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dimanche 15 février 2026

L'encre Libre : Mort de Quentin à Lyon : derrière l'instrumentalisation, la violence politique le 15.02.2026

 

                    

Mort de Quentin à Lyon : derrière l'instrumentalisation, la violence politique
Un jeune homme de 23 ans, Quentin, est décédé samedi 14 février des suites d'une violente agression survenue jeudi soir dans le centre-ville de Lyon. Les circonstances de sa mort soulèvent de nombreuses questions et alimentent déjà une récupération politique d'une ampleur inquiétante. Alors que l'extrême droite hurle au lynchage, que le pouvoir en place instrumentalise le drame, il est urgent de rétablir quelques faits et de dénoncer les manipulations en cours.
Les faits : une violence qui interroge
Jeudi 12 février, en fin de journée, l'eurodéputée Rima Hassan donnait une conférence à l'Institut d'études politiques de Lyon, situé dans le VIIe arrondissement de la préfecture du Rhône. Le thème de cette intervention était « le déni du droit de la guerre », une question d'actualité brûlante dans le contexte des conflits au Moyen-Orient. À l'extérieur du bâtiment, le collectif d'extrême droite Nemesis, connu pour ses actions de harcèlement systématique contre les rassemblements de gauche et les événements progressistes, avait organisé une contre-manifestation. Les militantes de ce groupuscule fémonationaliste déployaient une banderole portant l'inscription « Islamo-gauchistes hors de nos facs », reprenant la rhétorique habituelle de l'extrême droite contre les universités jugées trop à gauche.
C'est à ce moment qu'une première échauffourée a éclaté. Selon une source proche de l'enquête qui s'est exprimée auprès de l'AFP, il s'agissait d'une « rixe entre militants d'extrême droite et d'extrême gauche » comme il s'en produit « très régulièrement » devant ce bâtiment ou encore sur le campus de la faculté Lyon 2. Ces affrontements sont devenus une constante du paysage politique lyonnais, où les tensions entre groupuscules rivaux sont exacerbées depuis plusieurs années. Les violences de cette première confrontation ont conduit la police à intervenir, poussant les protagonistes à se disperser temporairement.
Mais l'affrontement ne s'est pas arrêté là. Un second épisode de violence s'est produit à quelques centaines de mètres de Sciences Po Lyon, de l'autre côté d'un faisceau de voies ferrées, rue Victor-Lagrange, selon une source proche du dossier. Cette nouvelle rixe aurait impliqué une quarantaine de personnes, réparties à proportion égales entre chaque camp selon les premières informations. C'est lors de cet affrontement, survenu vers 18 heures, que Quentin aurait été isolé du reste de son groupe et aurait subi les coups mortels.
Julie, une employée chargée de l'accueil dans un commerce situé à l'intersection, a été témoin directe de la scène. Assise derrière son comptoir, elle a soudain vu « au moins une vingtaine d'hommes » se jeter les uns sur les autres en pleine rue. « Ils se sont jetés au milieu de la rue, ça n'a vraiment duré que cinq minutes en tout », témoigne-t-elle auprès de Mediapart. Elle ajoute : « Ils ont balancé un fumigène jusqu'à notre porte, il y avait de la fumée partout », sans pouvoir identifier par quel groupe l'objet avait été lancé. De l'autre côté de la route, au niveau d'un passage piéton, elle dit avoir vu un garçon se faire frapper au sol : « Ils ont mis quelqu'un à terre ici. Il s'est fait aider par ses potes, et après ils l'ont emmené, je ne sais pas où. »
Un autre voisin, qui a souhaité rester anonyme, a confirmé cette première scène auprès de TF1. « Ça a commencé avec deux groupes qui s'affrontaient, qui se faisaient face-face », raconte-t-il. Il voit d'abord « une vingtaine » de personnes de chaque côté, puis « l'autre groupe a fini par lyncher la personne qui est restée sur place ». Cet habitant a filmé depuis son appartement en hauteur une scène d'une violence insoutenable, dont TF1 a révélé des extraits dans son journal de 20 heures du samedi 14 février.
