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1.avril.2019
L’avenir de notre politique répressive mondiale. Par Graham E. Fuller
Source : Graham E. Fuller, 29-01-2019
Lorsque l’on regarde la scène mondiale, les perspectives des sociétés démocratiques semblent de plus en plus sombres (j’éviterai ici une discussion complexe sur les définitions du terme « démocratique », simplement pour constater le large éventail de démocraties qui existent, chacune à sa manière). Toutefois, plusieurs facteurs clés conduisent presque tous les pays – certains plus rapidement que d’autres – vers l’État de surveillance et le renforcement des contrôles nationaux – suffisamment pour que la tendance générale paraisse claire, ce qui est inquiétant.
La première raison de cette tendance est simplement parce qu’elle est possible.
La technologie est la principale force qui facilite et alimente l’émergence et la longévité des régimes autoritaires. La capacité d’écouter et d’enregistrer les appels téléphoniques est bien sûr la technologie de votre grand-père. Mais ces dernières années, l’Internet offre une profusion stupéfiante de ressources exploitables dans lesquelles les individus – la plupart du temps de leur plein gré – fournissent tous les types connus de renseignements personnels dont n’importe quel Big Brother ou État autoritaire aurait jamais pu rêver. Nous offrons nos visages, d’autres parties de notre anatomie, des données personnelles de toutes sortes, y compris des photos souvent intimes, nos appétits sexuels préférés, nos opinions politiques, nos affiliations sociales, ce que nous lisons et regardons, nos activités quotidiennes, nos achats, toutes nos données financières, nos amis, contacts et même ennemis.
En Chine, c’est l’État qui collecte assidûment ces données à ses propres fins politiques ; en Occident, Facebook, Google et d’autres médias sociaux recueillent également des données minutieusement, mais principalement à des fins d’exploitation commerciale. Mais quelle qu’en soit l’intention, tout cela fournit de nombreux outils de manipulation politique et offre d’innombrables possibilités d’action répressive de l’état.
Nos politiques sont en outre manipulés à chaque occasion par des forces nationales et étrangères. C’est naïvement simpliste -et peut-être réconfortant – de penser que nous pouvons tout simplement imputer la manipulation extérieure de la politique américaine à la seule Russie. Si seulement c’était le cas. En réalité, les principaux responsables de la manipulation de la politique américaine sont, à travers l’argent, les réseaux privés et l’action politique, en particulier de la part d’états comme Israël et l’Arabie Saoudite, avec leur impact massif sur notre politique et leur soutien généreux aux « think tanks » amis. Et nous avons une pléthore de sociétés privées à l’étranger, comme Cambridge Analytica et Psy-Group, une société israélienne spécialisée dans la manipulation d’élections pour le compte de tiers, qui fait actuellement l’objet d’une enquête menée par le FBI pour des activités aux États-Unis. https://www.timesofisrael.com/israeli-firm-proposed-social-media-manipulation-campaign-for-trump-report/ Nous devenons de tristes victimes dans un monde où nous pouvons à peine discerner ce qui est « réel ». Tout cela pour l’opinion publique en démocratie.
Bref, la surveillance et la manipulation technologiques atteignent une vitesse de développement et de pénétration imprévisible il y a une décennie encore. Il y a quelques années, j’ai écrit un blog satirique et ironique suggérant que le temps était venu pour les organisations de sécurité américaines de commencer à installer des caméras de télévision dans toutes les pièces des maisons privées – « ceux qui n’ont rien à cacher politiquement n’ont rien à craindre ». (5 mars 2016 : grahamefuller blog – « Let’s Move Security into the Home ! » 5 mars 2016).
Pour une bonne analyse des aspects techniques de ces développements, voir Journal of Democracy, janvier 2019, volume 30, numéro 1, The Road to Digital Unfreedom. http://carnegieendowment.org/files/201901-Feldstein-JournalOfDemocracy.pdf
Une deuxième raison principale de l’expansion de la surveillance politique et sociale est la nature de plus en plus complexe et sensible du monde moderne de la haute technologie – une autre particularité liée au facteur technologique. Les sociétés humaines créent des institutions et des infrastructures de plus en plus complexes et sont donc de plus en plus vulnérables aux perturbations. Le piratage informatique, les logiciels malveillants et les cyberattaques rendent le fonctionnement de systèmes techniques complexes comme les réseaux électriques, les systèmes de distribution d’eau, les systèmes de soins de santé et le transport aérien, pour n’en nommer que quelques-uns, plus vulnérables que jamais auparavant. L’État sera contraint d’exercer une vigilance de plus en plus grande contre les perturbations ou les attaques potentielles de ce type, d’abord de la part d’ennemis étrangers, mais de plus en plus aussi de forces intérieures radicalisées ou même d’individus, et le concept de définition de l’« ennemi » est en constante évolution.
