Ça y est, le grand bingo de la rentrée littéraire a culminé avec la remise de ses fameux grands prix d’automne. Philippe Jaenada a reçu le prix Goncourt, François-Henri Désérable le Renaudot, Yannick Haenel le Femina, Philippe Vasset le Médicis et Thélyson Orélien, accusé d’avoir utilisé l’IA, le droit de rentrer chez lui. Que vous fassiez ou pas partie du microcosme germanopratin, viendra l’inéluctable conversation sur votre appréciation du Goncourt et votre projet potentiel de l’offrir à Mamie pour Noël. Pour ne pas bafouiller et passer pour un inculte, vous pouvez vous en remettre à la technique, éprouvée on l’imagine, du professeur Viviant. Le critique bonhomme du « Masque et la Plume » a publié un petit livret amusant, sur le modèle de « l’Art d’avoir toujours raison » de Schopenhauer, pour ne jamais perdre la face à la terrasse du café de Flore.
« L’Art d’avoir toujours raison en littérature » s’adresse aux apprentis écrivains. Mais rien ne vous empêche de l’adapter à votre position, celle de commentateur aguerri de la République des Lettres. Par exemple, reprenez à votre compte le « stratagème n° 2 » proposé par Arnaud Viviant : « Affirme le plus tranquillement du monde que personne ne sait lire, sauf toi. » Comme il l’explique, « il reste […] tout à fait possible de cracher à quelqu’un qu’il ne sait pas lire. En tout cas, pas aussi bien qu’il le pense. Devant toute œuvre du patrimoine littéraire, comme face aux instructions de montage d’un meuble suédois dans une traduction sans accents, qui, en effet, est vraiment en mesure d’affirmer qu’il sait lire ? Qui pourrait déclarer, par exemple, sans faire rire qu’il sait lire “Finnegans Wake” ? » Une excellente façon de culpabiliser votre interlocuteur, qui n’a pas saisi la substance profonde de « Dans les grandes lignes », promenade sur le tracé des lignes à haute tension de Philippe Vasset (prix Médicis). Alors que vous, vous possédez une science secrète de la caténaire.
Aucun besoin d’avoir lu les livres lauréats pour les défendre, d’ailleurs. Vous pouvez très bien assurer que vous, vous appréciez avant tout la persona de l’écrivain. Persona qui ne tient parfois qu’à un accessoire de mode, au choix, selon Viviant, « une parka, une casquette, un piercing, une voilette, des chapeaux fantaisie, un T-shirt de punkette ». Les initiés savent que Philippe Jaenada ne s’habille que de noir et qu’il passe ses journées au café Lafayette (prétendez que vous aussi justement, vous passez vos journées au café Lafayette). Vous pouvez aussi saluer l’ensemble d’une œuvre. Certes, vous n’avez pas lu « le Palais » de François-Henri Désérable (prix Renaudot), mais vous étiez sur le coup depuis « Un certain M. Piekielny ». C’est le « stratagème n° 6 » (« Sans jeu de mots, sois fécond »), qui affirme que la quantité l’emporte toujours sur la qualité, « ainsi que l’eau se change en vapeur à cent degrés ou que n’importe quel petit prof de philo passe pour un philosophe après une centaine d’ouvrages de pédagogie populaire ».
Enfin, on conseillera une technique qui échappe à l’homme de radio qu’est Viviant : ne dites rien, prenez un air pénétré et sachant. On en conclura que vous n’en pensez pas moins.
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