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mardi 16 avril 2019

Les Crises.fr - Démanteler les machines de l’Apocalypse. Par John V. Walsh - le 2.04.2019




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2.avril.2019 // Les Crises

Démanteler les machines de l’Apocalypse. Par John V. Walsh


Source : Consortium News, John V. Walsh, 05-02-2019
Le 5 février 2019
Dan Ellsberg a écrit un livre qui montre l’urgence d’un réengagement dans le processus de désarmement nucléaire écrit John V. Walsh.
Il reste deux minutes avant minuit [Two Minutes to Midnight, NdT], le temps presse

« D’un point de vue technique, il [le réalisateur Stanley Kubrick] a prédit beaucoup de choses… Depuis cette époque, peu de changement, honnêtement. La seule différence est que les systèmes d’armes modernes sont devenus plus sophistiqués, plus complexes. Mais cette idée d’une frappe de représailles et l’incapacité de gérer ces systèmes, oui, toutes ces choses sont pertinentes aujourd’hui. Cela [contrôler les armes] deviendra encore plus difficile et plus dangereux. » — Le président russe Vladimir Poutine commentant le film « Dr. Folamour : comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe », dans une interview avec Oliver Stone, le 11 mai 2016. Poutine n’avait pas vu le film et ne le connaissait pas avant que Stone ne le lui montre.
La Machine de l’Apocalypse [Doomsday Machine, NdT], le titre du superbe livre de Daniel Ellsberg, n’est pas un engin imaginaire issu d’un chef-d’œuvre cinématographique. Étrangement, une machine de la fin du monde comme celle décrite dans « Dr. Folamour » existe en ce moment. En réalité, il existe deux de ces machines, une aux mains des États-Unis et une aux mains de la Russie. Les États-Unis cherchent à cacher leur version, mais Ellsberg a révélé qu’elle existe depuis les années 1950. La Russie a discrètement admis qu’elle en possède une, nommée officiellement, « Perimetr », (sic) et l’a aussi affublée d’un surnom terriblement approprié « Emprise Mortelle » [Dead Hand, NdT]. Parce que les États-Unis et la Russie sont les seuls pays possédant des machines de l’Apocalypse à ce jour, nous limiterons donc la discussion à elles seules.

Daniel Ellsberg en 2010. (JD Lasika via Flickr)
Le message terrifiant d’Ellsberg dans le livre n’a pas réussi à provoquer d’action dans l’année suivant sa publication. Au lieu de ça, le 24 janvier, The Bulletin of Atomic Scientistsa laissé son Horloge de la fin du monde à deux minutes avant minuit, dangereusement proche de l’Armageddon pour une deuxième année consécutive, marquant un « nouveau quotidien anormal ».
Le premier composant d’une Machine de l’Apocalypse est un mécanisme de lancement d’armes nucléaires avec une structure de commande qui n’est pas toujours dans les mains du président de l’un ou l’autre des deux pays, une chose précautionneusement cachée du public états-unien.
Le deuxième composant est une arme dont la force destructrice est telle qu’elle peut tuer des milliards de personnes à la fois, puis, plus progressivement, toute la race humaine et peut-être toute vie animale sur terre.
Voici un bref aperçu du point de vue d’Ellsberg, qui nous rappelle le péril nucléaire auquel nous sommes confrontés, ainsi qu’un plan d’action que lui et d’autres suggèrent.
Lancement et Commandement
La Russie et les États-Unis ont chacun la capacité de frapper l’autre avec une grande force, de détruire les villes et les bases industrielles et militaires de l’autre.
L’essence de cette capacité de première frappe est l’aptitude à anéantir la force de dissuasion de l’autre partie ou de l’affaiblir afin que la plupart de la force restante puisse être interceptée.
Comment une nation ciblée peut-elle répondre à une telle capacité ? Elle doit convaincre l’adversaire qu’une telle frappe est futile car elle ne détruira pas la force de dissuasion de la nation visée. L’attaquant doit comprendre que la force nucléaire de la nation visée, sa force de dissuasion nucléaire, survivra et que l’attaquant sera anéanti.
La première approche pour assurer la survie consiste à fabriquer toujours plus d’armes nucléaires. Ainsi, lorsque les États-Unis ont été des pionniers concernant leur capacité de première frappe pendant la guerre froide, l’Union soviétique a réagi par un renforcement. Très rapidement, les deux équipes ont eu une capacité de première frappe et la course à l’armement a atteint les niveaux insensés dont nous avons parlés. Chaque partie a également pris les mesures supplémentaires suivantes.
La première mesure pour empêcher la perte du concept de dissuasion est de mettre la force nucléaire en état de « Lancement sur Avertissement », qui est également connu sous le nom de Hair-Trigger Alert [Alerte à déclenchement ultra-sensible, NdT].
La plupart d’entre nous en avons entendu parler, mais nous devrions trembler d’effroi chaque fois que cela nous vient à l’esprit. Le temps de réponse à une première frappe n’étant que de quelques dizaines de minutes pour une attaque ICBM (missile balistique intercontinental), qui met environ 30 minutes à atteindre la Russie depuis les États-Unis, et encore moins pour un missile de courte ou moyenne portée, le pays visé doit avoir sa force nucléaire chargée sur des engins de lancement et capable d’être lancée dès l’alerte d’une attaque nucléaire.

