L'heure des alliances est venue. Lundi 28 mai à Bogota, les négociations allaient bon train entre les équipes des candidats en lice au premier tour de l'élection présidentielle. Le scrutin de dimanche a vu la nette victoire du candidat de la droite dure, Ivan Duque, qui a recueilli 39,1 % des suffrages et devance Gustavo Petro, le candidat de la gauche radicale, qui en obtient 25,1 %.
Les électeurs du centre se désolent et s'inquiètent de cette victoire des " extrêmes ". D'autant que leur candidat, Sergio Fajardo, a créé la surprise et frôlé la qualification pour le second tour en rassemblant 23,7 % des suffrages. La campagne pour le vote utile a donc bien porté ses fruits.
" Fajardo est le seul qui peut barrer la route à Ivan Duque ", n'ont cessé de répéter ses sympathisants dans les jours précédant le scrutin. Mathématicien de formation et professeur à l'université, M. Fajardo a été maire de Medellin et gouverneur.
A la tête d'une coalition qui réunit sa propre formation, les Verts et un petit parti de gauche, il a fait campagne sur la réconciliation, la lutte contre la corruption et la priorité à donner à l'éducation. Ensemble, les deux forces politiques nouvelles que représentent MM. Petro et Fajardo totalisent près de la moitié des voix. Mais il n'est pas dit qu'elles s'allient pour le second tour.
" La confrontation droite-gauche de deux projets politiques très différents est une nouveauté en Colombie. Les deux candidats vont devoir faire des concessions pour le second tour ", souligne le chercheur Yann Basset, de l'université du Rosaire. Dès dimanche soir, Ivan Duque et Gustavo Petro ont joué l'ouverture au centre.
La guérilla démobilisée
" La paix est la grande gagnante de ces élections ", a déclaré le président sortant, Juan Manuel Santos, dimanche soir. Plus de la moitié des 36 millions d'électeurs colombiens sont allés voter (53,3 %), un record. Et ils l'ont fait dans un calme complet. La petite guérilla de l'Armée de libération nationale (ELN) a en effet respecté une trêve unilatérale de cinq jours. Mais lundi, à l'aube, l'armée colombienne a bombardé un camp de dissidents de l'ancienne guérilla des FARC dans le sud du pays. Onze de ces anciens combattants restés ou repartis dans le maquis après la signature de l'accord de paix ont été tués, deux blessés.
L'ancien chef de la guérilla des FARC, Rodrigo Londoño, alias Timochenko, a déposé dimanche le premier bulletin de vote de sa vie. Son nom aurait dû être écrit dessus, mais des problèmes de santé l'ont contraint à retirer sa candidature. Le cuisant échec de ses camarades aux législatives de mars explique aussi sa décision. La guérilla démobilisée a donc été absente du débat électoral, mais l'accord de paix continue de peser sur la politique colombienne et de définir les camps qui s'y affrontent.
Arrivé en politique par la main de l'ancien président Alvaro Uribe, allié du parti conservateur et des évangéliques, le jeune sénateur Ivan Duque a fait campagne en promettant de revoir cet accord de paix. La droite exige notamment que les chefs guérilleros aillent en prison. Dimanche soir, M. Duque s'est voulu conciliant :
" Je ne vais pas déchirer l'accord en mille morceaux ", a-t-il déclaré, sans modifier ses propositions sur le fond.
" Enrichir les pauvres "M. Duque semble assuré de recueillir les voix de German Vargas LLeras, le candidat de la droite politicienne traditionnelle. Plusieurs fois ministre, vice-président de la République de 2014 à 2017, M. Vargas est un vieux loup de la politique. Il était donné gagnant de la présidentielle il y a encore un an. Mais ses alliances avec des élus locaux douteux se sont retournées contre lui, et il n'a engrangé que 7 % des voix. Elles seront précieuses à M. Duque, qui a vanté dimanche le programme
" rigoureux et sérieux " de M. Vargas LLeras. Le candidat " uribiste " a également tendu la main à Sergio Fajardo,
" qui a fait campagne sur des thèmes intéressants pour le pays ".
" Si l'on regarde les chiffres, M. Duque gagne, admet le chercheur Yann Basset.
Mais le second tour d'une élection présidentielle crée toujours une nouvelle dynamique. M. Duque, qui s'est présenté comme un candidat jeune, moderne et anti-gouvernement, va maintenant se retrouver en défenseur de l'establishment, allié de tous les politiciens corrompus. "
M. Petro a lui aussi cherché à ce que son discours porte au-delà du premier cercle de ses sympathisants.
" Je ne parle pas d'appauvrir les riches, mais d'enrichir les pauvres ", a-t-il déclaré, avant de répéter que son gouvernement n'exproprierait personne. Les forces progressistes sont diverses et
" cette diversité fait notre force ", a-t-il insisté. M. Petro, qui a été guérillero dans sa jeunesse et très critiqué quand il fut maire de Bogota, fait peur a beaucoup de monde, y compris au sein de l'électorat de M. Fajardo. Mais il se retrouve en leader du camp des pro-paix.
Lundi matin, M. Fajardo a laissé entendre qu'il ne donnerait pas de consigne de vote à ses électeurs.
" J'ai fait campagne en disant “ni Duque ni Petro”, je dois être cohérent ",a-t-il déclaré à la radio.
" Difficile, pour une coalition de centre-gauche, de ne pas se positionner en faveur de la paix, considère Yann Basset.
Si la jeune coalition de Sergio Fajardo choisit de ne pas choisir, elle choisit de ne pas exister. "
Marie Delcas
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