Les images sont glaçantes. On y voit un groupe d'hommes fuir par un côté d'une rue, tandis qu'une quinzaine d'autres s'en prennent « à trois jeunes à terre », comme le décrit la journaliste de TF1. Plusieurs hommes assènent des dizaines de coups aux personnes clouées au sol, dans un déchaînement de violence difficilement soutenable. Lorsque l'un des jeunes à terre, qui était à genoux, parvient à se lever pour tenter de fuir, un assaillant lui met un coup de pied en pleine tête. La victime fait quelques mètres en courant, mais se fait chasser la jambe et tombe lourdement, sa tête semblant rebondir violemment sur le bitume. Un autre jeune reste à terre sans bouger, complètement inerte, tandis qu'un agresseur repasse près de lui pour lui asséner un nouveau coup de pied dans la tête alors qu'il est visiblement inconscient. La brutalité des images est d'autant plus choquante que les coups continuent d'être portés sur des personnes manifestement hors d'état de se défendre.
Selon l'avocat de la famille de Quentin, Fabien Rajon, « Quentin aurait reçu des coups à la tête et ce alors même qu'il gisait au sol inanimé ». Le jeune homme souffrait de traumatismes crâniens graves, selon Le Monde qui cite des sources sécuritaires. Certaines sources proches de l'enquête ont initialement évoqué des coups de couteau, mais cette information n'a pas été confirmée à ce stade de l'instruction.
Plus d'une heure et demie s'écoule entre l'agression rue Victor-Lagrange et l'appel aux pompiers. Ce n'est que vers 19h40 que les secours sont alertés, cette fois quai Fulchiron, dans le Ve arrondissement, à plus d'un kilomètre du lieu de l'affrontement initial. Deux personnes sont alors prises en charge : Quentin, dans un état très grave avec des blessures à la tête, et un jeune homme de 22 ans légèrement blessé. Le jeune homme de 23 ans sera hospitalisé dans un état critique. Son décès sera constaté samedi après-midi à l'hôpital, deux jours après l'agression.
Le parquet de Lyon a ouvert une enquête, d'abord pour violences aggravées vendredi, puis élargie samedi à des faits de « coups mortels aggravés » suite au décès de la victime. « L'enquête se poursuit, elle est conduite dorénavant du chef de coups mortels aggravés, en plus des violences aggravées par trois circonstances », a précisé le parquet dans un communiqué ce samedi soir. L'enquête a été confiée à la direction interrégionale de la police. Mais le procureur de la République se montre prudent sur le déroulé exact des événements et les responsabilités. « À ce stade, le contexte et les circonstances de ces faits doivent être déterminés », précise le communiqué du parquet, insistant sur la nécessité de ne pas tirer de conclusions hâtives avant la fin de l'instruction.
Qui était Quentin ?
Le collectif Nemesis, organisation fémonationaliste proche de l'extrême droite identitaire, présente Quentin comme un militant « nationaliste » ou « identitaire » qui faisait partie du service d'ordre chargé d'assurer la sécurité de ses militantes lors de la manifestation devant Sciences Po Lyon. Dans leur communication, elles le décrivent comme un bénévole venu spontanément pour les protéger des « violences de l'extrême gauche ».
Une description que l'avocat de la famille, Fabien Rajon, a tenu à nuancer fermement dans un communiqué diffusé vendredi soir. « La famille de Quentin tient à préciser, de manière très ferme, que le jeune Quentin n'était ni agent de sécurité, ni membre d'un quelconque service d'ordre et qu'il n'avait aucun antécédent judiciaire », écrit l'avocat. Il assure que le jeune homme n'avait « jamais été mis en cause dans la moindre affaire et encore moins pour violence par le passé », présentant un casier judiciaire vierge. La famille insiste sur le portrait d'un étudiant en mathématique, « pratiquant le tennis et la philosophie », loin de l'image d'un militant violent.
