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mardi 16 avril 2019

Les Crises.fr - Les terribles conséquences inattendues de la MAGA [Make America Great Again NdT], guerre de Trump en Chine. Par Alastair Crooke - le 31.03.2019



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31.mars.2019 // Les Crises


Les terribles conséquences inattendues de la MAGA [Make America Great Again NdT], guerre de Trump en Chine. Par Alastair Crooke


Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 18-02-2019
ALASTAIR CROOKE | 18.02.2019
Les terribles conséquences inattendues de la MAGA [Make America Great Again NdT], guerre de Trump en Chine

« Voici une histoire qui devrait sembler familière. Une grande puissance, au pouvoir militaire et aux prouesses technologiques sans pareil, exporte son modèle économique de libre-échange dans le monde entier. Les frontières s’effondrent, les distances se réduisent et le monde semble plus petit. Mais [alors] un autre pouvoir se lève – un pouvoir dont la domination repose sur un système de nationalisme économique et une politique industrielle [dirigée par l’État]. Alors que [ce dernier] s’épanouit, le premier stagne, provoquant un conflit qui aboutit non seulement à la guerre, mais également à un déclin des actifs financiers et commerciaux mondiaux pendant une décennie. Je fais référence bien sûr à la dernière vague de mondialisation impliquant la Grande-Bretagne et l’Allemagne, qui est finalement morte avec la Première Guerre mondiale et la Grande Dépression. Ce fut un boom qui a duré près de huit décennies, au cours desquelles le commerce mondial et l’ouverture financière ont presque doublé. Pourtant, comme l’indique la Banque des règlements internationaux dans son rapport annuel 2017,“l’effondrement de la première vague fut aussi remarquable que sa construction”, ce qui a entraîné “un démantèlement quasi complet” du commerce transfrontalier et des flux financiers. »
Voici ce qu’écrit Rana Foroohar dans le Financial Time, ajoutant que « Les marchés ne l’ont pas vu venir. Et au risque d’être une Cassandre, je me demande s’ils ne sont pas aussi inconscients de ce qui se passe aujourd’hui avec les États-Unis et la Chine. Le conflit entre ces grandes puissances présente des similitudes évidentes avec l’histoire précédente, non seulement en termes de modèles économiques opposés et de montée du nationalisme, mais également en raison de la chronologie de l’expansion-récession économique ». C’est une bonne remarque.
Bien entendu, la volonté actuelle des États-Unis d’affaiblir la Chine s’exprime principalement en termes de « grand écartèlement » de la sphère économique mondiale – en un espace américain, et séparément, un espace ostracisé russo-chinois. Et elle s’accompagne d’un rapprochement radical de technologies, d’une sphère industrielle de sécurité nationale au sens large, toutes réunies sous le dollar américain, l’énergie et l’hégémonie militaire.
Oui, on peut appeler cela la « démondialisation », mais cela devient plus que cela : c’est l’« extirpation » de quelque chose qui était jusque là fusionné – une structure complexe de rhizomes. Le démantèlement d’un système économique et politique enchevêtré. Quel que soit notre avis sur la mondialisation – bonne ou mauvaise – la manière dont l’Amérique mène sa guerre contre la Chine avec le MAGA aura probablement des conséquences inattendues qui pourraient bien entraîner des souffrances et des perturbations similaire à celles du siècle dernier.
C’est ça le sujet. Il ne s’agit pas de dire que la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fini par se faire la guerre – et de suggérer que les tensions américano-chinoises se termineront de la même manière. Non. Il ne s’agit pas non plus de dire qu’une longue période d’expansion du commerce mondial semble aujourd’hui s’achever brusquement (« les frontières s’effondrent, les distances se réduisent et le monde semble plus petit »).
C’est peut-être le cas, mais c’est plutôt que les conséquences économiques extrêmement perturbatrices décrites dans l’article du FT (Financial Time) découlent d’un schéma clair d’événements : dans le premier cas, la Grande-Bretagne était déterminée à stopper la montée d’une Allemagne puissante (d’abord en la pressant durement dans un étau d’alliances hostiles, puis en l’écrasant, avec la puissance militaire combinée de la Grande-Bretagne, de la Russie et des États-Unis). Dans le cas présent, les États-Unis sont tout à fait déterminés à affaiblir la Chine : premièrement, en plaçant la Chine sous un boycott technologique et des adresses IP ; et deuxièmement, par le ré-armement massif américain.
On se souvient qu’une grande partie du désastre de la situation économique allemande après la première guerre mondiale avait été provoquée par l’impression d’argent en Allemagne afin de se préparer à une course aux armements, avant la Seconde Guerre mondiale.
Le secrétaire Pompeo, lors de sa récente tournée européenne, a failli donner un ultimatum aux Européens: « Incluez la technologie chinoise 5G dans votre infrastructure publique – et vous perdrez toute technologie américaine – Avec nous (contre la Chine), ou (avec la Chine) contre nous ». La révision des lois américaines sur le contrôle des investissements étrangers et des exportations, particulièrement celles qui s’appliquent aux « technologies émergentes et fondamentales », finira par briser des liens importants entre les États-Unis et la Chine.
