L'existence de camps d'internement pour la population ouïgoure du Xinjiang, révélée depuis septembre 2017 au gré de témoignages recueillis d'abord par la radio américaine en ouïgour Radio Free Asia puis par les médias occidentaux, est corroborée par une multitude d'informations officielles chinoises. C'est ce que montre une étude du chercheur allemand Adrian Zenz, spécialiste des politiques ethniques chinoises, publiée mi-mai par la Jamestown Foundation.
En auscultant les marchés publics, les offres de recrutement, les comptes rendus de presse locale et les déclarations officielles, M. Zenz dévoile l'ampleur du réseau de camps de rééducation sorti de terre il y a un peu plus d'un an dans la région autonome ouïgoure, dans l'extrême ouest de la Chine. Celle-ci fut le théâtre d'une rébellion larvée de 2012 à 2014 et d'attentats djihadistes. Les Ouïgours, qui ont des racines turques, sont musulmans sunnites.
Ces camps sont chargés d'une mission de " déradicalisation " et de " transformation par l'éducation " largement assumée dans nombre de documents officiels et publics, même si le gouvernement chinois reste évasif quand il est confronté à la question. L'arbitraire des critères d'envoi en camp, l'absence de processus légal et le caractère forcé de la détention rendent difficile toute transparence.
" Les éléments que l'on apporte indiquent clairement qu'il s'agit de rééducation, et que celle-ci a évolué dans le temps et s'est institutionnalisée pour avoir lieu dans un environnement fermé et sécurisé ",explique Adrian Zenz dans un entretien téléphonique.
" Lavage de cerveau "Nombre des appels d'offres pour la construction des centres de rééducation sont lancés par les départements de justice locaux. Or ces annonces
" rendent obligatoire l'installation de systèmes de sécurité intégraux " avec
" murs d'enceinte, barrières de sécurité, barbelés, portes et fenêtres renforcées, systèmes de surveillance, miradors ", révèle le rapport, qui liste 68 appels d'offres entre 2016 et 2018.
La plupart des offres de recrutement pour ces camps, appelés parfois
" centres de formation et d'acquisition de compétences ", recherchent du personnel non qualifié, si possible avec des expériences dans la police ou l'armée.
Le nombre de personnes actuellement en cours de " rééducation " varie, selon les estimations d'Adrian Zenz, entre plusieurs centaines de milliers et un peu plus d'un million (les Ouïgours sont 10,5 millions). Son hypothèse est que de 5 % à 10 % de la population ouïgoure des villes et de 10 % à 20 % de celle des campagnes est envoyée en rééducation.
La
" transformation par l'éducation ", credo de la Chine maoïste, a une longue histoire, des camps de
" rééducation par le travail ", abolis en 2013, aux sessions spéciales de
" déradicalisation " réservées aux membres du mouvement religieux Falun Gong, en passant par les
" classes d'étude " où les moines tibétains étudient le "
patriotisme ".
Au Xinjiang, différentes
" classes d'étude " ont été lancées dans les années 2014-2015 lors d'efforts ciblés de
" déradicalisation ". Les
" élèves " sont regroupés par sections selon leur exposition supposée aux " idées extrémistes ", pour des sessions comme "
internes " ou
" externes " de quelques jours, plusieurs semaines ou plusieurs mois. Ils apprennent le mandarin, les lois et l'idéologie communiste – des cours de
" lavage de cerveau ", selon les Ouïgours en exil, contactés par
Le Monde, qui en ont suivis à l'époque.
La nomination, en 2016, d'un secrétaire du parti à poigne pour la région autonome du Xinjiang, Chen Quanguo, transféré du Tibet, change la donne. La " guerre contre le terrorisme " menée depuis 2014 à l'appel du président chinois, Xi Jinping, redouble d'intensité. Le gouvernement local publie en mars 2017 de nouvelles directives de " déradicalisation " qui préconisent des opérations tous azimuts de
" transformation par l'éducation ". Les expériences pilotes menées jusqu'alors sont célébrées pour leur taux de succès. Le boom de construction des camps démarre.
Les détentions sont justifiées par un système complexe et opaque d'évaluations, qu'a documenté l'ONG Human Rights Watch. Les notes les plus basses sont attribuées aux jeunes Ouïgours qui changent souvent d'emploi dans les villes, prient cinq fois par jour, ont téléchargé des messages religieux ou " séparatistes " durant les dernières années. A ceux aussi qui ont voyagé dans l'un des " 26 pays sensibles " (d'une liste tenue secrète) et ont appris l'arabe. Plusieurs milliers
de Ouïgours combattent avec les organisations djihadistes en Syrie.
Les autorités font assaut de pédagogie : une notice de la préfecture de Hotan d'avril 2017 explique ainsi que
" participer aux classes de transformation par l'éducation doit être vu comme un traitement hospitalier gratuit pour les masses dotées de pensées empoisonnées ". Mais, pour M. Zenz,
" il y a beaucoup d'arbitraire et d'intimidation, l'envoi en camp est utilisé comme une menace ". Plusieurs décès et des violences ont déjà été rapportés par des familles, qui souvent ne savent pas où ont été envoyés leurs proches.
Brice Pedroletti
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