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mardi 27 février 2018

Macron, la réforme au pas de charge.....L'assèchement volontaire du débat politique


27 février 2018

Macron, la réforme au pas de charge

Le premier ministre a annoncé, lundi, la décision de passer par les ordonnances pour réformer la SNCF

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Il avance, sabre au clair. Depuis son arrivée à l'Elysée, Emmanuel Macron multiplie les réformes tous azimuts, sans hésiter à ouvrir plusieurs fronts à la fois, y compris les plus sensibles. L'exécutif, qui a lancé ou bouclé des réformes du marché du travail, de la formation professionnelle, de l'action publique, du logement, de l'agriculture ou de l'asile, s'attaque désormais à la réforme explosive de la SNCF et du statut des cheminots : la malédiction des gouvernements précédents, notamment celui d'Alain Juppé, qui s'était abîmé sur les grandes grèves de 1995. " Il faut le réformer - ce statut - ", il y a " des choses qu'il faut adapter ", a confirmé le chef de l'Etat ce week-end dans les allées du Salon de l'agriculture.
Lundi 26  février, à Matignon, le premier ministre, Edouard Philippe, devait préciser les grands axes de la réforme du rail, dix jours seulement après la publication du rapport qui estime que la SNCF n'est pas assez efficace et propose des pistes jugées alarmistes par les syndicats, dont la fermeture des petites lignes.
Sur la méthode, le gouvernement a tranché : il passera par des ordonnances dans un premier temps, avant de remplacer celles-ci par des textes classiques, à mesure que des accords seront trouvés avec les partenaires sociaux. " Ça évite que certains jouent la montre, explique-t-on à Matignon. On sera dans la concertation, mais s'il y a des manœuvres de blocage, on aura avancé, sans ennuyer les Français pendant des mois. " L'exécutif souhaite que la réforme aboutisse " avant l'été ".
Dans son discours, M.  Philippe devait vanter cette méthode ori-ginale, " équilibre entre l'expression d'une détermination et la volonté de concerter "." On n'est pas en  1995, veut croire un conseiller. Le pays a changé et le rail aussi. Aujourd'hui, les usagers sont mécontents de la SNCF. " Mais l'idée, précise-t-on à Matignon, " n'est pas de faire une réforme pour opposer les uns aux autres ", mais " une réforme bonne pour tous ". " Il y aura peut-être conflit, mais ce ne sera pas de notre fait ", poursuit ce conseiller.
" Pas d'agenda caché "L'exécutif déroule, s'appuyant sur une méthode déjà éprouvée au moment de la délicate réforme du droit du travail : un diagnostic partagé (en pointant les dysfonctionnements), un cap connu, un discours qui fixe le cadre et les étapes de la concertation, une période de concertation, puis des décisions assumées et mises en  œuvre. " Les interlocuteurs -connaissent les règles du jeu, il n'y a pas d'agenda caché, pas de double langage ", insiste-t-on à Matignon.
Macron et Philippe veulent aller vite. D'abord parce qu'ils doivent transposer dans la loi le " paquet ferroviaire " européen (qui prévoit l'ouverture à la concurrence) avant le 25  décembre. Ensuite parce qu'ils veulent éviter que la contestation s'installe. " En patinage artistique, il y a la difficulté de la figure mais il y a aussi la rapidité d'exécution ", répétait Nicolas Sarkozy. In fine, il s'était vu reprocher des demi-mesures et beaucoup de communication.
" Chez Macron, la rapidité est liée à la sûreté du diagnostic, observe l'ancien conseiller de Sarkozy Julien Vaulpré, directeur général du cabinet de conseil en communication Taddeo. Il a instruit tous les dossiers trois fois, en moins de dix ans : à la commission Attali - dont il était le rapporteur - , à l'Elysée - comme conseiller - puis à Bercy - comme ministre - . Il est sûr de lui. " Et ce n'est pas fini. Le prochain séminaire du gouver-nement, où sera dévoilé le calendrier des réformes jusqu'à l'été, se tiendra en mars.
En multipliant les fronts, Macron – qui a baissé dans les sondages – prend le risque de donner le tournis aux Français. " A force d'allumer le feu sur toutes les questions, le président récolte un mécontentement rampant, juge l'ex-premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis. Certes, les Français veulent des résultats, et ils s'impatientaient du blocage -interne des formations politiques, mais ils n'ont pas voté pour cette boulimie de réformes dont on perd le sens. "
Mode guerrierAu sommet de l'Etat, on assume. Les stratèges de l'Elysée rappellent que la " grande marche " du printemps 2016 avait permis d'identifier les attentes des Français, exaspérés par le décalage entre les promesses et les actes, de même que par le peu d'impact des décisions politiques sur leur vie quotidienne. Dans les couloirs du palais, on vante " un président qui fait "." Ces réformes systémiques porteront leurs fruitsdans un certain temps, d'où l'urgence de les mener au plus vite ", précise un conseiller. " Il y a beaucoup de colère dans le paysPour y répondre, il faut pouvoir engager toutes les transformations en même temps ", a insisté de son côté le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, invité dimanche 25  février de - " Questions politiques " (France Info, France Inter et Le Monde).
Le chef de l'Etat ne semble pas redouter les oppositions, n'hésitant pas à aller au contact pour faire de la pédagogie et désamorcer les critiques. C'est ce qu'il a fait samedi 24  février, sur un mode guerrier, au Salon de l'agriculture pendant plus de douze heures, battant même le précédent record présidentiel, détenu par François Hollande. Face aux sifflets et aux inquiétudes exprimées par les paysans, Macron a expliqué sa politique pied à pied. " Sur la SNCF, il fait le calcul qu'il y aura sans doute une réaction corporatiste mais qu'elle ne s'agrégera pas avec d'autres contestations,observe un proche du pouvoir. Il veut qu'on lui accroche une médaille du réformateur. Il y tient, c'est son identité. Pour lui, le pire serait d'être immobile. "
Pour le politologue Jérôme Sainte-Marie, la voie semble dégagée pour le président, eu égard à " l'état d'asthénie et de paralysie de l'opposition " mais aussi à une certaine lassitude de l'opinion. " Macron frappe au moment où ce qui reste d'opposition dure(FN, LFI) est divisé et sans perspective stratégique ", poursuit le patron de PollingVox.
" Mieux vaudrait pour lui que la réforme de la SNCF se présente comme une bataille,poursuit Sainte-Marie. Un excès de facilité limiterait son gain politique. Il vaudrait mieux quelque chose comme la grève des mineurs pour Thatcher, un combat héroïque contre l'hydre syndicale fantasmée, qu'il finirait par gagner. " La mise en scène d'une bataille pour rendre la victoire plus belle, en somme. Entre les lignes, Macron semblait ne pas dire autre chose la semaine dernière dans un hommage rendu à Clemenceau dans l'hebdomadaire Le  1. Un autoportrait en creux. " La France comprit que la victoire était la seule solution, écrit-il. Elle regardait ce petit homme tonner à la Chambre, houspiller ses généraux, se ruer sur les champs de bataille, et partout le pays comprenait qu'une flamme renaissait, et que malgré l'extrême difficulté des temps une forme d'idéal pouvait le mener à la victoire. La France crut en lui, parce qu'il croyait en la France. Ce fut sa force et son secret. "
Solenn de Royer
© Le Monde