Équipage de combat d’un missile Minuteman [milices durant la guerre d’Indépendance dont les membres s’étaient engagés à se mobiliser dans les 2 minutes en cas de combat, NdT], Base aérienne de Minot, Dakota du nord, 2006. (Wikimedia)
Les ogives nucléaires chargées sur des engins sont dites « déployées ». Elles sont prêtes à être lancées en quelques minutes. Aussi bien en Russie qu’aux États-Unis, environ 1600 de ces têtes nucléaires ont été chargées sur des missiles à longue portée en 2018. (Il y a plusieurs milliers de têtes nucléaires supplémentaires en réserve de chaque côté mais non « déployées »). Le danger inhérent à cette situation est évident.
La seconde mesure pour prévenir la perte du concept de dissuasion est la « délégation ». C’est une notion peu connue ou comprise.
Un des buts d’une première frappe serait une tentative de neutralisation des centres de commandement de façon à ce qu’une frappe en réponse ne puisse-t-être ordonnée. Ceci est connu sous le nom de « décapitation ». La solution à la « décapitation » est la « délégation », c’est-à-dire que des personnes « autres » que le président et ses successeurs immédiats sont autorisés à appuyer sur « le bouton ». C’est de cette manière que cela fonctionne. Ces « autres » sont situés dans des centres de commandement secrets, loin de Washington ou de la base aérienne de commandement stratégique du Colorado, qui seraient ciblées par une attaque de « décapitation ». Si ces centres secrets se trouvent coupés de la communication avec Washington ou Moscou, on suppose alors qu’une frappe nucléaire décapitante a eu lieu. Dans ce cas, ces « autres » éloignés des centres de pouvoir sont autorisés à appuyer sur le bouton nucléaire. Ils ne sont pas des représentants élus et, en fait, nous ne savons pas qui ils sont. Ce qu’Ellsberg a découvert, c’est que certains de ces « autres » sont des militaires qui craignent d’être eux aussi frappés dans une attaque de décapitation. Ils ont donc aussi le pouvoir de déléguer.

Essai de lancement d’un ICBM Minuteman III désarmé, avril 2017, base aérienne de Vandenberg, Californie (Ian Dudley, Senior Airman [équivalent de Caporal-chef, NdT], armée de l’air des États-Unis)
En fait, personne, et peut-être même pas le président, ni son cercle de conseillers, ne sait qui peut lancer les armes nucléaires. Existe-t-il quelqu’un comme Jack D. Ripper, le général fictif, psychotique et délirant qui donne l’ordre de lancement dans le film Dr Folamour, ou quelqu’un qui attend la fin des temps [dans un sens biblique, NdT] avec impatience?
En résumé, la capacité de première frappe est la source du problème. Elle conduit à une accumulation d’armes nucléaires, au lancement sur avertissement et à la délégation. L’idée d’avoir une telle capacité est profondément ancrée dans la pensée « stratégique » américaine et sera difficile à déloger.
Les Armes de l’extinction de l’espèce humaine
Le deuxième élément d’une machine de l’Apocalypse est l’armement. Quelle est la puissance destructrice des armes nucléaires utilisées dans une première frappe? En 1961, alors qu’Ellsberg faisait partie de ceux qui travaillaient sur la stratégie de lutte contre la guerre nucléaire pour l’administration Kennedy, il a demandé au Pentagone une estimation des décès dus à une première frappe, comme les planificateurs de guerre l’avaient prévu alors. À sa grande surprise, l’estimation est immédiatement revenue – le Pentagone l’avait faite et l’avait cachée. À une époque où la population mondiale était d’environ 3 milliards d’habitants, une première frappe des États-Unis entraînerait la mort de 1,2 milliard de personnes à la suite d’explosions, de radiations et d’incendies. Ce nombre ne concernait que les morts, pas les blessés. Et ce n’était que le résultat des armes américaines ; il n’incluait pas les morts d’une riposte soviétique dans le cas où ils en auraient réussi une. Les décès seraient concentrés dans les pays ciblés, à l’époque et aujourd’hui encore, les États-Unis et la Russie. Ellsberg a été stupéfait d’apprendre que le Pentagone planifierait froidement un génocide aussi gargantuesque et immédiat. Et nous devrions tous l’être aussi.