L’Europe est poussée à prendre le parti des États-Unis dans cette guerre froide économique contre la Russie et la Chine. Et pour contraindre l’Europe dans cette direction, les États-Unis sont prêts à diviser l’UE en faisant passer l’Est dans une polarisation anti-Russie et anti-Chine, afin de la ranger de leur côté.
Ian Bremmer et Cliff Kupchan du Groupe Eurasie soutiennent que les premières conséquences de cette nouvelle polarisation de la « guerre » se font déjà sentir :
« Les droits de douane forcent déjà des entreprises américaines à délocaliser des parties de leurs chaînes d’approvisionnement hors de Chine – vers l’Asie du Sud-Est, l’Amérique latine et, dans certains cas, vers les États-Unis. Le découplage s’accélérera à mesure que les pressions politiques et financières conduiront plus de production américaine, vers des marchés politiquement plus sûrs, y compris l’assemblage final potentiellement complexe. »
« Les pays [États-Unis et Chine] se séparent. De manière tout aussi importante, les efforts des États-Unis pour accroître l’examen minutieux des étudiants et des travailleurs chinois en STIM (Science, technologie, ingénierie, et mathématiques), et pour rejeter ou limiter la durée de leurs demandes de visa aux États-Unis, réduiront le flux de talents créatifs vers les États-Unis. De même, elle limitera le retour vers la Chine d’ingénieurs et d’entrepreneurs possédant une expérience américaine. Cette tendance perturbera le bassin de talents en innovation, avec des effets d’entraînement imprévus dans des secteurs technologiques clés. »
« Ensuite, il y a le “tech-lash” [réactions des états contre les GAFAM, NdT] : la réglementation numérique proliférant partout dans le monde ; les gouvernements – qui font face à une réaction négative de la population au sujet de la protection de la vie privée et qui s’inquiètent des opérations d’influence étrangère menées sur les médias sociaux – imposent des impôts aux GAFAM et limitent la circulation transfrontalière d’informations sensibles. Le Brésil, l’Inde et même la Californie ont tous adopté ou envisagent une législation qui s’inspire, ou qui, dans certains cas, va au-delà, des règles européennes strictes en matière de protection des données. »
Le fait est que les chaînes d’approvisionnement et la coopération technologique américaines et chinoises continueront de se fragmenter et de se démarquer l’une de l’autre – même si les menaces sur les droits de douane américains reculaient. Les droits de douane ne sont qu’une dimension de la campagne américaine visant à bloquer la « suprématie » définitive de la Chine.
De plus en plus, cette « guerre » (quoique économique) est maintenant définie en termes de sécurité nationale militaire américaine. Et l’histoire nous dit que lorsque la sécurité nationale prédomine, elle pèse de plus en plus sur l’économie – et les gouvernements interviennent et contrôlent de plus en plus. Un divorce technologique désordonné et contesté créera des problèmes pour les entreprises technologiques ; il augmentera les coûts (trouver et établir des lignes d’approvisionnement de remplacement) ; et imposera un fardeau croissant de surveillance de la conformité à la réglementation, à la sécurité et à la protection des renseignements personnels.
Cela pourrait être (tout juste) gérable si cette guerre se limitait à la technologie seule, mais ce n’est pas le cas. L’objectif de Trump est simplement de forcer les entreprises américaines à quitter la Chine – et de limiter les perspectives économiques de la Chine. Les États-Unis continueront d’utiliser des barrières non douanières, les restrictions à l’investissement, les limitations aux exportations, les sanctions financières et les inculpations criminelles pour atteindre leurs objectifs. Elle s’étendra aussi à l’énergie et à l’information. (Rappelons que la Grande-Bretagne a d’abord tenté d’affaiblir l’Allemagne économiquement, en bloquant le passage des approvisionnements alimentaires dans la mer du Nord. Les États-Unis ont soutenu ce blocus.)
Mais peut-être que l’inquiétude la plus susceptible de découler des précédents du passé sera l’insistance de Trump sur le réarmement total tous azimuts de l’armée américaine. Il a promis de dépenser et d’innover plus que tous ses rivaux dans le cadre d’une refonte des systèmes d’armement et s’est engagé à libérer les États-Unis de toute restriction découlant des précédents traités de limitation des armements.
À cet égard – pas plus tard que la semaine dernière – quelque chose de très marquant s’est produit. Comme le rapporte Gillian Tett du Financial Time, « Beth Hammack, un banquier conseil de Goldman Sachs, qui préside un groupe consultatif du gouvernement américain connu sous le nom de Treasury Bond Advisory Committee (TBAC), a envoyé une lettre explosive à Steven Mnuchin, secrétaire du Trésor ». Elle indique : « Selon les calculs du TBAC, les États-Unis devront vendre le montant exorbitant de 12 mille milliards de dollars d’obligations au cours de la prochaine décennie ». Mme Hammack a averti que cela poserait un défi unique au Trésor, même « sans tenir compte de la possibilité d’une récession ». En clair, poursuit M. Tett, « les sommités de Wall Street au comité ont demandé qui allait acheter cette montagne de trésors en devenir. »
