| | Hadrien Mathoux Directeur adjoint de la rédaction En finir avec le Munich monomaniaque ?
Jouons aux devinettes : il s'agit de trouver le conflit qui oppose une Russie aux velléités expansionnistes, avec à sa tête un chef autoritaire, qui invoque fallacieusement la protection de minorités pour intervenir militairement dans un pays voisin et déclenche la formation d'une coalition de puissances occidentales, sur fond de crainte envers la montée en puissance d'une Russie incarnant les valeurs conservatrices. Cette description vous paraît correspondre à l'invasion de l'Ukraine déclenchée par Vladimir Poutine en février 2022 ? C'est le cas. Mais un autre conflit armé, moins connu, concorde en tous points avec les mêmes critères : la guerre de Crimée, qui eut lieu de 1853 à 1856 et se solda par une défaite du tsar Alexandre III face à la France, le Royaume-Uni et l'Empire ottoman.
Cette querelle oubliée, qui fit tout de même près de 700 000 morts, n'est jamais évoquée dans le débat public pour commenter les événements en Ukraine. Pourtant, on ne peut pas dire que la guerre d'invasion décidée par Vladimir Poutine soit épargnée par les comparaisons historiques : pas un jour ne passe sans que le président russe ne soit comparé à Adolf Hitler, tandis que les hésitations des Occidentaux à envenimer les hostiles sont sans cesse ramenées aux tristement célèbres accords de Munich (septembre 1938), qui virent les démocraties européennes laisser le Reich allemand annexer les Sudètes en espérant préserver la paix.
Il ne s'agit pas de prétendre ici qu'aucun point commun ne relie les événements contemporains avec ceux des années 1930. Mais force est de constater que la référence obsessionnelle et monomaniaque à la Seconde Guerre Mondiale aboutit à appauvrir les discussions. Est-elle due à un manque de culture historique ? Sans doute, mais pas seulement. L'instrumentalisation de la tragédie de 1939-1945 est un invariant du débat public français depuis des décennies. Loin de relever de la simple comparaison historique, elle rend tout manichéen : car on afflige l'adversaire de l'ombre des horreurs nazies, de la dictature aux camps de la mort. Face à Hitler, figure du mal absolu, pas de compromis possible. Symétriquement, ceux qui estiment (à tort ou à raison) nécessaire de négocier avec Poutine, ou tout simplement de prendre en compte les rapports de force, se voient repeints en collabos aveugles au danger génocidaire qui vient. Le monde est simple quand on le voit en noir et blanc. Twitter @hadrienmathoux
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