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mardi 27 février 2018

Lutte contre les inégalités sociales : l'hypocrisie du PS


27 février 2018

Lutte contre les inégalités sociales : l'hypocrisie du PS

Depuis 1958, estime le directeur de l'Observatoire des inégalités, les socialistes au pouvoir n'ont fait que retourner leur veste en matière de politique fiscale, se privant des moyens de moderniser la France

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Tout en dénonçant les inégalités, une grande partie des élites de gauche s'intéresse à l'école de ses enfants, à ses loisirs ou à son environnement. Le sort des ouvriers ou des caissières n'est pas son problème. Elle célèbre la " mixité " tant qu'elle s'applique aux autres catégories et n'envahit pas ses quartiers. Le débat sur les inégalités en France est marqué par une profonde hypocrisie.
Ces bourgeois culturels mettent en avant les inégalités qui ne bousculent pas leur pouvoir, comme les écarts entre les sexes. Ensuite, ils jouent les victimes. Si précarité et déclassement touchent tout le monde, ils ne touchent plus personne en particulier. Ils dénoncent les " vrais " riches, qui se situent toujours un cran au-dessus d'eux. Enfin, une part croissante de ces privilégiés est sensible aux discours xénophobes sur l'incompatibilité culturelle d'une -partie des immigrés.
Dénoncer l'hypocrisie n'empêche pas d'essayer d'en comprendre les ressorts. L'embourgeoisement des organisations qui représentaient les catégories populaires est la première explication qui nous vient. Les associations, les directions des syndicats et les partis sont de plus en plus des regroupements de diplômés.
Le PS a une grande part de responsabilité dans cette hypocrisie. Par crainte de s'aliéner la frange supérieure de son électorat, il n'a pas mené de réforme d'ampleur d'un système éducatif marqué par les inégalités. Accédant trois fois au pouvoir depuis 1958, il a à chaque fois retourné sa veste en matière de politique fiscale, se privant des moyens de moderniser la France. Le transfuge récent d'une partie de ses cadres vers La République en marche constitue une forme de " coming out " : passés au " premier de cordée ", ils n'ont plus besoin de faire semblant de s'opposer aux inégalités et reprennent une politique migratoire digne du FN.
Les catégories sociales les plus favorisées veulent profiter pleinement de l'avènement de la société de consommation tout en la critiquant. Elles ont besoin du temps des autres, qu'elles achètent sous des formes variées : femmes de ménage, gardes d'enfants, hôtellerie, restaurants, transports. Au nom de la " modernité ", la bourgeoisie culturelle revendique la précarité et le travail à la tâche pour les autres, moins qualifiés. Ce serait la solution pour, in fine, qu'ils accèdent à la consommation, comme elle. C'est le sens des lois sur le -travail votées ces dernières années.
La stagnation de l'activité économique à partir de 2008 a rendu les choix de répartition des revenus tendus. En période de progrès, on pouvait donner un peu plus aux plus démunis tant que sa propre part augmentait. Quand les niveaux de vie stagnent, le combat pour récupérer sa part devient de plus en plus âpre, chacun justifiant ses mérites avec un poids inégal dans l'espace public. Les catégories favorisées sont mobilisées pour défendre leurs intérêts.
Le rôle de l'écoleEnfin, un dernier facteur joue, celui du rôle de l'école. Une grande partie des 16  % de la population qui disposent d'un diplôme supérieur à bac + 2 n'assume pas son pouvoir de domination. Au fond, le goût pour la compétition scolaire de la bourgeoisie culturelle est le pendant de celui de la bourgeoisie économique pour la concurrence. L'école émancipe mais constitue aussi un ciment qui solidifie les inégalités pour ceux qui en ressortent diplômés. Les titres scolaires offrent une légitimité nouvelle à ceux qui les détiennent.
La gourmandise des plus favorisés a des conséquences dramatiques. Méprisées, écartées pour partie du progrès des revenus et de l'école, les catégories populaires se manifestent en soutenant l'extrême droite. Dans des pays comme l'Autriche et la Pologne, sans oublier les Etats-Unis, le populisme a déjà gagné la bataille du pouvoir. Ce sera le cas demain en France, si on continue dans la même direction.
Au fond, deux voies sont envisageables. Les cyniques peuvent penser que cette bourgeoisie culturelle est indifférente aux effets de son comportement pour les catégories populaires. Que derrière ses cris d'orfraie, elle ne verrait pas tant de mal que cela à l'accès au pouvoir d'un parti nationaliste. La dérive nationaliste d'un nombre croissant d'intellectuels de gauche comme l'hésitation de certains à choisir entre le FN et La République en marche au second tour de la présidentielle de 2017 le laisse penser. On peut aussi estimer que tout reste à construire dans un monde qui subit une crise structurelle de l'emploi, que le mouvement social n'est pas mort et, surtout, que les valeurs portées par l'immense majorité rendent inacceptable la première solution.
Louis Maurin
© Le Monde

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