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mardi 27 février 2018

Le chantier pharaonique du nouveau Pékin


27 février 2018

Le chantier pharaonique du 

nouveau Pékin

A Tongzhou, une ville neuve sort de terre afin de soulager la capitale chinoise polluée et congestionnée

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Deux rangées de bâtiments massifs, sur 500 mètres de longueur, se font face, séparées par une avenue aussi large qu'un terrain de football. La même surface court en sous-sol. Partout, des ouvriers casqués de jaune ou de bleu s'affairent sur des détails, petits points de couleur dans ce paysage de cubes et de parallélépipèdes beiges ou gris foncé. Ce gigantesque chantier, c'est le nouveau Pékin qui sort de terre : le gouvernement municipal de la capitale, c'est-à-dire la mairie, mais aussi des dizaines d'administrations vont très bientôt emménager sur ce site situé à 40 kilomètres à l'est de son actuel emplacement. Une ligne de métro relie déjà la nouvelle cité administrative au centre de Pékin.
On est ici dans le district de Tongzhou, juste à l'extérieur du sixième périphérique est de la capitale, et à quelques encablures de la rive nord du Grand Canal. Cette très ancienne voie d'eau acheminait marchandises et matériel du sud de l'empire jusqu'au port de Tongzhou, dont le bois précieux qui servit à la construction de la Cité interdite. La " capitale du Nord " (Bei-jing) compte aujourd'hui 22  millions d'habitants. C'est l'une des quatre mégapoles chinoises dotées du statut de " municipalité " avec Tianjin, Shanghaï et Chongqing.
" Normalisation urbaine "Cette grande migration administrative est censée faire affluer 400 000 personnes vers la banlieue semi-rurale de Tongzhou, qui en compte environ 1,2  million. Mairie et administrations municipales sont aujourd'hui sises au sud de la place Tiananmen, écrasées par les dimensions des institutions d'Etat, comme le très stalinien Grand Hall du peuple, où se tiennent les grands conclaves politiques, ou encore Zhongnanhai, l'ancien parc impérial à l'ouest de la Cité interdite qui abrite le siège du gouvernement central chinois et du Parti communiste.
Le remodelage de Pékin mis en œuvre sous le président Xi Jinping a une ambition : dépolluer et décongestionner la capitale. Il joue sur deux échelles, celle de la ville, avec la création de la cité administrative de Tongzhou, mais aussi celle de la région, en impulsant une plus grande intégration économique et logistique entre Pékin, la municipalité voisine de Tianjin (15  millions d'habitants), à 120  km, et leur arrière-pays commun, la province du Hebei (75  millions d'habitants). C'est le " Jing-jin-ji "(pour Pékin, Tianjin et la province du Hebei). Cette dernière sera dotée d'un pôle d'excellence, la " nouvelle zone de Xiong'an ", sorte de cité de l'intelligence artificielle, à l'angle ouest d'un parfait triangle la reliant à Pékin et Tianjin.
L'idée est de faire " décrocher " le Hebei de ses industries polluantes (sidérurgie, charbon), principales sources de particules fines dans l'air pékinois. Tongzhou et Xiong'an doivent devenir " les deux ailes de la capitale ", a expliqué le secrétaire général du Parti à Pékin, Cai Qi, un proche lieutenant de Xi Jinping, lors d'une visite d'inspection très médiatisée du chantier de Tongzhou le 22  février.
Les préoccupations liées à la fragilité de l'environnement, au manque d'eau et aux effets de la saturation automobile accaparent certes les planificateurs pékinois de longue date. Mais, cette fois, l'effort de transformation se veut radical, comme l'a montré l'expulsion, fin 2017, de centaines de milliers de " migrants " de province qui logeaient dans les " villages urbains " de la capitale, convertis par les paysans en une multitude de garnis. Ce surplus de population excédait les capacités de traitement des déchets ou des eaux usées de la ville. Un incendie dans un entrepôt frigorifique le 18  novembre, qui a entraîné la mort de dizaines de migrants logés au-dessus, est devenu le prétexte à une campagne brutale de démolition. " Cela faisait des années que le gouvernement central exigeait de mieux contrôler la population de Pékin. Mais les localités en périphérie traînaient des pieds, car il y a plein d'intérêts en jeu. Cette fois-ci, il y a eu un ultimatum, donc toutes les localités s'y sont mises en même temps ", explique un cadre chinois du secteur de l'immobilier, qui souhaite rester anonyme.
Ce grand nettoyage sert un -processus de " normalisation urbaine " bien rodé : un grand nombre de ces bidonvilles à la chinoise, situés entre les 3e et 6e périphériques, vont désormais être entièrement redessinés par la planification urbaine et les opérations immobilières en parcs ou nouveaux noyaux urbains.
