Encore une biographie de Staline… Que reste-t-il à raconter sur le dictateur qui a présidé aux destinées de l'Union soviétique pendant plus de vingt-cinq ans ? On croyait tout savoir sur le Géorgien, né le 6 décembre 1878 d'un père cordonnier, devenu le maître absolu de l'URSS et du mouvement communiste international après avoir éliminé physiquement tous ses rivaux réels ou supposés et transformé son pays en un immense goulag. Staline a été une passion française. Il a fait l'objet d'un culte, qui paraît aujourd'hui invraisemblable, en devenant dans les années 1930 " l'homme que nous aimons le plus ", dont Henri Barbusse a signé la plus belle hagio-graphie (Staline. Un monde nouveau vu à travers un homme, 1932). A la même époque, pourtant, Boris Souvarine, compagnon de Lénine, parlait déjà, dans sa biographie prophétique Staline. Aperçu historique du bolchevisme (1935), de 10 à 15 millions de déportés. Victor Serge, de son côté, dénonçait la mécanique -infernale des procès de Moscou, tandis que Léon Trotski n'avait pas de mots -assez durs pour qualifier Staline : " La plus éminente médiocrité de notre parti "… Au-delà de ces travaux anciens, le -Staline d'Oleg Khlevniuk s'inscrit en -réaction contre deux tendances qui -marquent les travaux actuels sur le Petit Père des peuples. L'historien russe -fustige ceux qui dans son pays dressent des portraits de Staline en tsar rouge, -certes criminel dans son exercice du pouvoir mais bâtisseur de la deuxième puissance mondiale et vainqueur du -nazisme. Et ceux qui, en Occident, ont brossé le portrait d'un dictateur à moitié fou, entouré de débauchés adeptes de beuveries jusqu'au bout de la nuit. Oleg Khlevniuk est un des meilleurs historiens de l'URSS et un grand connaisseur des archives soviétiques, dont une partie demeure inaccessible, comme il le souligne. L'apport de sa biographie est de décrire un Staline beaucoup moins -caricatural, qui n'est pas réductible au rôle de pilleur de banques avant la révolution et de simple figurant auprès de -Lénine pendant la révolution de 1917. Il faut aussi lire ses longs développements sur les atermoiements face à l'attaque -nazie de 1941 ou son analyse originale du rôle cynique joué par Staline dans la guerre de Corée, en 1950. L'auteur pulvérise la thèse classique -assimilant Staline à un " dictateur faible " : de son travail très précis ressort au contraire un chef omniprésent dans la conduite des affaires du pays, notamment à l'aide de l'outil répressif. En historien rigoureux, Oleg Khlevniuk est également très sévère à l'égard des travaux qui mettent en avant un " Staline modernisateur " dont l'autoritarisme criminel aurait été " inévitable ". On ne peut que donner raison à Nicolas Werth, saluant dans sa préface un livre qui permet de mieux comprendre " les ressorts internes du stalinisme ". Il faut ajouter que la forme de cette biographie est non moins originale. Se gardant d'un -récit strictement chronologique, l'auteur entremêle des chapitres biographiques et d'autres thématiques – " à la façon des matriochkas " –, dans lesquels il met en scène les lieux du dictateur, la vie avec sa famille, son agonie entouré de ses quatre complices (Malenkov, Beria, Khrouchtchev, Boulganine). On sort de cette lecture étonné, non par la description des crimes du stalinisme, mais par la rigueur de l'analyse qui présente un Staline en monstre froid, presque plus effrayant que l'ogre brutal et assoiffé de sang habituel-lement présenté. Le livre se termine par un avertissement désenchanté de l'auteur à son propre peuple, tenté par la nostalgie de l'empire stalinien, dans un mélange de frustration sociale et d'ignorance de l'histoire.
Michel Lefebvre
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