Dans une précédente chronique, ma consœur Natacha Tatu s’inquiétait de sa faible consommation annuelle de romans – quatre ou cinq tout au plus. Rassure-toi, Natacha : je n’en lis guère plus. Certains amis, souffrant sûrement du même mal, ont d’ailleurs compris que je ne tenais pas le rythme et se sont mis à m’offrir des récits dessinés. Récemment, j’ai ainsi reçu « la Distinction » de Pierre Bourdieu, adapté avec beaucoup de talent par Tiphaine Rivière (La Découverte/Delcourt). Ce qui m’a permis d’affermir ma connaissance d’un auteur dont je connais bien les thèses… sans jamais l’avoir réellement lu.
Suis-je honteux de cette situation ? Pas du tout. D’abord parce que je ne suis pas seul. Lors d’une récente série d’entretiens sur l’intelligence artificielle à l’école, des professeurs de lycée, prenant la défense de nos adolescents accusés de ne plus ouvrir un livre, m’ont révélé leur secret : eux-mêmes, gardien du temple culturel, lisent de moins en moins. Il leur arrive même de demander à ChatGPT de leur faire des notices d’ouvrages.
Car lire ou ne pas lire en France, pour reprendre justement Bourdieu, relève autant de l’appétence personnelle que d’une question de « distinction ». Dans le cadre de mes lectures professionnelles (assez assidues pour le coup !), je parcours actuellement « la Bataille de Sciences-Po » (Flammarion) de la journaliste Margaux Léridon, elle-même ancienne élève de l’Institut. Bien que « bénéficiant d’un capital culturel certain », elle y raconte son sentiment d’écrasement face à l’« ahurissante assurance » de certains de ses camarades issus de la grande bourgeoisie.
J’ai connu à peu près la même expérience en débarquant dans cet établissement. Entre un spécialiste autoproclamé de Pic de La Mirandole – que je n’ai toujours pas lu – et un sympathique fils de la bonne société libanaise capable du haut de ses 19 ans de débiter des références savantes sur n’importe quel sujet de culture générale, cette première confrontation avec le « grand monde » fut quelque peu traumatisante.
Comme les petits bourgeois complexés de Bourdieu, j’ai longtemps pensé qu’il me faudrait avaler une montagne de livres pour rattraper mon retard jusqu’à ce qu’une brillante et prévenante camarade me révèle le pot aux roses : les intellectuels français ne lisent pas les livres ; au mieux, ils les parcourent. Ce qui ne les empêche pas d’en parler avec talent. Peu utilitariste de nature, je continue à lire trop souvent les livres de A à Z. Mais, privilège de l’âge – ou de l’embourgeoisement –, je n’en tire plus de complexes.
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