Récemment converti au catholicisme, Quentin était un membre actif d'une paroisse traditionaliste de Lyon, retrace le Figaro dans son enquête. Le quotidien ajoute que le jeune homme fréquentait l'organisation catholique traditionaliste Academia Christiana, sans en être un membre actif au sens formel. Quentin était « un jeune fidèle de la paroisse Notre-Dame de l'Isle à Vienne », écrit de son côté Adrien Rubagotti, conseiller municipal RN de la ville iséroise, dans un communiqué consulté par Ici Isère, confirmant l'ancrage du jeune homme dans la mouvance catholique traditionnelle.
Mais au-delà de ces activités religieuses et sportives, Quentin fréquentait bel et bien la mouvance identitaire. Selon les informations de Mediapart, il faisait partie du groupuscule néofasciste Allobroges Bourgoin, une organisation locale d'extrême droite implantée en Isère. Il avait également milité à l'Action française, le mouvement monarchiste et nationaliste fondé au début du XXe siècle, qui reste une référence pour une partie de l'extrême droite catholique et identitaire française.
Selon plusieurs sources concordantes, Quentin avait accepté, comme d'autres militants identitaires venus de différents collectifs, de se poster à cinq minutes de marche de l'Institut d'études politiques, au cas où les militantes de Nemesis auraient besoin d'eux. « Quand on organise une action, on a toujours une crainte de l'accueil, parce qu'on sait que les personnes d'extrême gauche sont violentes », a d'ailleurs confirmé Anaïs, une porte-parole du collectif fémonationaliste, sur la chaîne CNews. « Les militantes de l'association ont eu un peu peur, elles se sont dit : "On va appeler des copains", pour qu'ils puissent surveiller un peu de loin, de façon à ce que s'il y a une escalade de violence, ils puissent intervenir », a-t-elle expliqué, justifiant ainsi la présence de Quentin et d'autres jeunes hommes identitaires aux abords de la manifestation.
Or, le groupe de bénévoles d'extrême droite ne verra jamais les militantes de Nemesis ce soir-là. En parallèle de l'action des fémonationalistes devant Sciences Po Lyon, de l'autre côté d'un tunnel situé non loin de l'IEP, dans le septième arrondissement, la violente bagarre a explosé, entraînant Quentin dans un engrenage mortel.
Une récupération politique massive et indécente
Avant même que tous les éléments factuels de l'enquête ne soient établis, avant même que les enquêteurs n'aient pu identifier formellement les auteurs de l'agression mortelle, l'extrême droite et une partie de la droite républicaine se sont livrées à une campagne d'accusations aussi violente qu'irresponsable. Le déchaînement médiatique et politique a été immédiat, transformant instantanément ce drame en arme de guerre idéologique.
Jordan Bardella, président du Rassemblement national, a été l'un des premiers à monter au créneau, réclamant sans attendre de mettre fin à « l'impunité de l'extrême gauche ». Sans preuve, sans instruction judiciaire, le chef du RN désignait déjà un camp comme coupable collectif. Marine Le Pen, figure historique du parti d'extrême droite, est allée encore plus loin dans la surenchère. Elle a appelé à considérer les mouvements antifascistes comme « terroristes », reprenant à son compte la rhétorique de Donald Trump qui, aux États-Unis, avait tenté de faire classer l'Antifa comme organisation terroriste. Cette escalade verbale vise à criminaliser non pas des individus responsables d'actes violents, mais tout un pan de la mobilisation politique progressiste.
