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mardi 27 février 2018

Les deux Italie de Matteo Salvini


27 février 2018

Les deux Italie de Matteo Salvini

A l'approche des élections législatives du 4 mars, le jeune chef de la Ligue du Nord paraît en position de force au sein de la coalition de droite et porte son discours anti-migrants jusque dans le sud du pays

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C'est un drôle de soir de Saint-Valentin, sur les bords du détroit de Messine. Plusieurs centaines de curieux ont bravé le froid, le vent et la pluie battante qui se sont abattus sur Reggio de Calabre, ce 14 février, pour s'entasser dans un petit cinéma un peu défraîchi du centre-ville. Dehors, c'est l'état de siège. Les rues voisines ont été bouclées, les carabiniers contrôlent plusieurs fois les papiers de ceux qui veulent entrer dans l'enceinte… Il faut dire que l'affiche est alléchante : à l'approche des élections législatives du 4  mars, le diable en personne est annoncé dans cette ville de l'extrême sud de l'Italie. De quoi faire venir les curieux, et rendre quelque peu nerveuses les forces de l'ordre.
Matteo Salvini, le diable ? On exagère à peine, tant, vu de Calabre, les antécédents de son parti, la Ligue du Nord, ont de quoi susciter effroi et hostilité. Depuis sa création à la fin des années 1980, au cœur des régions industrieuses de Lombardie et de Vénétie, cette formation a construit sa -fortune sur le refus de la solidarité envers le sud du pays, ce Mezzogiorno jugé arriéré, rongé par la corruption et les mafias, dont la Calabre serait, selon les partisans de la Ligue, l'exemple le plus achevé.
Mais voilà, depuis plusieurs années, le mouvement a tourné le dos à ce discours régionaliste, se lançant même dans une vaste entreprise de séduction du Mezzogiorno, hier si méprisé. Matteo Salvini est l'homme de ce virage stratégique. Et pour lui donner corps, il s'est présenté au Sénat à Reggio, avec le soutien de cadres locaux issus des débris de la droite néofasciste. Ces derniers ont aidé à assurer la claque et à remplir les rangs, si bien que la salle est presque pleine.
Aux murs et sur le grand écran, apparaît le nouveau logo du mouvement, sur lequel la silhouette stylisée d'Alberto da Giussano, -héros médiéval légendaire, a été conservée comme une relique, tandis que le mot " nord " a été escamoté au profit d'un slogan lapidaire : " Salvini premier ". Et lorsque monte sur scène ce gaillard de 43 ans – manifestement exténué –, vêtu d'une veste sombre et d'un pull marin, il est accueilli par des applaudissements chaleureux.
Ce qu'il dira, au fond, n'est pas le plus important. L'essentiel est là, dans ces quelques secondes où le dirigeant est acclamé, tandis que, dehors, une poignée de militants de gauche venus protester contre sa venue chantent Bella Ciao  au cœur d'une ville silencieuse et indifférente… " Il y a encore trois ou quatre ans, imaginer une soirée comme celle-ci aurait été une folie ", commence-t-il, avant de dérouler les thèmes de prédilection du mouvement, dont l'émigration africaine, ces gens venus de ces pays " qui nous envoient leurs produits agricoles et leurs migrants ", et l'insécurité.
Une sorte de tribun de la plèbeComme pour ne pas se voir reprocher de ne pas en avoir parlé, il lance vite : " La 'Ndrangheta - la mafia calabraise - me fait honte ! " L'assistance applaudit quelques secondes, puis on passe vite à autre chose. Le leader " leghiste " se met alors à évoquer des sujets plus inhabituels pour lui, notamment le développement des infrastructures de santé au Sud, ou la continuité territoriale que l'Etat doit, selon lui, assurer pour les îles (Sicile, Sardaigne) mais aussi les zones enclavées de la Péninsule.
