D’ailleurs, vu la vitesse actuelle du changement climatique, ce ne sont pas des chantiers, mais un monde en ruines que le futur retraité que je suis contemplera demain, les mains derrière le dos.
Sébastien Billard
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