Bruno Retailleau, ministre de l'Intérieur sous le gouvernement précédent et désormais président des Républicains qui a annoncé cette semaine sa candidature à l'élection présidentielle de 2027, a mis en cause « l'extrême violence qui règne dans les satellites qui gravitent autour de LFI ». Il établit ainsi un lien direct et assumé entre la France insoumise, parti représenté au Parlement européen et à l'Assemblée nationale, et la violence de rue, sans aucune preuve d'une responsabilité organisationnelle.
Gabriel Attal, secrétaire général du parti Renaissance et ancien Premier ministre, a lui aussi dénoncé « la violence de l'extrême gauche [qui] s'est déchaînée », évoquant des faits « extrêmement graves ». Comme les autres responsables politiques de droite et d'extrême droite, Attal ne prend pas la précaution d'attendre les résultats de l'enquête, préférant l'accusation immédiate à la prudence judiciaire.
Emmanuel Macron lui-même, président de la République en exercice, a choisi de rejoindre ce concert d'accusations à peine voilées. Dans un message publié samedi soir sur le réseau social X, le chef de l'État évoque « un déferlement de violence inouï » dont aurait été victime Quentin, et affirme qu' « aucune cause, aucune idéologie ne justifieront jamais que l'on tue ». Le président ajoute : « En République, aucune cause, aucune idéologie ne justifieront jamais que l'on tue. Au contraire, tout le sens de nos institutions est de civiliser les débats et de protéger la libre expression d'arguments. Poursuivre, traduire devant la justice et condamner les auteurs de cette ignominie est indispensable. La haine qui assassine n'a pas sa place chez nous. »
Si ces mots peuvent sembler mesurés, ils interviennent dans un contexte où toute la droite et l'extrême droite désignent déjà l'extrême gauche comme coupable. En n'appelant pas explicitement à la retenue dans les accusations, en n'insistant pas sur la présomption d'innocence et la nécessité d'attendre les conclusions de l'enquête, le président valide implicitement le narratif selon lequel les responsabilités sont déjà établies et les coupables idéologiquement identifiés.
Cette séquence d'instrumentalisation est d'une violence politique rare dans l'histoire récente de la Ve République. Elle intervient en pleine campagne des élections municipales de 2026 et dans un contexte préélectoral pour la présidentielle de 2027. L'objectif est transparent : criminaliser l'ensemble du camp progressiste, assimiler mécaniquement la gauche à la violence de rue, diaboliser l'antifascisme et le présenter comme une menace pour l'ordre public et la démocratie. Il s'agit de renverser le stigmate : l'extrême droite, historiquement associée à la violence politique, aux ratonnades, aux crimes racistes, tente de se présenter en victime, tandis que les mouvements de résistance au fascisme seraient les vrais porteurs de violence.
Or, à ce stade de l'enquête judiciaire, absolument rien ne permet d'affirmer que des membres identifiés de la Jeune Garde – collectif antifasciste dissous par décret en conseil des ministres le 12 juin 2025 en même temps que le groupuscule d'extrême droite Lyon populaire – étaient impliqués dans l'agression mortelle de Quentin. Le ministre de l'Intérieur de l'époque, Bruno Retailleau précisément, avait justifié cette double dissolution en reprochant aux deux organisations de « [provoquer] à des manifestations armées ou à des agissements violents à l'encontre des personnes ou des biens ». Le collectif antifasciste a depuis déposé un recours en référé-suspension devant le Conseil d'État pour contester cette dissolution, considérant qu'elle vise à museler l'opposition à l'extrême droite.
La Jeune Garde n'a d'ailleurs fait aucun commentaire public depuis les faits de jeudi soir. Le collectif, qui avait l'habitude de communiquer rapidement sur les réseaux sociaux lors de confrontations avec l'extrême droite, est resté totalement silencieux. Son cofondateur, le député Raphaël Arnault, élu de la France insoumise, n'a publié qu'un sobre message samedi soir sur X, après deux jours de silence prudent : « J'apprends ce décès avec horreur et dégoût. Ce que je redoute depuis des années à Lyon se perpétue. » Ces quelques mots, loin de revendiquer quoi que ce soit, expriment au contraire une forme de consternation face à l'escalade de la violence politique dans la capitale des Gaules.