Pense-t-il, en ce moment où il assure la Calabre déshéritée de sa solidarité, à la somme des injures anti-méridionaux qu'il a prononcées en un quart de siècle de carrière ? Se rappelle-t-il, par exemple, de ce soir de fête du parti, en  2009 – il était député européen – où on l'a vu entonner, un verre de bière à la main, " Senti che puzza/Scappano anche i cani/Stanno arrivando i Napoletani " (littéralement, " Sens comme ça pue/Même les chiens s'enfuient/Les Napolitains arrivent ") ? Sans doute pas. En revanche, cette partie du discours, le dirigeant de la Ligue la prononce avec nettement moins d'enthousiasme. Même quand on est un orateur hors pair, on ne peut forcer sa nature que jusqu'à un certain point…
Matteo Salvini, en effet, n'appartient pas à ce monde-là. Né à Milan en  1973, il a grandi dans cette ville, autant dire à l'autre bout du monde, au cœur de cette Lombardie qui se veut plus proche de Zurich que de Rome, plus européenne que méditerranéenne. C'est dans les travées du stade San Siro, comme ultra du Milan AC, qui vivait alors ses plus belles heures grâce aux milliards de lires d'un certain Silvio Berlusconi, qu'il s'est forgé un caractère, un rapport au monde et de solides amitiés.
Adhérent de la Ligue du Nord dès 1990, alors qu'il est encore lycéen, il fait ses premiers pas de militant au moment où tout le système -politique milanais s'effondre, emporté par les répliques de l'opération anticorruption " Mains propres ". Le discrédit des partis traditionnels est tel qu'au printemps 1993, la mairie de Milan tombe comme un fruit mûr entre les mains de la Ligue du Nord. Le vainqueur, Marco Formentini, a offert un strapontin à ce garçon effacé, qui, pour sa première prise de parole publique, choisit de prendre la défense des militants d'un " centre social " en passe d'être expulsés. A 20 ans, Matteo est plutôt à gauche : il n'est pas encore devenu Salvini. Ce compagnonnage durera quelques années. En  1997, lorsque le " père " de la Ligue du Nord, Umberto Bossi, décide de créer un parlement officieux de la Padanie, Matteo Salvini prend la tête d'une liste des " communistes padaniens ", qui obtiendra cinq élus.
C'est en faisant de la radio, à la tête de l'organe du parti, Radio Padania Libera, à partir de 1999, qu'il composera son personnage. Celui d'une sorte de tribun de la plèbe, un Milanais issu du petit peuple (son père était chef d'entreprise) vivant la même réalité que les jeunes travailleurs de son âge (il n'aura connu que quelques petits boulots avant de faire de la politique). Bientôt, Radio Padania deviendra sa tribune, la provocation, sa façon d'exister.
En quelques années, le jeune homme bien élevé se taille un profil de rebelle. Son combat ? Le rejet de la nation italienne. Ainsi manifeste-t-il son refus du drapeau tricolore, et ne rate-t-il pas une occasion d'apparaître vêtu d'un tee-shirt " Padania is not Italy "… Salvini va même plus loin : présentant une émission baptisée " Ne jamais dire “Italie” ", il en vient, durant l'Euro 2000 de football, à soutenir l'équipe de France contre la Squadra Azzura. Six ans plus tard, lors de la Coupe du monde, il prendra le parti de l'Allemagne.
Membre du Parlement européen de 2004 à 2006, puis réélu en  2009 et en  2014, il restera à l'écart des luttes d'appareil et des scandales qui pousseront Umberto Bossi à passer la main, en  2012. Lorsqu'il devient secrétaire fédéral du parti, en décembre  2013, avec la bénédiction du tout-puissant Roberto Maroni, le président de la région Lombardie, il apparaît comme un homme neuf. La Ligue du Nord, en revanche, semble en perte de vitesse.
Maroni croit avoir trouvé en lui un novice, qui lui permettra de continuer à diriger le parti par procuration. Il se trompe : en quelques mois, Salvini opère une rupture décisive. Au fond, la rhétorique reste la même, seul l'ennemi change. Fini le discours anti-italien, l'heure est désormais à la critique de l'Europe. Aux sempiternelles attaques contre Roma ladrone (" Rome la voleuse ") succèdent les dénonciations de Bruxelles et de l'euro, " cause du déclin " du pays. Dans le même temps, le migrant remplace le méridional dans le rôle du bouc émissaire…
