Depuis des mois, j’entends l’onde se propager dans l’aquarium où je vis : internet. Sur Instagram, où l’on met en scène son image, et Substack, où l’on met en scène son intellect, un mince roman étranger a cristallisé l’attention et agrandi ma pile à lire (#pàl) mentale. Ce it-bouquin, ce sont « les Perfections » de l’écrivain italien Vincenzo Latronico, sur un couple soucieux de renvoyer l’image idéale. Après sa traduction en anglais en février par les très hype éditions Fitzcarraldo − celles qui, à Londres, portent la bonne parole de notre fierté nationale Annie Ernaux −, le livre s’est révélé un best-seller surprise dans le monde anglophone. Il a même été sélectionné pour le prestigieux prix international Booker.
Mais avant cela, « les Perfections » ont été traduites en français par Romane Lafore et publiées dans la collection Scribes de Gallimard en avril 2023. Le livre a été chroniqué par quelques journaux généralistes et par « le Nouvel Obs » en particulier, grâce à ma camarade férue de littérature italienne Véronique Cassarin-Grand, qui mettait au jour le thème de « l’uniformisation globalisée des désirs ». Mais « les Perfections » ne sont pas devenues un phénomène chez nous. Comme le commente l’auteur lui-même, dans le « Guardian » : « Il s’est vendu davantage d’exemplaires dans certaines librairies londoniennes que dans toute la France. » Le roman n’a pas décollé non plus dans son pays d’origine, même s’il a décroché une nomination pour le prix Strega, le Goncourt local.
Hommage revendiqué aux « Choses » de Georges Perec, « les Perfections » suivent Anna et Tom, deux vingtenaires « créatifs » établis à Berlin. Ils y peaufinent un art de vivre qui pallie leur manque de personnalité. Le parquet est « miel », le bow-window agrémenté d’une plante monstera « aussi vaste qu’un nuage », la cuisine « ornée de carreaux métro blancs et brillants », la vaisselle « en émail bleu et blanc », la théière « japonaise », le fauteuil « danois », les chaises « récupérées dans une école ». Sous son apparente simplicité, le livre chronique un paysage moral dérégulé par vingt ans d’internet. L’utopie berlinoise s’effritant peu à peu, apparaît l’impuissance de ces jeunes gens à trouver une cause dans laquelle s’engager, ou au moins une once d’authenticité autour d’eux. Rien pour combler leur immense vide intérieur.
J’ai été heureuse de rattraper ce roman pendant les vacances de Noël. Mais amère aussi de ne pas l’avoir découvert plus tôt, au moment où une version papier était encore disponible. Frustrée de ne pas avoir su détecter que ce style précis et ironique était délectable. Déçue avant tout parce que ce texte parle de moi. Ou de quelqu’un qui n’est pas très éloigné de moi. De quelqu’un que je connais, en tous les cas. J’ai manqué le miroir au moment où il m’était tendu. Comme un personnage de Latronico, je demeure un millennial insatisfait.
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