Manuel Bompard, coordinateur national de la France insoumise, a fermement condamné « avec la plus grande fermeté toute violence physique », réaffirmant ainsi la ligne politique de son mouvement hostile aux affrontements de rue. Il a surtout précisé un élément factuel crucial : les militants chargés de la sécurité de Rima Hassan lors de sa conférence « n'étaient impliqués en rien dans ce qui s'est passé ». Cette mise au point vise à couper court aux amalgames qui tentent de lier directement la présence de l'eurodéputée LFI à Lyon avec les violences qui ont coûté la vie à Quentin. Il a également rappelé que « personne ne doit perdre la vie pour ses idées » et assuré que nul membre de l'équipe de Rima Hassan ou du mouvement de gauche n'avait « eu de contact avec les groupuscules fascistes qui ont tenté de perturber » la conférence.
Rima Hassan elle-même a rapidement publié un message sur le réseau social X pour condamner l'agression « avec effroi ». « J'ai appris avec effroi les faits concernant le jeune homme Quentin, actuellement entre la vie et la mort à la suite d'un affrontement survenu hier à Lyon entre des militants antifascistes et des militants identitaires, présents aux côtés du collectif d'extrême droite Némésis, venus perturber la conférence à laquelle j'étais invitée à participer par les étudiants de Sciences Po », a écrit l'eurodéputée. Elle rappelle qu'elle donnait une conférence à l'intérieur de l'Institut d'études politiques lorsque les faits se sont déroulés à plusieurs centaines de mètres de là, et qu'elle n'a eu « aucun contact avec les groupuscules fascistes qui ont tenté de perturber » son intervention. La députée européenne insiste ainsi sur le fait qu'elle n'est en rien responsable des affrontements qui ont eu lieu en marge de sa présence à Lyon.
Plusieurs autres responsables de gauche ont également réagi avec mesure et gravité. Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, a déclaré sur X : « Le niveau de violence atteint est inacceptable. Dans une démocratie personne ne devrait mourir pour ses idées. Toutes mes pensées pour la famille de Quentin. » Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, a affirmé que « de telles violences n'ont rien à faire en politique comme dans notre société en général ». Ces prises de position soulignent une différence d'approche : là où la droite et l'extrême droite accusent et désignent des coupables idéologiques, la gauche condamne les violences sans instrumentalisation politique immédiate.
Des permanences de LFI dégradées : l'escalade de la violence
Dans la nuit du vendredi 13 au samedi 14 février, soit moins de 24 heures après l'agression mortelle de Quentin et avant même l'annonce officielle de son décès, plusieurs permanences de la France insoumise ont été la cible de dégradations. À Metz, en Moselle, et à Lille, dans le Nord, des locaux du parti de gauche ont été vandalisés, leurs vitrines brisées, leurs façades taguées. Ces attaques s'inscrivent dans un climat délétère où la haine et la vengeance prennent immédiatement le pas sur la raison, la prudence et la justice.
Ces actes de représailles, survenus avant même que l'enquête judiciaire n'ait pu identifier les responsables de l'agression de Lyon, témoignent d'une volonté délibérée de faire payer collectivement à la gauche et aux mouvements progressistes un drame dont les responsabilités individuelles ne sont pas établies. C'est une logique de vindicte collective qui s'exprime là, une logique profondément antidémocratique qui fait fi des principes les plus élémentaires de l'État de droit.
Sur les réseaux sociaux d'extrême droite, notamment sur la messagerie cryptée Telegram où se concentrent les groupuscules les plus radicaux, les appels à la violence se sont multipliés dès le vendredi. Le quotidien régional Le Progrès a relevé des messages particulièrement inquiétants circulant sur « un des canaux d'extrême droite les plus suivis » : « Justice pour Quentin. Préparez-vous pour la suite. » Ces quelques mots, laconiques mais lourds de menaces, laissent présager une volonté de représailles organisées contre la gauche et les militants antifascistes.