Nous constatons régulièrement que la politique entraîne une polarisation, une frustration et une colère croissantes. Le discours social devient de plus en plus brutal – encore une fois facilité par la technologie et la capacité d’une personne à s’exprimer de façon violente (et souvent de façon anonyme) devant un public qu’elle ne connaît même pas. Les sociétés complexes ne peuvent pas être gérées de cette façon.
L’État autoritaire ou libéral contemporain ne peut tolérer de telles vulnérabilités qui peuvent conduire à une rupture économique et sociale dévastatrice – même par les actes de quelques individus. Oubliez la Chine – jetez un coup d’œil aux multiples organisations de sécurité massive aux États-Unis qui nous surveillent maintenant – presque en dehors de tout contrôle depuis le 11 septembre 2001. Peut-on sérieusement croire que ces « avancées » en matière de sécurité seront un jour réduites à néant ? Le Royaume-Uni est un leader mondial dans l’utilisation des moniteurs de télévision publique dans les rues. En effet, la plupart des gens sont même favorables à une telle surveillance, car elle peut contribuer à entraver la violence, le terrorisme ou la criminalité et à accélérer la capture des coupables.
Et puis nous avons la force contraignante de la nature humaine : dans le premier ordre des besoins humains, il y a un besoin compréhensible de sécurité personnelle – des individus, des familles, des biens et des quartiers. Les gens accueillent favorablement la technologie de surveillance qui peut faciliter une telle sécurité. (Rappelez-vous, « les innocents n’ont rien à craindre de la surveillance »). Et pourtant aujourd’hui, les analyses non conventionnelles, en particulier celles de gauche, éveillent la méfiance des entreprises de médias et sont des cibles potentiellement à exclure. Et qu’en est-il de leurs lecteurs ?
Bien entendu, le terrorisme a été l’un des principaux moteurs de l’édification d’un état de surveillance partout, dans des sociétés répressives aussi bien que libérales. Peu de politiciens oseront prétendre que les menaces nécessitant une surveillance reculent ; de plus en plus d’institutions, étatiques et privées, ont intérêt à maintenir la « menace » à l’avant-plan, en particulier dans l’Amérique militaro-sécuritaire.
La pensée la plus effrayante de toutes est que l’avenir de la « démocratie » pourrait bien résider dans l’intention de l’état de maintenir, contrôler et façonner la « pratique démocratique » comme un autre mécanisme de contrôle social. La « démocratie illibérale » est un phénomène croissant. Plus les « élections » peuvent être utilisées comme une distraction – le pain et les jeux – plus le public peut essentiellement être distrait de la recherche et de l’examen radical des maux sociaux et politiques.
Aux États-Unis, les campagnes électorales commencent dès le lendemain de la fin des élections pour déterminer qui sera le prochain candidat. L’ordre politique américain fonctionne maintenant en mode électoral perpétuel – peut-être la phase la plus téméraire de la gouvernance démocratique. Les courses de chevaux politiques se déroulent 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, elles offrent des possibilités d’histoires d’intérêt personnel, de données statistiques, de scandales, de spéculations sur les gagnants, de sondages et d’analyses passionnantes sur le candidat qui a le plus de chances de gagner des fonds de campagne. (En réalité, il ne s’agit guère plus que de l’adulation du public à l’égard des mécanismes et des compétences impliqués dans la corruption politique. Et n’oubliez pas que « l’argent, c’est maintenant la liberté d’expression », selon la Cour Suprême, – c’est certainement le plus Orwellien qui soit.
Curieusement, comme de nombreuses statistiques le démontrent, nos vies en général deviennent de plus en plus sûres à bien des égards – une plus grande protection contre la maladie, la criminalité et même la guerre dans la plupart des endroits – les gens sont plus soucieux de protéger leur vie entière afin que « rien de mal ne puisse arriver ». (Il y a tout juste cent ans, de telles aspirations étaient considérées comme utopiques).
Les gens choisiront presque toujours la sécurité plutôt que l’anarchie et la violence. Qui ne le ferait pas ? L’état qui peut assurer la sécurité gagnera le match. La perte d’une certaine liberté d’expression, d’action, vaut la peine par rapport aux horreurs de l’anarchie. (Les Chinois, qui ont vécu près d’un siècle de violence politique la plus flagrante, sont les derniers à vouloir revenir à un tel régime).
