Fudge désigne en anglais le caramel mou. Mais au sens figuré, le mot renvoie à un faux-fuyant, une échappatoire. Theresa May vient discrètement de recouvrir le Brexit d'une nouvelle couche de fudge : elle envisage désormais le report à 2023, autrement dit aux calendes grecques, d'un divorce avec l'UE qui menace rien moins que son gouvernement d'éclatement, l'économie britannique de récession, et l'Irlande de retour à la violence ou de réunification. Après avoir négocié avec Bruxelles une " période de transition " qui va maintenir de fait le pays dans le marché unique jusqu'au 31 décembre 2020, la première ministre britannique a fait accepter à la dérobée par son gouvernement un nouveau recul de trois ans.
Pas le moindre communiqué ni commentaire officiel : Theresa May semble avoir profité de l'euphorie qui a entouré le mariage du prince Harry avec Meghan Markle, le 19 mai, pour faire avaler à ses ministres ce nouveau glissement. La cheffe du gouvernement paraît désormais guidée par un impératif absolu : éviter que le Brexit provoque le décrochage de l'Irlande du Nord, autrement dit le démembrement du royaume.
Près de deux ans après le référendum qui a décidé du Brexit, en juin 2016, Mme May n'a toujours pas décidé quel type de relation douanière elle souhaite avec l'UE. Son gouvernement est divisé entre les partisans d'un maintien dans une union douanière et d'un alignement réglementaire avec l'Europe, et les avocats d'une rupture nette qui rendrait possible la négociation en solo d'accords de libre-échange qu'ils présentent comme mirifiques.
Début mai, elle a tenté en vain de rassembler les ministres des deux camps sur un compromis. Elle-même défend une formule alambiquée de
" partenariat douanier "dans lequel le Royaume-Uni percevrait les droits de douane pour le compte de l'UE, mais verserait une ristourne lorsque les biens demeurent sur le sol britannique.
Cependant, les partisans d'un Brexit dur, comme le ministre des affaires étrangères Boris Johnson, s'opposent à cette solution qui empêcherait une politique autonome de libre-échange. Ils défendent une formule baptisée
" facilitation maximale ", qui dispenserait selon eux de contrôles douaniers grâce à des innovations technologiques (reconnaissance automatique des chargements) et un réseau d'opérateurs agréés.
Les modérés du gouvernement n'en veulent pas car elle recréerait entre les deux Irlandes des postes-frontières gardés, qui seraient autant de cibles pour les groupuscules terroristes nationalistes. En outre, elle coûterait aux entreprises 20 milliards de livres par an, selon Jon Thompson, le patron de l'administration fiscale, soit le double de l'actuelle contribution britannique au budget de l'UE.
" Pensée magique "Le débat sur le Brexit s'est tant développé en vase clos à Londres qu'un détail semble avoir échappé au gouvernement britannique : Bruxelles qualifie la première solution de
" pensée magique " et exclut la seconde. Le Royaume-Uni doit "
s'abstenir de proposer des modèles de coopération qui recréent de l'extérieur les avantages du système commun de régulation ", a grincé Michel Barnier, le négociateur en chef de la Commission européenne, samedi 26 mai, à Lisbonne
.
Le
fudge de 2023 pourrait permettre à Mme May de donner l'impression qu'elle sort de l'impasse. Il consiste à maintenir le pays tout entier dans l'union douanière européenne en attendant la mise au point des technologies permettant la gestion d'une frontière dite " invisible ", autrement dit 2023, selon les experts.
" Aucun premier ministre du Royaume-Uni ne peut accepter cela ", avait tonné Mme May en mars quand les Vingt-Sept avaient publié un projet d'accord sur le Brexit. Pour éviter le retour de la frontière en Irlande, le texte prévoyait la création d'une
" aire réglementaire commune " entre les deux parties de l'île. Inacceptable pour les extrémistes du Parti démocratique unioniste, qui fournit à Mme May l'appoint pour sa majorité à Westminster, car elle suppose des contrôles entre l'Irlande du Nord et la Grande-Bretagne.
Ce que la première ministre prône aujourd'hui déroge encore davantage à la promesse du Brexit de
" reprendre le contrôle ", puisqu'il s'agit de maintenir dans l'union douanière non seulement l'Irlande du Nord mais tout le pays, ce qui règle la question irlandaise. Theresa May assure qu'il ne s'agit que d'une position temporaire de repli. Les partisans d'un Brexit dur, eux, flairent l'habillage d'un maintien illimité dans le giron de l'UE. Ils raillent l'acronyme du nouveau dispositif : " Customs and Regulation Alignment Period ", soit CRAP (" connerie " en anglais).
A la BBC, dimanche 27 mai, Jacob Rees Mogg, le chef de file des députés europhobes, a mis en cause Mme May pour des
" concessions à sens unique " et l'a enjoint d'adresser un
" ultimatum " aux Vingt-Sept avant de claquer la porte.
Mais la première ministre a entre les mains un sondage, qui semble inspirer son action, d'après lequel 48 % des Irlandais du Nord préfèrent rester dans l'UE en se réunifiant à la République irlandaise plutôt que rester dans le Royaume-Uni en cas de sortie de l'UE (45 %). Une autre enquête indique que 69 % des Nord-Irlandais souhaitent rester dans l'UE contre 56 % au moment du référendum sur le Brexit ; elle reflète aussi une hausse de l'aspiration à la réunification et de la crainte de violences si une frontière est recréée.
Alors que les europhobes considèrent le retour de la frontière irlandaise comme un non-problème monté en épingle par Bruxelles pour affaiblir Londres, Mme May semble désormais considérer qu'il faut l'éviter à tout prix. Au point de flouter sa principale " ligne rouge " dans la négociation du Brexit : la sortie du marché unique et de l'union douanière.
Philippe Bernard
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