La crainte d'un engrenage de représailles mutuelles, d'une spirale de violence incontrôlable, est réelle et pleinement justifiée. Les spécialistes de l'extrême droite et les services de renseignement savent que ces mouvements, particulièrement sur Telegram, ont la capacité de mobiliser rapidement des militants prêts à passer à l'action. Le risque est celui d'une escalade où chaque violence en appellerait une autre, dans un cycle infernal qui pourrait conduire à de nouveaux drames.
Dénoncer toutes les violences, refuser l'instrumentalisation
Il faut le dire avec force et clarté : personne ne doit mourir pour ses idées, quelles qu'elles soient. Aucune violence, qu'elle vienne de l'extrême droite, de l'extrême gauche ou de n'importe quel courant politique, ne peut être tolérée dans une société démocratique. La mort de Quentin est une tragédie humaine avant d'être un événement politique. C'est un jeune homme de 23 ans qui a perdu la vie dans des circonstances atroces, lynché à coups de pied dans la tête alors qu'il gisait au sol. La compassion envers sa famille, ses proches, ses amis, doit être totale et inconditionnelle. Personne ne mérite de mourir ainsi, quel que soit son engagement politique.
L'avocat de la famille, Fabien Rajon, a d'ailleurs publié un second communiqué après l'annonce du décès, dans lequel il transmet l'appel des parents de Quentin « au calme et à la retenue ». Dans leur immense douleur, les proches de la victime ont la dignité de refuser l'escalade vengeresse et font confiance « aux enquêteurs et à la justice afin que les responsables de sa mort soient rapidement interpellés et qu'ils aient à en répondre ». C'est cette voie, celle de la justice et du droit, qui doit prévaloir, et non celle de la vindicte collective et des règlements de compte idéologiques.
Mais il est tout aussi inacceptable, et il faut le dire avec la même force, que cette tragédie soit immédiatement transformée en arme politique contre la gauche et les antifascistes. Il est inacceptable que, sans attendre les résultats d'une enquête qui ne fait que commencer, sans même connaître l'identité des auteurs de l'agression mortelle, on désigne déjà des coupables idéologiques, qu'on criminalise des mouvements entiers, qu'on réclame leur interdiction pure et simple.
L'antifascisme n'est pas le terrorisme. Cette confusion est aussi dangereuse qu'absurde. L'antifascisme, c'est avant tout la résistance à ceux qui veulent imposer par la force et l'intimidation leurs idées racistes, sexistes, xénophobes, antisémites. L'antifascisme, c'est la défense des libertés fondamentales face à ceux qui les menacent, face à ceux qui rêvent d'une société autoritaire, hiérarchisée, fermée. L'antifascisme a une longue histoire en France, celle de la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, celle du Front populaire contre les ligues fascistes des années 1930, celle de la lutte contre l'OAS pendant la guerre d'Algérie.
Nemesis n'était pas à Lyon jeudi soir pour débattre démocratiquement, pour échanger des arguments dans le respect des règles du contradictoire. Ce collectif, qui se présente comme fémonationaliste en récupérant cyniquement le vocabulaire féministe au service d'une idéologie profondément réactionnaire, était là pour intimider, pour harceler, pour faire taire une voix progressiste. Nemesis multiplie depuis sa création les actions de perturbation contre des événements de gauche, des projections de films, des conférences, des rassemblements. Leur méthode est toujours la même : débarquer en nombre, déployer des banderoles provocatrices, créer un climat d'hostilité et de tension.
