La (réversible) agonie du syndicalisme français
Jeudi 4 Avril 2013 à 15:26
LAURENT MAUDUIT*
Le syndicalisme n'occupe plus une grande place dans la vie publique française. Il faut un événement véritablement exceptionnel pour que l'on s'intéresse à lui. Et encore, pas longtemps !
C'est peu dire que le syndicalisme n'occupe plus une grande place dans la vie publique française. Il faut un événement véritablement exceptionnel, comme le 50e congrès de la CGT, à Toulouse, qui s'est clos le 22 mars dernier, pour que l'on s'intéresse à lui. Et encore, pas longtemps ! Comme on subodore que les principales confédérations sont en piteux état, l'effet de curiosité se dissipe rapidement. Pourquoi faudrait-il s'attarder sur Bernard Thibault qui tire sa révérence, ou sur Thierry Lepaon qui va lui succéder, puisque, sur le fond, chacun sait pertinemment à quoi s'en tenir ? Le lent et irrémédiable déclin du syndicalisme va se poursuivre...
Il n'empêche ! Cette agonie - que la droite comme la gauche disent déplorer mais à laquelle elles contribuent activement - est l'un des rouages majeurs de la crise démocratique française. Une crise qu'il serait opportun de scruter d'un peu plus près et qu'il serait urgent d'enrayer.
Certes, à ce déclin, il y a des causes anciennes. Et tout d'abord des causes internes au syndicalisme. Eclatées en de nombreuses confédérations dont certaines sont groupusculaires, viscéralement incapables de s'entendre entre elles, bafouant perpétuellement, chacune à leur manière, les principes d'indépendance édictés par la charte d'Amiens, les centrales françaises meurent d'abord, depuis l'après-guerre, de leurs propres divisions et de leur incapacité suicidaire à les surmonter. De leur absence d'ambition, de leur obstination à ne gérer que leur pré carré.
Et puis, surtout, il y a des causes plus lourdes, qui tiennent aux mutations du capitalisme européen et français. Jusqu'à la fin des années 70, le capitalisme «rhénan», celui des Trente Glorieuses, avait érigé le compromis social comme règle première de fonctionnement. Selon les rapports de forces du moment, le compromis pouvait avantager tantôt le capital, tantôt le travail. C'était l'époque de la politique contractuelle et du paritarisme, où le vieux leader de Force ouvrière André Bergeron pouvait encore se réjouir qu'il y ait «du grain à moudre».
Mais, dans le prolongement de l'effondrement du Mur, ce capitalisme-là s'est effacé au profit d'un capitalisme anglo-saxon qui ignore le compromis - un capitalisme d'actionnaires beaucoup plus tyrannique au sein duquel le syndicalisme voit son utilité sociale contestée. Et les ondes de choc de cette mutation ont été immenses sur la vie sociale du pays, même si souvent la presse n'y a guère prêté d'attention et si l'opinion n'a du même coup pas toujours pu prendre la mesure de la véritable contre-révolution sociale qui a été mise en œuvre.
Ainsi, qui a sonné le tocsin quand le gouvernement Raffarin a procédé en 2004 à une réforme majeure, organisant une inversion de la hiérarchie des normes sociales - une mesure chamboulant l'ordre qui garantissait jusque-là la supériorité de la loi sur les accords de branche et des accords de branche sur les accords d'entreprise ? Pas grand monde, il faut bien le dire. Et il en a été de même en 2008, quand la même réforme a été achevée par Nicolas Sarkozy. Pourtant, cette inversion a eu des conséquences incalculables puisqu'elle a mis fin à ce que l'on appelait depuis la Libération l'«ordre public social».
Cette irruption du capitalisme patrimonial anglo-saxon s'est donc accompagnée d'un mouvement de déréglementation sociale au travers duquel la place des syndicats a été de plus en plus contestée. Et les socialistes ont eux-mêmes contribué à cette évolution, par exemple avec la réforme récente du marché du travail qui s'adosse à l'inversion de la hiérarchie des normes sociales, en faisant de l'entreprise le lieu privilégié du débat collectif. En quelque sorte, gauche et droite se sont souvent entendues pour sommer les centrales de renoncer à ce qui devrait être leur raison d'être, le syndicalisme de négociation, pour opter soit pour un syndicalisme de soumission, soit pour un syndicalisme de protestation. Soit gérer la remise en cause des acquis sociaux, soit sortir du jeu social...
La réforme des critères de représentativité des syndicats qui doit entrer en vigueur en avril n'est donc qu'un cautère sur une jambe de bois. Car c'est une refondation plus profonde qu'il faudrait envisager pour redonner du dynamisme à une vie sociale aujourd'hui à l'arrêt. Quelles sont les pistes pour œuvrer en ce sens ? Faudrait-il envisager la suppression de l'actuel Conseil économique, social et environnemental, qui ne sert strictement à rien, sauf à offrir une sinécure à des syndicalistes en fin de mandat (aux côtés de quelques obligés du palais), et créer à sa place un authentique parlement social, en charge de véritables responsabilités ? Ou alors, sous une forme ou sous une autre, faudrait-il redessiner les contours de ce que pourrait être un nouveau paritarisme, qui redonnerait une légitimité aux centrales syndicales ?