27 février 2018

L'assèchement volontaire du débat politique

Emmanuel Macron, avec sa stratégie " et de droite et de gauche ", organise lui-même la dialectique de la discussion publique et crée le vide

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Chapeau, l'artiste ! Elu président à la surprise générale, s'étant assuré contre toute attente d'une très large majorité à l'Assemblée, Emmanuel Macron continue de tout écraser sur son passage. Il y a du Bonaparte – en modèle réduit – dans cet homme-là, et du bonapartisme, pure tradition française, dans sa façon de gouverner. Par lui, pour lui et en lui, sauveur d'une patrie menacée, entouré d'une armée de grognards pilotée par une poignée de fidèles de la première heure. Tout a déjà été dit sur l'abrupte verticalité du pouvoir dans ce présumé " nouveau " monde qui ressemble si fort à d'anciens.
S'il convient de saluer comme il se doit l'intelligence tactique du général en chef, il n'est pas inutile de contempler le champ de ruines laissé sur son passage. Les " grognards " du macronisme s'en satisferont, à n'en pas douter, et sabreront le champagne ; d'autres auraient quelques raisons de s'inquiéter au vu d'un paysage en lambeaux. Doit-on, peut-on encore seulement le qualifier de " politique ", quand un volatile touché par le monarque de passage au Salon de l'agriculture occupe, en plateau, du temps d'antenne de chaînes dites d'informations en continu ? De panda en poule, feu le débat politique fournit moins matière à réflexion que séquences pour un possible documentaire animalier.
Le chef de l'Etat a tout lieu de s'en satisfaire, tant ce qui advient résulte de ce qu'il a voulu. Ce président " et de droite et de gauche " est parvenu non seulement à convaincre l'électorat de cet improbable positionnement, mais aussi à faire exploser l'un et l'autre des camps qu'il prétend rassembler. Chacun en est réduit à sauver les meubles dans son coin. Sous la férule de Laurent Wauquiez, Les Républicains n'en finissent plus de s'écharper sur la distance qu'il convient de maintenir – ou pas – vis-à-vis de la droite extrême, et de l'extrême droite. Le PS est en charpie. La France insoumise, qui n'a pu ni su s'accrocher à aucun mouvement social d'envergure, resserre les rangs autour de son champion.
Le gouffre du " nouveau " mondeSans opposition digne de ce nom, M.  Macron n'a guère de souci à se faire. Dans ces conditions, on aurait pu s'attendre à ce que des débats surgissent dans son propre camp. Hormis quelques escarmouches entre parlementaires LRM, il n'en est rien. Si la politique a horreur du vide, ce dernier ne semble pas pour déplaire au président, qui a tout fait pour l'aménager. Ses admonestations contre les journalistes dits " politiques " – le déménagement de la salle de presse de l'Elysée en est le dernier exemple – témoignent du peu de place qu'il entend laisser à l'interpellation, l'analyse et la mise en perspective de ses faits et gestes. Corporatisme ? Il ne s'agit là que d'une partie émergée de l'iceberg. Bien au-delà du sort réservé à la presse, tout est fait pour que n'émerge aucun débat hors de la bouche présidentielle, où le récurrent " en même temps " est censé balayer à lui seul le champ des possibles. Les ministres, pour la plupart peu connus du grand public, restent dans leurs " couloirs ", chacun étant orné des pâles décorations de la technocratie.
Que l'on songe un instant aux premières années du gouvernement de Lionel Jospin (1997-2002), émaillées et nourries de débats de fond entre des personnalités aussi politiquement charpentées que Martine Aubry, Jean-Pierre Chevènement, Dominique Strauss-Kahn et Elisabeth Guigou, et l'on aura un aperçu du gouffre politique de ce " nouveau " monde. L'aventure s'était électoralement (très) mal terminée pour M. Jospin. Peut-être sourira-t-elle à M. Macron. En attendant, le vide s'installe.
Jean-Baptiste de Montvalon
© Le Monde

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