La scène a duré vingt-quatre minutes. Samedi 24 février, un peu avant 16 heures, le secrétaire général du Parti démocrate (PD), Matteo Renzi, a fendu la foule sur la Piazza del Popolo, dans le centre de Rome, point d'arrivée de la grande manifestation antifasciste organisée à l'appel de l'Association nationale des partisans italiens (ANPI), dans un contexte marqué par une multiplication des heurts entre militants d'extrême droite et d'extrême gauche, trois semaines après l'attaque de Macerata, dans laquelle un militant de la Ligue du Nord a ouvert le feu sur des migrants africains.
L'ancien premier ministre y a retrouvé son successeur à la tête du gouvernement, Paolo Gentiloni. Les deux hommes ont échangé quelques mots. Pour les journalistes, Matteo Renzi a prononcé les formules d'usage, souligné combien il était
" important d'être là ", assuré que
" tout le PD " était présent. Puis il s'est éclipsé, retournant à la campagne pour les élections législatives du 4 mars, que son parti aborde dans des conditions très inconfortables.
Malgré la modestie de la participation de Matteo Renzi à l'événement – le dirigeant du PD n'a jamais montré d'appétit particulier pour les liturgies traditionnelles de la gauche –, une scène a été abondamment commentée : celle de l'accolade que se sont donnée les deux hommes en se retrouvant. L'épisode a été vu comme une énième manifestation d'un des mystères les plus épais de la vie politique italienne : l'inhabituelle fidélité de Paolo Gentiloni envers son prédécesseur, malgré les appels du pied en faveur du premier ministre qui se sont multipliés ces derniers mois.
Chef du gouvernement italien depuis la retentissante démission de Matteo Renzi, défait lors du référendum constitutionnel du 4 décembre 2016, Paolo Gentiloni s'est installé en quelques mois, tout naturellement et sans éclats, comme l'homme politique le plus populaire d'Italie. Aussi souple et conciliant que son prédécesseur pouvait être cassant et abrasif, il a su éviter tous les pièges, au point d'être couvert d'éloges par nombre de ses adversaires politiques.
Enjoint à faire profiter le parti de sa popularité dans la dernière ligne droite avant l'élection, le premier ministre s'est rendu dimanche sur le plateau de " Domenica live ", pour y développer une nouvelle idée : un système d'exonérations fiscales pour les retraités ayant besoin d'aides à domicile, censé répondre au déluge de promesses formulées de la droite berlusconienne à destination des plus âgés.
Mais voilà, ce n'est pas lui qui mène la campagne du PD, que les derniers sondages publiés avant le " black out " préélectoral créditent d'un score très décevant de 22 % à 23 % d'intentions de vote. Les opérations restent dirigées par un Matteo Renzi très affaibli, qui a perdu en à peine un an l'attrait de la nouveauté, et avec lui une bonne part de son capital politique. Crédité d'à peine 25 % d'opinions favorables, il conserve pour l'heure une maîtrise absolue de l'appareil du parti. Mais celle-ci résistera-t-elle à une défaite électorale ? Cette question pourrait être un des enjeux majeurs, à gauche, de l'après-élections.
Plusieurs adversaires historiques de Matteo Renzi au sein du PD, à l'image de l'ancien premier ministre Romano Prodi, n'ont pas manqué, ces dernières semaines, de soutenir l'hypothèse d'un nouveau gouvernement Gentiloni, dans le cas – assez probable – où aucune majorité ne se dessinerait au soir du scrutin. Une façon de prendre ses distances avec Renzi, sans rompre avec le parti.
Dans le monde tout en nuances de l'antirenzisme, une autre ligne est celle suivie par l'ex-ministre des affaires étrangères et commissaire européenne Emma Bonino. Figure du Parti radical, une formation dont l'audience a toujours été très supérieure à ses résultats électoraux, elle est partie en campagne à la tête de listes baptisées " + Europa ", concurrentes mais alliées à celles du PD. En faisant entendre une sensibilité plus prœuropéenne, et une approche plus humaniste de la crise migratoire, les listes d'Emma Bonino devaient rapporter quelques centaines de milliers de voix à la gauche, sans que celles-ci apparaissent comme un blanc-seing à Matteo Renzi.
Perspective désastreuseLa très subtile loi électorale adoptée à l'automne 2017 (" Rosatellum "), mélange de scrutin majoritaire (pour un tiers) et proportionnel, stipule en effet qu'une liste faisant partie d'une coalition ne voit pas ses voix comptabilisées si celles-ci n'atteignent pas les 1 %. Entre 1 % et 3 %, les voix sont reversées aux autres membres de la coalition, et au-dessus de 3 %, les listes obtiennent des élus à la proportionnelle. En clair, sous les 1 %, les voix de la liste Bonino seraient perdues. Entre 1 % et 3 % elles reviendraient au PD, et au-dessus de 3 %, les listes + Europa, déjà assurées d'une dizaine de sièges, obtiendraient un véritable groupe. Une perspective désastreuse pour Matteo Renzi, mais que les sondages n'excluent pas : les dernières estimations créditaient les listes Bonino de 3 % à 4 % des suffrages.
Et puis, plus à gauche, il y a les listes Libres et égaux, construites autour de la figure de l'ex-président du Sénat Pietro Grasso, et de figures de la gauche en rupture avec le PD, comme Massimo d'Alema et Pier Luigi Bersani, partis fonder un parti dissident, le MDP, début 2017. Avec environ 6 % d'intentions de vote, ce parti a refusé toute forme d'alliance avec le PD.
" Vouloir Gentiloni, ou voter pour les listes d'Emma Bonino, alliées au PD, c'est une façon de sauver les apparences, de s'éloigner sans s'éloigner, explique le sénateur sortant Miguel Gotor, candidat à la chambre des députés dans la circonscription de Rome-centre.
Nous sommes une gauche de gouvernement, mais nous inscrivons dans une perspective de renouvellement. " Un renouvellement qui passe avant tout par la mise à l'écart de Matteo Renzi.
Jérôme Gautheret
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