La démocratie devient ainsi un luxe de plus en plus coûteux et difficile à manier. Pour l’état, eh bien, il suffit de garder les pièges de la démocratie, de la laisser servir de distraction et de s’assurer que les vrais problèmes fondamentaux ne sont pas abordés – en faisant appel à des questions sociales émotionnelles et sensibles comme la peur des étrangers, les pauvres et les programmes sociaux « agressifs » des minorités politique, sociale, raciale et sexuelle.
Quelle pourrait être, en fin de compte, la force la plus importante de la démocratie ? Elle réside peut-être dans la capacité de « jeter les salauds à la porte » – un instrument politique grossier, mais peut-être le plus important de l’arsenal de la démocratie. Pourtant, souvent, même à ce moment-là, rien ne change vraiment.
Cynique ? Pas vraiment. Tout cela reflète peut-être simplement la nature de l’animal politique humain et la nature de la technologie future : limiter le choix aux questions bruyantes et imprévisibles qui ne mettent pas vraiment en cause le système fondamental ou la structure du pouvoir. Débattre sur l’utilisation transsexuelle des toilettes, la répression du symbolisme religieux public (crèches à Noël), les monuments de la guerre civile, la vie des riches et célèbres, les enquêtes de destitution à longueur d’année, le divertissement toujours meilleur et les séries télé. Évitez juste les problèmes de fond.
Dans la mesure où la plupart d’entre nous préféreront, en fin de compte, une gouvernance qui offrira un ordre, des systèmes économiques calmes et vivables, la répression de la criminalité et du terrorisme, alors l’avenir des régimes libéraux ouverts semble compromis. Ce n’est que lorsque les régimes et les gouvernements seront parvenus à un stade d’incompétence massive dans la fourniture de ces éléments de base ou dans l’exercice d’une brutalité généralisée que l’action politique de masse refera peut-être surface – mais la technologie au service de l’état sera toujours plus efficace que la technologie au service de l’action politique de masse et de son organisation.
Fait troublant, c’est peut-être l’autocratie institutionnalisée, dont la Chine est un exemple de premier plan, qui sera en mesure de relever les défis futurs avec un peu plus d’habileté. La Chine a été dévastée par le « pouvoir personnel » d’un seul homme aux mains de Mao Zedong dans le passé, mais le nouvel ordre chinois qui fait autorité semble plus institutionnalisé. Il ne s’agit plus d’une règle strictement personnelle, mais d’une organisation politique profondément enracinée comme le Parti communiste chinois, qui peut en principe évacuer l’incompétence dans l’intérêt de préserver la « légitimité » du parti et de l’État en répondant aux besoins sociaux fondamentaux sans être trop préoccupé par le débat, les mécontents et les fauteurs de troubles étant traités en conséquence. Pourtant, des points d’interrogation subsistent même ici alors que Xi Jinping cherche peut-être à personnaliser la règle, mais la politique reste toujours rationnelle.
Une perspective déprimante ? Pas si vous privilégiez l’ordre, la sécurité et la satisfaction des besoins sociaux et économiques minimaux de la grande majorité de la population. Dans de nombreux états du monde, on a la chance d’en bénéficier.
Graham E. Fuller est un ancien haut fonctionnaire de la CIA, auteur de nombreux livres sur le monde musulman ; son premier roman est « Breaking Faith : Un roman d’espionnage et la crise de conscience d’un Américain au Pakistan » ; son deuxième roman est BEAR – un roman d’éco-violence.
Source : Graham E. Fuller, 29-01-2019
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.
Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s'arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]
Fabrice // 01.04.2019 à 08h21
Nous retrouvons souvent dans ce texte le fameux “si vous n’avez rien à cacher vous n’avez rien à craindre” sous entendu de notre surveillance mais non je suis désolé je veux préserver ma vie privée être sûr que mes relations, opinions, consultations restent bien ma propriété, sous mon contrôle que personne ne dévoile ou utilise ces informations contre moi ou mon cercle d’amis ou famille, ne commercialise ce qui a de plus intime comme ma santé, mes tendances sexuelles, mes mensurations pour ne pas les voir apparaître lors de contrats d’assurance, nouvelles carrières ou sur des publicité affichant le dernier vêtement qui correspond à ces critères.
Quand on vous balance cette phrase on vous parle de terrorisme ou de mafias n’hésitez pas à leur rappeler ces autres points et autres que j’oublie qu’ils omettent de spécifier .