Pour l'heure, c'est le cadet des soucis du gouvernement socialiste. Et le syndicalisme se meurt, n'offrant à voir de lui-même, de proche en proche, que quelques figures locales, courageuses et pugnaces. Celle de Mickaël Wamen, le leader CGT de l'usine Good-year d'Amiens, ou celle, émouvante et généreuse, d'Edouard Martin, le porte-parole CFDT des sidérurgistes de Florange...
* laurent.mauduit@mediapart.fr
Il n'empêche ! Cette agonie - que la droite comme la gauche disent déplorer mais à laquelle elles contribuent activement - est l'un des rouages majeurs de la crise démocratique française. Une crise qu'il serait opportun de scruter d'un peu plus près et qu'il serait urgent d'enrayer.
Certes, à ce déclin, il y a des causes anciennes. Et tout d'abord des causes internes au syndicalisme. Eclatées en de nombreuses confédérations dont certaines sont groupusculaires, viscéralement incapables de s'entendre entre elles, bafouant perpétuellement, chacune à leur manière, les principes d'indépendance édictés par la charte d'Amiens, les centrales françaises meurent d'abord, depuis l'après-guerre, de leurs propres divisions et de leur incapacité suicidaire à les surmonter. De leur absence d'ambition, de leur obstination à ne gérer que leur pré carré.
Et puis, surtout, il y a des causes plus lourdes, qui tiennent aux mutations du capitalisme européen et français. Jusqu'à la fin des années 70, le capitalisme «rhénan», celui des Trente Glorieuses, avait érigé le compromis social comme règle première de fonctionnement. Selon les rapports de forces du moment, le compromis pouvait avantager tantôt le capital, tantôt le travail. C'était l'époque de la politique contractuelle et du paritarisme, où le vieux leader de Force ouvrière André Bergeron pouvait encore se réjouir qu'il y ait «du grain à moudre».
Mais, dans le prolongement de l'effondrement du Mur, ce capitalisme-là s'est effacé au profit d'un capitalisme anglo-saxon qui ignore le compromis - un capitalisme d'actionnaires beaucoup plus tyrannique au sein duquel le syndicalisme voit son utilité sociale contestée. Et les ondes de choc de cette mutation ont été immenses sur la vie sociale du pays, même si souvent la presse n'y a guère prêté d'attention et si l'opinion n'a du même coup pas toujours pu prendre la mesure de la véritable contre-révolution sociale qui a été mise en œuvre.
Ainsi, qui a sonné le tocsin quand le gouvernement Raffarin a procédé en 2004 à une réforme majeure, organisant une inversion de la hiérarchie des normes sociales - une mesure chamboulant l'ordre qui garantissait jusque-là la supériorité de la loi sur les accords de branche et des accords de branche sur les accords d'entreprise ? Pas grand monde, il faut bien le dire. Et il en a été de même en 2008, quand la même réforme a été achevée par Nicolas Sarkozy. Pourtant, cette inversion a eu des conséquences incalculables puisqu'elle a mis fin à ce que l'on appelait depuis la Libération l'«ordre public social».
Cette irruption du capitalisme patrimonial anglo-saxon s'est donc accompagnée d'un mouvement de déréglementation sociale au travers duquel la place des syndicats a été de plus en plus contestée. Et les socialistes ont eux-mêmes contribué à cette évolution, par exemple avec la réforme récente du marché du travail qui s'adosse à l'inversion de la hiérarchie des normes sociales, en faisant de l'entreprise le lieu privilégié du débat collectif. En quelque sorte, gauche et droite se sont souvent entendues pour sommer les centrales de renoncer à ce qui devrait être leur raison d'être, le syndicalisme de négociation, pour opter soit pour un syndicalisme de soumission, soit pour un syndicalisme de protestation. Soit gérer la remise en cause des acquis sociaux, soit sortir du jeu social...
La réforme des critères de représentativité des syndicats qui doit entrer en vigueur en avril n'est donc qu'un cautère sur une jambe de bois. Car c'est une refondation plus profonde qu'il faudrait envisager pour redonner du dynamisme à une vie sociale aujourd'hui à l'arrêt. Quelles sont les pistes pour œuvrer en ce sens ? Faudrait-il envisager la suppression de l'actuel Conseil économique, social et environnemental, qui ne sert strictement à rien, sauf à offrir une sinécure à des syndicalistes en fin de mandat (aux côtés de quelques obligés du palais), et créer à sa place un authentique parlement social, en charge de véritables responsabilités ? Ou alors, sous une forme ou sous une autre, faudrait-il redessiner les contours de ce que pourrait être un nouveau paritarisme, qui redonnerait une légitimité aux centrales syndicales ?
Pour l'heure, c'est le cadet des soucis du gouvernement socialiste. Et le syndicalisme se meurt, n'offrant à voir de lui-même, de proche en proche, que quelques figures locales, courageuses et pugnaces. Celle de Mickaël Wamen, le leader CGT de l'usine Good-year d'Amiens, ou celle, émouvante et généreuse, d'Edouard Martin, le porte-parole CFDT des sidérurgistes de Florange...
* laurent.mauduit@mediapart.fr