Le double inversé de Matteo RenziFin 2014, il crée  Noi con Salvini (" Nous avec Salvini "), une formation dévolue à sa -conquête du Sud. Il déploie une énergie impressionnante, se démultipliant pour être actif dans tout le pays. " C'est ça, le secret de sa popularité, souligne Alessandro Franzi, coauteur, avec Alessandro Madron, de Matteo Salvini #ilMilitante (eBook, éd. GoWare, non traduit). Etre présent sur les télévisions locales à 8  heures du matin, faire les marchés à Milan et laisser son numéro de téléphone à un commerçant en colère ou à une vieille dame en difficulté. "
Sitôt descendu de l'estrade, où il électrise sa base militante par ses dénonciations de l'" invasion programmée " du pays et ses attaques sans nuances contre des figures de la gauche comme la présidente de la Chambre des députés, Laura Boldrini, son " ennemie préférée " depuis des mois, c'est un tout autre personnage qu'on rencontre. On avait eu l'occasion de discuter avec lui un soir d'octobre  2017, à Trévise (Vénétie), au cœur des bases électorales de la Ligue. Il venait de tenir un discours particulièrement radical et, quelques minutes après, on découvrait un homme courtois et réfléchi, presque modéré… Le journaliste Alessandro Da Rold, qui le suit depuis une quinzaine d'années, a une explication toute simple : " Je l'ai entendu plusieurs fois le dire, sans complexe :“Si j'occupe cet espace, c'est parce que c'était le seul de libre… "
C'est donc ainsi, autant par conviction que par calcul, qu'est né " l'autre Matteo " (les militants de la Ligue disent " il Matteo giusto ", " le bon Matteo "), double inversé du Matteo Renzi libéral et prœuropéen, avec lequel il n'a que quelques mois de différence. Un père de famille proche des préoccupations des jeunes sans emploi et des retraités, et non pas des élites mondialisées, qui ne se paie pas de mots, donne son sang tous les six mois et prétend vouloir " aider les migrants chez eux ".
Sous son impulsion, la Ligue du Nord change de visage. Le parti siège désormais au côté du Front national français au Parlement européen et multiplie les appels du pied à l'extrême droite postfasciste. Avec des résultats spectaculaires : après avoir obtenu 6  % des suffrages aux élections européennes de 2014, la Ligue n'a cessé de progresser lors des scrutins intermédiaires. Elle est aujourd'hui créditée de 13  % à 15  % d'intentions de vote, au point de contester le leadership, à droite, de Forza Italia, la formation de Silvio Berlusconi.
Au sein de la Ligue, cette révolution ne va pas sans tensions, les tenants de la ligne " traditionnelle ", rassemblés derrière le vétéran Roberto Maroni, supportant très mal l'abandon du combat en faveur de l'autonomie du Nord. " Mais pour l'heure, je pense qu'il n'y a rien à craindre pour lui. La Ligue progresse, donc il y aura de la place pour tout le monde ", estime Alessandro Franzi. Au sein de la coalition de droite, en tête des sondages depuis plusieurs mois, Salvini est en position de force. Il rêve de devancer Forza Italia au soir du 4  mars, ce qui le mettrait en situation de réclamer le poste de président du conseil. Silvio Berlusconi, lui, le verrait très bien en ministre de l'intérieur, chargé de mettre en musique l'expulsion de 600 000 migrants illégaux en quelques semaines.
Le pari de l'ancien premier ministre ? Domestiquer le turbulent dirigeant de la Ligue en lui offrant un rôle prestigieux et institutionnel, car sa soif de pouvoir et de reconnaissance sera plus forte que ses convictions. Après tout, on l'a bien entendu, à Reggio, terminer son discours par un " Vive la Calabre ! ".
Jérôme Gautheret
© Le Monde

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