HISTOIRE et MÉMOIRE
Ci-dessous, c’est un article du Jour, du Dauphiné Libéré, qui évoque et rappelle qui fut Ambroise Croizat, a l’occasion de ses funérailles en Février 1951
… toujours utile de lire, partager, enseigner, alors que l’ombre du MEDEF, des Droites, du RN tournent autour de leur proie, la Secu… Ambroise la qualifiait de Conquis autour lieu d’Aquis … pressentant déjà le danger …
« Il pleut ce jour-là sur Paris. Un temps à ne pas mettre un chien dehors. Et pourtant en ce mois de février 1951, certaines rues de la capitale sont noires de monde. La foule, dense et sagement alignée le long des avenues, attend qu’ils passent devant elle. “Ils”, ce sont ceux qui battent le pavé. Leur arrivée se profile au loin, massive… ils sont près d’un million.
Un million de citoyens défilant derrière le portrait d’un homme ! On pourrait presque se croire revenu au temps où le peuple de Paris disait adieu à Victor Hugo. 66 ans plus tard, c’est Ambroise Croizat que l’on porte en terre ainsi. Deux hommes que les plus humbles ont tenu à saluer, la comparaison s’arrête là. Car la mort d’Hugo avait fait la Une de tous les journaux, avait été de toutes les conversations avant ses obsèques nationales. Celle de Croizat est à l’opposé. Annoncée oui, mais pas par toute la presse. À la Une de L’Humanité, Ce Soir … mais juste une brève dans beaucoup d’autres journaux. Ambroise Croizat était assez modeste pour se faire oublier, lui, le “père de la Sécurité sociale”, certes. Mais il était aussi communiste et patron de la CGT métallurgiste : cela divise, jusqu’aux tout derniers instants.
Les “tout derniers instants”, le Savoyard les a vus venir. Des années plus tard, sa fille racontera comment le coup de fil d’un médecin en octobre 1950 a ressemblé à un couperet : « J’ai vu son visage changer… Il a bredouillé quelques mots. Comme pour dire que la maladie avait gagné ». Cancer du poumon : le 11 février 1951, Ambroise Croizat meurt à tout juste 50 ans.
Le lendemain, peu importe la presse, la nouvelle se répand. À Paris, où on commémore la mythique journée antifasciste du 12 février 34, les ouvriers de Billancourt portent aussitôt l’effigie de Croizat crêpée de noir : premier hommage. Le deuxième ? En attendant les obsèques prévues le samedi 17 février, on va se presser à la Maison de la Métallurgie. Pendant une semaine, des milliers de Français viennent saluer sa dépouille et déposer des fleurs. Ce qui donne une montagne de roses, presque aussi haute que les montagnes de sa Savoie natale.
La Savoie, c’est de là que tout est parti. Quand il naît le 28 janvier 1901 à Notre-Dame-de-Briançon, l’heure est déjà à la lutte sociale dans sa famille. Son père, manœuvre dans l’usine des carbures métalliques, passe des journées de 12 heures à taper sur des bidons de carbure. Conditions dantesques pour une paie de misère. Voilà pourquoi Croizat père est celui qui lance l’une des premières grandes grèves en Savoie, réclamant le droit aux assurances sociales. Lutte victorieuse… mais il est licencié. D’Ugine à Lyon, il ira où le travail le porte, lançant un jour à son fils : « Ne plie pas petit. Marche dignement. Le siècle s’ouvre pour toi ».
Mais pour Croizat fils, le siècle lui ouvre d’abord les portes de l’usine. À 13 ans seulement. Nous sommes en 1914, les hommes sont dans les tranchées, pas le choix. Chaque jour, il suit des cours du soir pour étudier quand même, tandis que le jour, il est ouvrier ajusteur-outilleur. Le bas d’une échelle sociale qui va le faire grimper haut, très haut, jusqu’à devenir ministre.
Avant d’entrer dans un gouvernement, les échelons passent par la CGT et le PC. Quand 1936 et son Front populaire arrivent, Ambroise Croizat est ainsi aux premières loges : il devient secrétaire général de la CGT métallurgie et député de la Seine. Et pas n’importe quel député. À l’Assemblée, c’est lui qui rapporte le projet de loi sur les conventions collectives au Travail, pièce maîtresse des nouvelles lois sociales du Front populaire. Congés payés, semaine de 40 h, hôpitaux pour enfants, centres de vacances… Autant d’acquis sociaux qui vont entrer dans l’Histoire.
Ambroise Croizat a apporté sa première pierre à l’édifice social, la seconde viendra après la guerre. Cette guerre qu’il passe en prison. Arrêté en 1939, il finit par être expédié au bagne de Maison Carrée près d’Alger d’où il sort en 1943. Quand la victoire est là, il faut tout reconstruire : pour un temps les partis s’unissent. Voilà comment Croizat le communiste se retrouve dans le premier gouvernement de la France libre de De Gaulle. Ministre du Travail et de la Sécurité Sociale ! “Sécurité sociale”, le mot de sa vie. Il n’en est pas le seul architecte, et les historiens débattent encore du rôle de chacun. Mais celui de Croizat est incontestablement crucial. À la tête de la commission du travail et des affaires sociales de l’Assemblée puis ministre, c’est lui qui va mettre en place cette Sécu qui entraîne derrière elle les mots retraites, congé maternité, allocations familiales… Auxquels Croizat en ajoute d’autres : médecine du travail, paiement des heures supplémentaires, caisse d’intempéries, prime prénatale… Le tout avec une seule inspiration : « Je n’ai jamais oublié d’où je viens. C’est cette famille ouvrière, ces solidarités, ces épreuves traversées qui ont nourri mon travail » dira-t-il à l’Assemblée en 1947.
Cette famille ouvrière qui quatre ans plus tard, en ce mois de février 1951 a de la mémoire. Et nous revoilà dans cette maison de la Métallurgie où il repose. Une vieille dame s’approche. « Je fais comme les autres, je pleure » glisse-t-elle à un journaliste. « Ma retraite, la première de ma vie, c’était lui… » Lui, que le 17 février on emmène jusqu’au Père-Lachaise. Un million de personnes donc, même si comme dans les manifs, PC et CGT ont peut-être arrondi le chiffre vers le haut… Un million de gens pour saluer l’homme le plus modeste qui soit. Il n’aurait d’ailleurs pas imaginé de telles obsèques, lui qui ne revendiquait même pas la paternité entière de la Sécu. C’est « une réforme d’une trop grande importance pour la population de notre pays pour que quiconque puisse en réclamer la paternité exclusive » avait-il dit ainsi dès août 46 à l’Assemblée… Vrai. Il n’empêche, la marée humaine de Paris, sait ce qu’elle lui doit. Ce que la résistante Madeleine Riffaud traduira ainsi dans La vie ouvrière : « Vous avez vu la mer ? C’était cela… L’œuvre magnifique d’Ambroise Croizat est la preuve de ce qu’un ministre peut obtenir quand tout un peuple uni crie par sa bouche ».
Ambroise Croizat sur 
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