La scène eût été impensable voici encore quelques semaines. Elle se déroule dans le petit local de l'Association citoyenne intercommunale des populations concernées par le projet d'aéroport (Acipa), à quelques mètres de la mairie de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique). Ce vendredi 26 janvier, en milieu de journée, la préfète Nicole Klein trinque, un verre de jus de pomme du cru à la main, avec l'agriculteur Sylvain Fresneau, opposant historique. Le gobelet, siglé en rouge " Aéroport non ! ", lui est même offert.
Le tout se passe sous les yeux du général Richard Lizurey, le directeur général de la gendarmerie nationale, délégué de Paris pour l'occasion. C'est dire l'importance du moment pour le gouvernement qui, le 17 janvier, annonçait sa volonté d'abandonner le projet de construire, ici, le nouvel aéroport nantais. Un ultimatum accompagnait cette décision, historique au regard de ce dossier vieux de plusieurs dizaines d'années : dans les jours suivants, il fallait débarrasser la route départementale 281 de nombreuses chicanes et de barricades en tout genre, érigées depuis cinq ans par les opposants.
Vendredi matin, c'était chose faite.
" La route est dégagée, cela a demandé beaucoup de travail, beaucoup de monde. Je sais que cela n'a pas été facile ; jusqu'à hier je me demandais si cela serait achevé, mais ils l'ont fait. C'est une étape fondamentale ", a indiqué Nicole Klein au cours d'un échange avec la presse devant la mairie du petit bourg.
Pour ce grand nettoyage, plusieurs centaines de personnes étaient venues prêter main-forte aux agriculteurs de Copain 44, le Collectif des organisations professionnelles agricoles indignées du projet d'aéroport, et il fallut quelques coups de gueule pour faire comprendre à certains occupants qu'ils devaient quitter leurs cabanes. La plus emblématique, " Lama fâché ", devrait être remontée au même endroit, mais de l'autre côté des taillis qui bordent la route.
" Yes Chicane "C'est dans un convoi de quatre véhicules que la préfète a emprunté les trois kilomètres de la RD 281. D'importants renforts de gendarmes mobiles étaient positionnés à proximité. Preuve que tout ne fut pas facile et que la situation reste sensible, quelques dizaines de zadistes l'attendaient avec banderoles et tags :
" Barricades pré-faites ",
" ZAD à vendre " ou
" Yes Chicane ". Ce fut la même ambiance hard-rock quand quelques zadistes baissèrent leur pantalon pour lui montrer leurs fesses.
" Certains ont préféré me tourner le dos ", a déclaré, amusée, la préfète, qui préférait voir dans cette journée
" une avancée permettant de travailler pour le vivre-ici dans un Etat de droit ".
Mais cette visite de Nicole Klein et du général Lizurey ne vaut pas réouverture de la route. Si la majorité des zadistes et les agriculteurs ont travaillé de concert, remplissant de nombreuses remorques tirées par des tracteurs, l'opposition à la remise en service de la RD 281 est venue, ces derniers jours, du conseil départemental et de son président (PS), Philippe Grosvalet, ardent défenseur du projet d'aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Et grand perdant de l'arbitrage décidé par le chef de l'Etat.
Dès le lendemain de l'annonce gouvernementale, M. Grosvalet, en visite sur le site, exprimait sa mauvaise humeur, promettant des délais très longs pour autoriser à nouveau la circulation sur cette route, une compétence dévolue au département. Les propos échangés par voie de presse et sur Twitter avec la préfète – qui demandait une réouverture rapide – furent rudes. Un recours à la justice fut même évoqué.
Mais, vendredi, Philippe Grosvalet confiait son intention de ne pas perdre de temps.
" Je ne vais pas traîner des pieds, me lancer dans un bras de fer avec la préfète. Quand elle m'a déclaré qu'elle voulait que je lève l'interdiction de circuler la semaine dernière, je lui ai dit non. Car il y a des règles à respecter, des normes, mais ce n'est pas moi qui vais ralentir le processus ", a-t-il expliqué au
Monde.
Dans un courrier envoyé à Nicole Klein le 25 janvier, le président du département a fixé des préalables :
" Un diagnostic technique et prédiagnostic environnemental sur site, l'entretien des dépendances vertes (fauchage, débroussaillage, élagage) et le rétablissement de la continuité hydraulique (…)
, la réfection complète de la chaussée… " La préfète a indiqué que l'Etat pourrait prendre en charge ces frais, estimés à 600 000 euros.
Dialogue engagéAutre exigence,
" une protection renforcée des forces de l'ordre pour tous mes agents et les entreprises qui seront prochainement mobilisées " durant les travaux, écrit Philippe Grosvalet, pour prévenir une nouvelle confrontation entre les gendarmes mobiles et les zadistes les plus opposés à tout compromis.
De son côté, la coordination du mouvement, comprenant les habitants de la ZAD et des associations, a exprimé sa volonté de continuer le dialogue engagé.
" Collectivement, nous pourrions revenir sur cette décision si des menaces d'expulsion venaient à se concrétiser, en refermant cette route et les autres traversant la ZAD ", préviennent toutefois les opposants. La coordination appelle à un rassemblement le samedi 10 février, deux jours après que la déclaration d'utilité publique du projet sera devenue caduque.
Il faudra attendre le 31 mars pour savoir ce qu'il adviendra des occupants qui vivent sur la zone. La préfète a rappelé les engagements du premier ministre :
" L'Etat ne gardera pas les terres " et seuls
" les agriculteurs qui s'inscrivent dans l'Etat de droit "pourront rester, c'est-à-dire, selon elle, ceux cotisant à la Sécurité sociale agricole ou payant un fermage, l'électricité, l'eau… Une échéance que les diverses composantes du mouvement, notamment les organisations agricoles, préparent déjà activement.
Mme Klein sera à Paris, le 1er février, pour une réunion avec les ministres concernés – agriculture, transition écologique… Samedi 27 janvier, c'est la ministre des transports, Elisabeth Borne, qui se déplaçait à Nantes, où elle devait rencontrer les élus du Grand Ouest qui n'ont pas digéré la décision de renoncer au transfert, et visiter l'aéroport de Nantes Atlantique, celui-là même qu'il faut réaménager.
Rémi Barroux
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