Dimanche 25 février au soir, depuis la tribune du stade olympique de Pyeongchang – qui sera démonté quelques mois plus tard –, le président sud-coréen, Moon Jae-in, pourra se féliciter d'avoir réussi un double pari. Il aura fait des Jeux d'hiver un succès et il aura surtout largement contribué à une pause, qu'il espère prolonger, dans une crise avec son voisin du Nord ayant fait planer un risque de conflit généralisé sur la péninsule. De quoi soigner une popularité qui se maintient à plus de 60 %malgré un dossier nord-coréen considéré par les observateurs comme le plus à risque pour son administration. La crise l'oblige à avancer sur une voie étroite, entre sa volonté de relancer le dialogue intercoréen et la nécessité de ménager un allié américain pour qui " toutes les options sont sur la table ".
M. Moon aura à ses côtés, pour la cérémonie de clôture, des représentants nord-coréen et américain – en l'occurrence Kim Yong-chol, vice-président du Parti du travail et responsable des affaires sud-coréennes, et Ivanka Trump, fille et conseillère du président Donald Trump –, illustration du délicat équilibre qu'il tient depuis son élection en mai 2017 et de son engagement à organiser des " Jeux de la paix ".
Durant l'été et l'automne 2017, lorsque Pyongyang a procédé à quatre tirs de missiles balistiques intercontinentaux et à un essai nucléaire, et que Donald Trump a joué la surenchère verbale, M. Moon a su se montrer ferme sans jamais fermer la porte aux discussions. Lorsque le dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un, a évoqué le 1er janvier dans son discours de la nouvelle année la possibilité d'un dialogue, les avancées ont été rapides : rétablissement des lignes de communication d'urgence coupées depuis deux ans, organisation de la venue d'athlètes du Nord aux JO.
" Beaucoup de Coréens ont eu peur d'un conflit armé en 2017, en raison notamment de l'attitude très agressive de Donald Trump, rappelle Kang Won-taek, politologue de l'université nationale de Séoul.
Pour l'instant, Moon Jae-in a plutôt bien géré la crise. "
Communication soignéeIl n'y a plus eu de tir nord-coréen depuis la fin novembre 2017 et Washington, malgré des réticences, a accepté la demande de Séoul de décaler les exercices militaires conjoints prévus au moment des Jeux olympiques et paralympiques. Ces initiatives ont permis la venue à la cérémonie d'ouverture, le 9 février, de Kim Yo-jong, sœur de Kim Jong-un, qui a transmis à M. Moon une invitation à se rendre à Pyongyang.
Aujourd'hui se posent la question sensible de la reprise ou non des manœuvres militaires entre les Etats-Unis et la Corée du Sud et celle de la participation du président sud-coréen à un sommet avec Kim Jong-un.
Le 17 février, M. Moon a déclaré qu'il était
" trop tôt " pour une telle rencontre et a dit espérer que les discussions intercoréennes en cours permettent d'avancer
" lentement vers un consensus sur la nécessité du dialogue entre les Etats-Unis et la Corée du Nord ". Un geste du Nord permettrait au Sud de dire à son allié américain qu'il a obtenu une évolution sur le dossier de l'armement nucléaire, que la République populaire démocratique de Corée (RPDC, nom officiel de la Corée du Nord) considère comme une nécessité existentielle.
En attendant d'éventuels progrès sur cette question, l'action de M. Moon continue de séduire les Coréens du Sud. Les JO, qui ont finalement suscité un certain enthousiasme dans le pays malgré des débuts difficiles, lui ont permis de mesurer sa popularité.
" Cher Président, a ainsi écrit, le 18 février sur Instagram, la patineuse de vitesse championne olympique Choi Min-jeong,
les athlètes ont été encouragés par votre soutien et votre venue à la patinoire malgré votre emploi du temps bien rempli. " Sa popularité, durable depuis son élection en mai 2017, vaut à M. Moon d'avoir plusieurs fan-clubs, qui ont financé une campagne d'affichage et de diffusion de vidéos dans le métro de Séoul et à New York pour lui souhaiter son anniversaire, le 24 janvier.
La dynamique se maintient grâce à une communication soignée, axée sur la rupture avec les pratiques des administrations précédentes, notamment de la présidente Park Geun-hye (2013-2017) qui, note M. Kang,
" n'était pas à l'écoute des attentes de la population. M. Moon montre une réelle proximité ". Mme Park avait été très critiquée pour son attitude distante, voire insensible, au moment du naufrage du ferry
Sewol,qui avait fait plus de 300 morts en 2014. M. Moon, lui, se rend sur le terrain à la moindre catastrophe ou y réagit rapidement, comme lors des incendies qui ont fait 29 et 37 morts en décembre 2017 et en janvier 2018.
De même, M. Moon, progressiste, ancien membre des forces spéciales, avocat des droits humains, passé par les geôles du président autoritaire Park Chung-hee (1962-1979), véhicule une image de sincérité et d'humilité qui contraste avec le mandat précédent, marqué par le scandale de corruption à l'origine de la destitution de Mme Park en décembre 2016, et qui impliquait les chaebols (conglomérats sud-coréens), dont Samsung. Réputé gros travailleur et très attaché à honorer ses engagements, il paye ses repas à la Maison Bleue (la présidence sud-coréenne) et fréquenterait les magasins Daiso, une enseigne de produits à 1 000 wons (1 euro).
Marasme de l'oppositionSur le plan politique, les décisions prises jusque-là sont conformes à ses promesses de campagne et font consensus, notamment la hausse de 16 %, en janvier, du salaire minimum. Mais plusieurs écueils se profilent à l'approche des importantes élections locales en juin : la révision de la Constitution s'annonce difficile et le constructeur américain General Motors a annoncé, le 13 février, sa volonté de fermer une de ses quatre usines sud-coréennes, affirmant qu'elle ne tourne qu'à moins de 20 % de ses capacités. Le gouvernement ne peut se permettre le moindre faux pas sur l'emploi, l'une de ses priorités.
Enfin, M. Moon bénéficie du marasme d'une opposition conservatrice qui ne se retrouve que contre ses tentatives de rapprochement avec le Nord. Soixante-dix députés du Parti de la liberté en Corée se sont rassemblés, vendredi, devant l'Assemblée nationale, pour protester contre la venue de Kim Yong-chol à Pyeongchang.
Le général envoyé par Pyongyang fut longtemps directeur du Bureau général de reconnaissance, la principale agence de renseignement nord-coréenne. Il est soupçonné d'avoir commandité plusieurs opérations dont le torpillage, en 2010, de la corvette sud-coréenne
Cheonan. Les manifestants ont dénoncé la présence d'un
" criminel de guerre qui a attaqué le Sud ". Dans un communiqué vendredi, le gouvernement a dit chercher un dialogue concret pour la paix sur la péninsule
" plutôt que de se concentrer sur qui a fait quoi par le passé ".
Philippe Mesmer
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