« LFI, c’est un parti anti-France. » La phrase d’Aurore Bergé contre les insoumis a fait réagir. Et c’est normal : la ministre macroniste reprend l’épithète « anti-France », inventé à la fin du XIXe siècle par divers groupuscules d’extrême droite et popularisé, entre autres, par Charles Maurras, fondateur de l’Action française et soutien du régime de Vichy.
Mais nous sommes probablement un certain nombre à avoir bondi de notre siège en entendant l’expression « anti-France ». Non parce que la ministre citait l’ignominieux Maurras, mais parce qu’elle citait Gotlib. Ou plus exactement son héros, Superdupont. Mais oui, Superdupont !
Souvenez-vous de ce super-héros surgi en 1972 dans les pages de « Pilote » par la grâce de deux génies, Jacques Lob et Marcel Gotlib. Ce malabar à moustaches avait la particularité d’être la caricature du franchouillard moyen : béret basque, charentaises, baguette et camembert. Superdupont avait, bien entendu, un ennemi juré, une organisation diabolique, nommée « l’Anti-France » donc, dont il voyait partout l’œuvre décadente, en bon raciste bas de plafond qu’il était. Par sa crétinerie chauvine assumée, Superdupont annonce un peu le « OSS 117 : Le Caire, nid d’espions » (2006) de Michel Hazanavicius. Mais il annonce aussi, eh oui, Aurore Bergé.
Car il nous est venu une intuition pressante : et si madame Bergé n’avait pas cité Maurras mais, délibérément, Gotlib ? Et si elle avait pressenti que, par les temps trumpistes qui courent, la xénophobie ordinaire ne suffisait plus à attirer les lumières médiatiques, à rallier les suffrages du peuple, qu’il fallait encore plus d’outrance, plus d’obscénité, plus de grotesque ? Or, c’est toute la force des artistes et des satiristes : contrairement aux intellectuels, ils ne sont tenus de faire preuve d’aucune retenue pour prouver que leur raison (ou leur santé mentale) est solide. C’est même tout le contraire : pour bien accomplir leur apostolat, ils doivent grossir le trait, pousser au maximum l’idiot, le méchant et l’aberrant.
Ainsi, quand Donald Trump proclame que les immigrés haïtiens « mangent des chats et des chiens », ou qu’il songe combien ce serait génial de créer une « Riviera du Moyen-Orient » sur le territoire de Gaza anéanti par les bombes, il ne fait pas du Maurras, du Barrès ou du Alain de Benoist : il fait du professeur Choron. On peut même affirmer que le second mandat du président américain met en œuvre au premier degré la vision du monde déployée, pour de rire, par le fondateur des mensuels « Hara-Kiri » et « Grodada », et par « ses » dessinateurs, notamment le meilleur d’entre tous, Vuillemin.
Mais revenons au regretté Gotlib – qui, dans son enfance, a dû porter l’étoile jaune. On se souvient qu’il avait arrêté les aventures de Superdupont, un peu parce qu’elles ne lui plaisaient plus (et c’est vrai que ce n’est pas le meilleur de son œuvre), beaucoup parce qu’en 1984, Jean-Marie Le Pen s’était identifié publiquement à son héros. Que penserait-il d’une époque où une ministre de la droite républicaine parle comme Le Pen ?
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