Inscriptions contestataires dans la neige datant des années 1980. MCANW, Medical Campaign Against Nuclear Weapons, [campagne médicale contre les armes nucléaires, NdT], a fusionné en 1992 avec l’association médicale pour prévenir la guerre [Medical Association for the Prevention of War] pour former Medact. (Bibliothèque Wellcome, Londres, via Wikimedia)
Mais les dégâts ne s’arrêtent pas là. C’est la surprise que le Pentagone n’avait pas comprise à l’époque. La cendre provenant des incendies des villes en feu monterait si haut dans la stratosphère qu’elle ne retomberait pas sous forme de pluie. Elle y resterait pendant au moins une décennie, bloquant suffisamment la lumière du soleil pour empêcher les cultures de pousser pendant 10 ans. C’est suffisant pour causer une famine totale et anéantir la race humaine tout entière, avec seulement une poignée d’individus, au plus, capables de survivre. L’hiver nucléaire a été rendu public dans les années 1980 et a rencontré un certain scepticisme au départ.
Avec l’intérêt pour le réchauffement climatique, de meilleurs modèles informatiques ont été développés. Lorsque les résultats d’une première frappe nucléaire sont intégrés à ces modèles, l’hiver nucléaire fait de nouveau son apparition, comme l’ont montré Brian Toon, Alan Robock et d’autres. Les conférences TED de Toon et Robock décrivant leurs découvertes sont très utiles ; elles sont brèves et bien illustrées. Nous sommes confrontés à un génocide de toute l’humanité ou presque, un « omnicide ».
Le lancement des 1600 ogives « déployées » des États-Unis ou de la Russie est suffisant pour provoquer l’hiver nucléaire. Aux États-Unis, nous avons donc mis en place un système d’armement en état d’alerte hyper-sensible, commandé par on ne sait qui et pouvant tuer pratiquement tous les Américains – ainsi que la plupart des autres personnes sur la planète.

Commandant King Kong (Slim Pickens) dans « Dr. Folamour » (Insomnia Cured Here via Flickr)
Nous avons une arme en état d’alerte extrême qui est, de fait, suicidaire. Même si nous négligeons les effets de l’hiver nucléaire, les attaques nucléaires seraient concentrées sur la Russie et les États-Unis. Donc la plupart d’entre nous seraient consumés. Ainsi, MAD [fou, NdT] (Mutual Assured Destruction [Destruction mutuelle assurée, NdT]) est remplacé par SAD [triste, NdT] (Self-Assured Destruction [Autodestruction assurée, NdT]).
Abandonner la doctrine et la capacité de première frappe
Démanteler la Machine de l’Apocalypse avec son système d’alerte et de délégation, c’est abandonner une doctrine et une capacité de première frappe. Et à l’heure actuelle, seuls deux pays disposent d’une telle capacité de première frappe et un seul, les États-Unis, refuse de retirer le droit de l’utiliser « de la table » [des négociations, NdT] même lorsqu’il n’est pas attaqué.
Que signifie en pratique l’élimination de la capacité de première frappe ? Premièrement, les missiles intercontinentaux terrestres, le Minuteman III, doivent être entièrement démantelés, et non remis à neuf comme c’est le cas actuellement, à un coût énorme. Ces missiles, la partie terrestre de la Triade stratégique, sont très précis mais leur localisation est fixe et de ce fait ils représentent des « cibles faciles ». Ils ne sont bons que pour une première frappe, car ils seront détruits par la première frappe réussie de l’adversaire. L’ancien secrétaire à la Défense William Perry et James E. Cartwright, ancien chef du Commandement aérien stratégique et ancien vice-président des chefs d’état-major interarmées, ont tous deux demandé le démantèlement du Minuteman III. La deuxième étape consiste à réduire la force des missiles balistiques lancés par des sous-marins Trident (SLBM) [Submarine-Launched Ballistic Missile] à un niveau tel qu’elle ne peut détruire la totalité de la force russe de missiles basés au sol.