" Montée en gamme "Leurs habitants originels, les seuls à pouvoir faire valoir un droit d'occupation des sols, recevront, en échange, un ou plusieurs appartements. Tout le quartier de start-up de Zhongguancun, dans le nord-ouest de Pékin, est sorti de terre dans les années 2000 sur d'anciens villages urbains rasés.
A l'échelle de la municipalité de Pékin, un peu plus grande que l'Île-de-France, et dont Tongzhou fait partie, l'ambition affichée est de stabiliser la population à 23  millions de résidents en  2020. Ce malthusianisme urbain a imposé la fermeture de milliers de commerces, de marchés de gros et d'usines en  2016 et 2017, le tout au service de l'ambitieuse " montée en gamme " de la capitale voulue par Xi Jinping.
Pékin, clame le gouvernement municipal, doit se délester des " maladies urbaines " générées par certaines " fonctions non capitales " de production, de logistique, d'administration et d'éducation. Dans la halle Wanrong, l'un des nombreux marchés de gros autour du zoo de Pékin, des milliers de boutiques de confection ont été bouclées pour laisser la place à des sociétés high-tech ou de finance. " Cette idée de monter en gamme, de bâtir des villes civilisées, a guidé la construction des plus grandes villes de Chine comme Shenzhen, Shanghaï, Pékin depuis les années 1980 et 1990, avec tout un imaginaire autour de la réussite des réformes économiques et de l'ouverture à la finance ou au high-tech, mais aussi des figures à rejeter ", explique Eric Florence, directeur du Centre d'études français sur la Chine contemporaine de Hongkong et spécialiste des migrations.
" Shenzhen s'est construite autour de l'image d'un environnement idéal pour les investissements et a périodiquement expulsé les migrants irréguliers, les journaliers les plus visibles dans l'espace public. Pékin, en tant que capitale, refuse d'être à la traîne et se veut la matérialisation du rêve chinois de Xi Jinping. Ce qui y est le plus mis en avant aujourd'hui, c'est la protection de l'environnement, la campagne d'expulsion des migrants a été clairement associée à cela ", poursuit-il.
A Tongzhou même, les autorités ont fermé près de 140 usines, dont le géant chimique Dongfeng, juste en face de la nouvelle cité administrative, sur la rive sud du Grand Canal. Deux lions de pierre gardent le portique d'entrée, désert, en attendant les bulldozers. Dans le village attenant, en cours de démolition, une banderole appelle à " transformer l'ancien environnement chaotique et crasseux en une terre d'harmonie ".
A la place sera creusé un gigantesque hub de transport, doté en surface d'un opéra et d'un musée, en contrepoint culturel à la nouvelle cité administrative. Ils seront intégrés à un immense parc. L'Université du peuple, elle, a mis en chantier un campus pour 22 000 étudiants tout à côté de la cité administrative.
" La Chine aménage des villes et répartit des populations de plusieurs centaines de milliers d'habitants de longue date. L'extension urbaine prévue par Canton en  2000 est par exemple considérée aujourd'hui par les habitants comme le centre-ville, avec une grande promenade, un centre d'affaires, des équipements culturels, confiés à des architectes de renom comme Zaha Hadid pour l'opéra ", explique Françoise Ged, responsable de l'Observatoire de l'architecture de la Chine contemporaine à la Cité de l'architecture et du patrimoine.
Passé revaloriséLe pari de Tongzhou a une dimension symbolique : redonner un espace, spatial et politique, au gouvernement de la municipalité – qui devra gérer la ville depuis sa périphérie. " Pour les dirigeants municipaux, désormais excentrés et physiquement plus éloignés du pouvoir central, il va être important de s'ancrer à des signes historiques, de se trouver de nouvelles racines ou plutôt de rappeler les racines historiques du Pékin de Tongzhou qui, pour partie, sont antérieures à l'existence de la Cité interdite ", note l'architecte français Luc Néouze, qui dirige le bureau d'études chinois d'AREP (filiale de la SNCF), invité à proposer des solutions pour le quartier.
Tongzhou voit aujourd'hui son riche passé remis en valeur. Une soixantaine de nouveaux sites archéologiques viennent d'y être identifiés lors de fouilles massives courant 2017, dont des tombeaux de la dynastie Han (de 206 av. J.-C. à 220 apr. J.-C.). Une découverte qui a obligé à creuser plus en profondeur les tunnels du métro.
" La région était dotée d'une culture hautement développée il y a deux mille ans, s'est ainsi félicité dans la presse officielle l'archéologue Liu Qingzhu, de l'Académie chinoise des sciences sociales. Ce qui implique qu'elle devait être à l'époque un centre politique, économique et culturel. " Rien de tel qu'une si longue histoire pour se construire un avenir glorieux.
Brice Pedroletti
© Le Monde