Ceci – pour être clair – sera le besoin d’emprunt des États-Unis, avant même que Trump ne lève le petit doigt sur sa mise à niveau majeure des systèmes d’armement américains. Le Comité consultatif a également averti que les déficits augmentent généralement de 2 à 5 % du PIB dans les périodes de récession, ce qui se traduirait par des déficits supplémentaires de 500 à 1 000 milliard de dollars, aux niveaux actuels du PIB. Il prévient également que « ces besoins d’emprunt [seraient tous] à financer dans le contexte d’une exposition déjà élevée à la dette en dollars mondiale. »
De peur de sous-estimer toute la gravité de ce message, Tett ajoute que « cette semaine, l’un des plus grands fonds de pension américains a conclu en privé que, dans cinq ans, le Trésor devra vendre des obligations équivalant à 25 % du PIB (contre 15 % maintenant) ». « Ce niveau d’endettement ne s’est produit que deux fois au cours des 120 dernières années, la première fois pendant la Seconde Guerre mondiale, puis pendant la crise financière de 2008. La première fois, le gouvernement américain a forcé les épargnants privés à acheter leur dette via une campagne de propagande patriotique et des contrôles financiers. La deuxième fois, elle s’est appuyée sur le bilan de sa banque centrale par un assouplissement quantitatif [c.-à-d. “impression” de monnaie ]. »
« En raison de la taille de l’économie et des marchés américains … il faudra un changement d’environ 6% de la répartition mondiale de l’actif » pour absorber la dette, a averti ce fonds de pension … « Et si les investisseurs ne voulaient pas opérer ce changement ? ».
C’est une question importante. Mais Trump a redoré le drapeau militaire aux couleurs de la bravade nationaliste caractéristique du MAGA. Et maintenant, il ne se passe pratiquement pas un jour sans que la Chine soit décrite au Congrès comme « la plus grande menace stratégique à long terme » pour les États-Unis. Le complexe militaro-industriel, le Congrès et le Beltway [Establishment politique de Washington NdT] – ont tous le couteau entre les dents. Les dollars de l’assiette au beurre [pork-barrel = assiette au beurre : Source de profits plus ou moins licites NdT] vont arroser les cinquante États, soyez-en sûr, et les « yeux » du Congrès sont déjà fixés sur cette perspective juteuse. Pas question de revenir en arrière.
Mais, pour revenir à cette révélation « exorbitante » du TBAC, elle doit être comprise dans le contexte de la chute du dollar dans les réserves de change mondiales qui est passée de 70 % en 1999 à environ 63 % à la fin de 2017 – et du commerce mondial, en pourcentage du PIB mondial, qui semble avoir atteint un sommet.
La Chine a maintenant un compte courant fixe avec le reste du monde.
Oui, c’est exact : en août, un événement historique s’est produit : pour la première fois dans son histoire moderne, le solde du compte courant de la Chine pour le premier semestre de l’année s’est transformé en déficit. Et pour être très clair : pas d’excédent commercial signifie pas de financement chinois de la dette américaine. De toute façon, ils ne l’ont pas fait depuis un certain temps.
Donc, en rassemblant tout cela on a : les États-Unis ne peuvent pas, ou ne veulent pas, revenir sur la refonte promise des systèmes d’armement américains : « dépenser, innover » tout (bien que certains, au final, seront inévitablement un peu réduits) – la « menace » a été trop médiatisée, maintenant. Les dés sont jetés. Mais, au bout de sept décennies de financement du déficit public américain, il n’y a plus d’étrangers qui achètent de la dette du Trésor américain. Et que se passera-t-il alors lorsque, le Trésor devra vendre rapidement une dette fiduciaire équivalant à 25 à 30 % du PIB américain (peut-être au cours d’une récession, alors que les dépenses publiques augmentent automatiquement)?
L’espace budgétaire américain ne sera pas seulement évincé; il sera dépassé. Pas d’argent pour les nouveaux radicaux démocrates militants, comme Ocasio-Cortez, pour financer des projets sociaux. Les pressions exercées sur l’unité du parti seront évidentes, mais il n’y aura pas non plus d’argent pour l’infrastructure intérieure américaine « dégradée » . Il n’y aura pas d’argent pour combler le trou des régimes de retraite sous-financées. Le stress social va s’intensifier.
Inévitablement, les planches à billets du Trésor américain vont surchauffer. Et la confiance dans le dollar va s’écrouler. Et ce n’est pas être la « Cassandre » de Foroohar que de rappeler l’expérience antérieure de ce qui peut arriver (et s’est déjà produit), lorsqu’un ancien État dominant a décidé de stopper l’ascension d’un concurrent – par tous les moyens possibles. Est-il trop tard pour que Trump fasse marche arrière et se contente de vendre des cargaisons de soja et de gaz à la Chine? Probablement.
Source : Strategic Culture, Alastair Crooke, 18-02-2019
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.
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