// PHOTO Gerald Ford et Leonid Brejnev signent le traité pour limiter les armes offensives stratégiques [SALT, Strategic Arms Limitation Talks, pourparlers pour la limitation des armes stratégiques, NdT], 1974.
La Russie devrait également prendre des mesures similaires, en tenant compte des particularités de son arsenal. Ici, les négociations, les traités et la vérification sont nécessaires. Mais c’est impossible dans l’atmosphère actuelle de russiagate et de russophobie, c’est pourquoi les deux sont des menaces existentielles qui doivent être surmontées. Nous devons parler malgré nos différences, réelles ou perçues.
Une mesure supplémentaire a également été proposée. Toutes les ogives nucléaires devraient être retirées du statut de déployé par la Russie et les États-Unis (le terme générique est « désalerte »). En d’autres termes, les ogives devraient être retirées de leurs vecteurs nucléaires et stockées de telle manière que les déployer, c’est-à-dire les remonter nécessiterait des jours, voire des semaines. C’est ce qu’a proposé la Commission mondiale zéro sur la réduction des risques nucléaires, dont le plan est présenté ici.
Le travail à accomplir
L’abolition totale devrait être l’objectif ultime parce qu’aucune main humaine ne devrait être autorisée à exercer un pouvoir destructeur d’espèces. Mais il semble qu’un objectif intermédiaire ne soit pas seulement nécessaire pour nous donner la marge de manœuvre nécessaire pour atteindre l’objectif du zéro arme nucléaire. Un objectif intermédiaire et facilement réalisable peut attirer l’attention sur le problème et motiver un grand nombre de personnes. Le mouvement du gel nucléaire des années 1980 est un exemple très réussi de ce genre d’effort ; il a joué un rôle important dans la réalisation des accords Reagan-Gorbatchev.
L’effort pour tuer les machines de l’Apocalypse pourrait bien s’appeler quelque chose comme « Éloignez-vous de la fin du monde » ou simplement « écartez-vous ». À deux minutes avant minuit, nous devons nous hâter de le faire. L’abolition des armes nucléaires exigera une percée dans la façon dont les pays négocient les uns avec les autres, en particulier les pays dotés d’armes nucléaires. Donnons-nous les moyens d’y parvenir.
Une version antérieure de cet article est parue sur Anti-war.com.
On peut communiquer avec John V. Walsh à john.endwar@gmail.com. Il écrit sur les questions de guerre, de paix et d’empire, et sur les couvertures de santé, pour Consortium News, DissidentVoice.org et d’autres médias. Vivant maintenant à East Bay, il était jusqu’à tout récemment professeur de physiologie et de neurosciences cellulaires dans une faculté de médecine en Nouvelle-Angleterre.
Source : Consortium News, John V. Walsh, 05-02-2019
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.
Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s'arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]
Toff de Aix // 02.04.2019 à 08h06
À la lecture de l’article on réalise avec stupeur, que les grandes figures historiques, genre Brejnev, Reagan, Gorbatchev et d’autres… Soi-disant bien plus arquées sur leurs idéologies respectives, ont quand même réussi à s’entendre sur un principe simple : éviter l’anéantissement mutuel, en s’asseyant autour de la table et en ouvrant des discussions. De ce point de vue, les accords SALT par exemple, sont un véritable événement historique.
Finalement, les dirigeants du passé étaient plus enfermés dans une doctrine, qui incluait de fait une stratégie de survie, et cela a sans doute contribué au fait qu’ils étaient OBLIGÉS de faire preuve de lucidité…ils étaient, de fait, bien plus conscients du danger que les imbéciles aux commandes aujourd’hui, un peu partout dans le monde.
Car en effet, qu’en est-il de nos jours ? Nous avons un milliardaire réactionnaire, populiste et raciste aux commandes en Amérique, lui-même tiraillé entre des impératifs électoraux et un état profond qui ne lui laisse pas un instant de répit. De son côté, Poutine n’est pas en reste : les nationalistes lui font la vie dure en Russie, estimant par exemple sur la crise ukrainienne qu’il a fait preuve de faiblesse, qu’il ne défend pas suffisamment les intérêts du pays…
Sans parler des caniches suivistes europeistes style notre méprisant de la république, qui n’arrêtent pas d’insulter la Russie, pays capable de nous anéantir d’un claquement de doigts. On croit rêver.
Je bénis chaque jour qui passe que ce soit Poutine, véritable champion d’échecs géostratégiques, encore aux commandes en Russie, et pas un type de la trempe de Trump, ou de la grande malade Clinton… Sinon nous n’existerions probablement plus en tant qu’espèce aujourd’hui, ou alors uniquement à l’état néolithique… Einstein le disait dans cette phrase bien connue “la quatrième guerre mondiale se fera à coups de massues, dans le meilleur des cas”…

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