27 février 2018

Les limites d'une urbanisation très sélective vis-à-vis des nouveaux résidents

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Le taux d'urbanisation chinois a atteint 58,52  % en  2017, selon l'agence Chine nouvelle, soit, en un an, une progression de 1,17  % et 20  millions de citadins supplémentaires. Des chiffres qui traduisent un processus plutôt lent : par comparaison, l'Indonésie, urbanisée à 55  %, voit sa population citadine s'accroître chaque année de 2,3  %. Ces données incluent les résidents de plus de six mois non dotés de " hukou ", c'est-à-dire le statut de résident permanent qui ouvre la porte à des prestations sociales, au droit d'acheter de l'immobilier ou à l'éducation des enfants. Car la Chine pratique ce que le chercheur taïwanais Wang Fei-ling, auteur d'un livre sur le sujet,appelle " la gestion par l'exclusion et la division ".
Les autorités chinoises clament régulièrement qu'elles veulent faciliter l'accès des quelque 250  millions de " migrants " au hukou urbain. Les dernières directives adoptées en  2016 prévoient ainsi d'octroyer 13  millions de nouveaux hukou par an entre 2016 et 2020. Mais leur application patine. L'Etat central veut orienter les flux de ruraux vers les villes de petite et moyenne importance, au détriment des capitales de province et surtout des mégalopoles comme Pékin et Shanghaï, très sélectives.
" Dilemme "Or, les migrants vont s'employer là où il y a du travail et où ils peuvent gagner le plus – dans les grandes agglomérations donc. Et comme ceux qui obtiennent un hukou urbain perdent le droit à la terre associé à leur hukou originel, ils misent rarement sur les petites villes de province. Pékin n'a ainsi octroyé que 1,69  million de hukou en  2016, selon un savant système de points, basé sur le niveau d'éducation, le paiement des impôts et le type de profession. Le hukou échappe encore à 8,1  millions de Pékinois comptabilisés en  2016 comme des " migrants " avec des permis de séjour de plus de six mois. C'est cette population qui aurait commencé à diminuer en  2017 à la suite des expulsions.
Le district de Tongzhou, où 40  % des résidents n'ont pas le hukou de Pékin, fait bien partie des zones pilotes autorisées à travers la Chine à accorder ce sésame social un peu plus facilement aux " migrants " méritants. Mais avec modération : ses dirigeants ont déjà prévenu qu'ils plafonneront la population du district à 2  millions.
Ce contrôle administratif a certes permis à la Chine d'éviter l'incrustation dans ses grandes villes de bidonvilles trop permanents. Ces " villages urbains ", qui accueillent jusqu'à dix fois le nombre d'habitants originels reconvertis en marchands de sommeil, sont en général démolis dès que les pouvoirs publics le décident. " La Chine a pu mener une urbanisation relativement ordonnée grâce au contrôle du statut de résident et au fait que les migrants, même s'ils ne cultivent plus la terre, gardent par leur hukou rural un ancrage au village bien utile si cela tourne vraiment mal. Sauf pour ceux, nombreux (environ 40  % des ruraux, selon des enquêtes récentes), qui ont perdu leur terre après une expropriation ", explique Eric Florence, directeur du Centre d'études français sur la Chine contemporaine de Hongkong.
" En revanche, poursuit-il, les grandes villes font face à un dilemme, car leurs infrastructures ne sont prévues que pour la population dotée de hukou et sont donc sous-dimensionnées par rapport à la population réelle d'urbains. "
B. Pe. (Pékin, correspondant)
© Le Monde

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