Rézo Citoyen des Deux Sèvres
Quels souvenirs de Mai 68 ?
André
Depouille
La mémoire
correspond rarement à l’histoire objective. La mémoire est un reflet du présent
et ne peut pas remplacer le travail de l’historien. Mes souvenirs sont donc
subjectifs parce ce que en fonction de mon cheminement personnel, certains
événements et certaines images m’ont plus marqué que
d’autres.
Quand et où j’ai pu observer une partie de Mai 68 ?
En
mai 1968 je terminais mon service militaire, dans l’armée belge. J’étais caserné
dans un camp de l’OTAN en Allemagne. Nous n’avions que RTL pour être informé.
J’ai été démobilisé le 29 Mai et de retour à Bruxelles où je vivais je suis allé
voir l’Université de Bruxelles qui était occupée. La Belgique francophone a très
souvent les yeux tournés vers la France. L’Université libre de Bruxelles (ULB) a
réagi comme une Université de province française. Elle a suivi Paris mais avec
des jours de retard. J’avais fréquenté cette Université avant mon service.
J’avais essayé de faire les sciences économiques, et suite à une rupture
familiale qui m’a laissé sans ressources pour vivre j’avais abandonné et je
m’étais rabattu sur des cours de comptabilité en cours du soir. Mes souvenirs
reflètent ce que j’ai vu et constaté en Juin 68 à l’ULB. En Juillet 68, j’avais
trouvé du travail et j’ai eu moins de possibilités de voir les
événements.

Mes souvenirs
Mon
souvenir, c’est d’abord la masse des anonymes qui ont fait que c’était un
mouvement. Dans les « assemblées libres », j’ai beaucoup regardé la salle : les
visages de 1500 anonymes, tous les soirs toujours en train de réfléchir. J’avais
fréquenté des conférences ou débats politiques de gauche en ces mêmes lieux mais
auparavant cela rassemblait au mieux 50 à 100 spectateurs et pour un seul soir.
Et tout d’un coup je voyais la majorité de l’université réfléchir ensemble
pendant des heures. Et cela recommençait tous les soirs.
Il y
avait aussi des personnes que j’avais connues au cours de ma scolarité un an ou
deux auparavant ou au lycée et qui ne s’intéressaient pas ou peu à la politique
et qui étaient là tous les soirs pour certains, seulement certains soirs pour
d’autres et qui tout d’un coup s’étaient transformés et je les voyais observer,
écouter, réfléchir et parfois prendre la parole alors que ces personnes
n’auraient pas supporté une longue discussion politique auparavant. Je n’avais
jamais vu cela avant Juin 68 et je n’ai plus revu cela
après.
Un
autre phénomène que je n’ai connu qu’en Juin 68. J’ai été bégayeur dans
l’enfance et je n’ai pas de facilité à parler. Je suis donc spécialement
sensible à la possibilité de s’exprimer de ceux qui ont difficile à le faire.
Avant mai 68, c’était uniquement les habituels bons orateurs qui s’exprimaient
dans les débats politiques. Au cours des « assemblées libres », je voyais des
personne ayant des difficultés à prendre la parole et qui ne l’avaient jamais
fait, oser s’exprimer et les 1500 spectateurs imposaient le silence aux
éventuels perturbateurs pour que le droit de chacun de s’exprimer soit respecté.
Je n’avais jamais vu un tel respect imposé par une foule, pour l’expression des
personnes qui ont des difficultés d’expression. Je n’ai plus jamais revu de
phénomène semblable par après. L’homme que j’étais et qui avait bégayé toute son
enfance en était émerveillé.


L’activité internationaliste
Je
faisais partie d’une organisation internationaliste : la jeunesse socialiste
(officiellement appelée JGS (Jeune Garde socialiste.). C’était l’ancienne
organisation de jeunesse du Parti socialiste belge, exclue du Parti Socialiste
pour indiscipline en 1965, et qui était devenue organisation sympathisante de la
4ème Internationale. Après que le gouvernement français eut dissous et interdit
la Jeunesse Communiste Révolutionnaire française, nous imprimions des tracts à
Bruxelles pour nos camarades français et nous les transportions en France en
même temps que du matériel et de l’essence pour les aider à circuler (il était
difficile de trouver de l’essence en France pendant la grève générale). J’ai
participé à la préparation de cette solidarité internationale mais je n’ai
jamais fait un transport moi-même, parce que je ne savais pas encore conduire
une voiture.
Les vraies vedettes de Mai 68 , ce sont les anonymes !
Les
médias parlent régulièrement des vedettes de Mai 68 mais à mes yeux les vraies
vedettes de ces événement ce sont les millions d’anonymes et pas seulement les
étudiants mais aussi les 10 millions de grévistes sur le territoire
français.
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