Rima Hassan, eurodéputée élue sur la liste de la France insoumise, est devenue une cible privilégiée de l'extrême droite en raison de ses origines palestiniennes et de son engagement pour les droits des Palestiniens. Elle subit régulièrement des attaques, des menaces, du harcèlement en ligne et dans l'espace public. Sa simple présence à Lyon pour une conférence sur le droit international humanitaire suffisait à mobiliser les groupuscules identitaires. C'est cette logique d'intimidation systématique qu'il faut dénoncer, cette volonté d'empêcher physiquement l'expression d'idées progressistes.
Lyon, terrain d'affrontements récurrents : un contexte explosif
Lyon est depuis plusieurs années devenu le théâtre d'affrontements réguliers entre groupuscules d'extrême droite et militants antifascistes. La ville, troisième agglomération de France, concentre une scène militante particulièrement active des deux côtés du spectre politique. La Jeune Garde, collectif antifasciste cofondé par Raphaël Arnault, et Lyon populaire, groupuscule néofasciste local, s'affrontaient très fréquemment dans les rues de la ville, notamment aux abords des universités et lors de manifestations.
Ces violences récurrentes ne sont pas le fruit du hasard. Elles s'inscrivent dans un contexte de radicalisation politique généralisée où les espaces de confrontation physique se multiplient. Les universités sont devenues des lieux de bataille idéologique où l'extrême droite identitaire tente d'imposer sa présence par la force. Sciences Po Lyon, Lyon 2, d'autres établissements d'enseignement supérieur sont régulièrement le théâtre d'échauffourées.
Le 12 juin 2025, le gouvernement de Bruno Retailleau avait pris la décision spectaculaire de dissoudre simultanément les deux organisations rivales, la Jeune Garde et Lyon populaire. Cette double dissolution était censée ramener le calme en supprimant les deux protagonistes des affrontements lyonnais. Il leur était notamment reproché de « [provoquer] à des manifestations armées ou à des agissements violents à l'encontre des personnes ou des biens ». En dissolvant les deux groupes en même temps, le pouvoir tentait de se présenter comme équidistant, refusant de choisir entre les deux camps.
Mais cette stratégie n'a manifestement pas porté ses fruits. Les violences n'ont pas cessé, elles ont peut-être même changé de forme. Les militants qui composaient ces organisations dissoutes n'ont pas disparu du jour au lendemain. Ils continuent d'exister, de militer, de s'organiser, parfois sous d'autres formes, parfois de manière plus informelle. La dissolution administrative n'a pas réglé le problème de fond : la montée en puissance de l'extrême droite identitaire dans les universités et dans l'espace public, et la réponse antifasciste qui s'organise face à cette menace.
Le ministre de l'Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, a dénoncé après les faits de jeudi « la folie furieuse qui s'est déchaînée » dans les rues de Lyon. Cette formule, forte, témoigne de l'inquiétude des autorités face à un phénomène qui dépasse largement le cadre d'une simple rivalité entre bandes. C'est bien d'affrontements politiques idéologiques dont il s'agit, avec tout ce que cela comporte de dangereux pour la cohésion sociale et pour la paix civile.
Le maire écologiste de Lyon, Grégory Doucet, a lui aussi réagi rapidement. « La mort de Quentin est une tragédie », a-t-il déclaré, ajoutant : « Un tel déferlement de violences en plein cœur de la ville est inacceptable. Aucun désaccord politique ne peut justifier la violence. » L'élu écologiste a annoncé que « la ville de Lyon mettra tous ses moyens à la disposition de la Justice pour appréhender les individus en cause dans la mort de Quentin », promettant notamment d'exploiter les images de vidéosurveillance de la ville qui auraient pu capter des éléments de l'affrontement.
Ces déclarations sont nécessaires et bienvenues. Elles témoignent d'une volonté politique de ne pas laisser la violence politique s'installer durablement dans la ville. Mais elles ne doivent pas masquer une réalité politique fondamentale : l'extrême droite multiplie depuis des années les provocations, les actions d'intimidation, les agressions physiques contre des militants de gauche, contre des syndicalistes, contre des associations antiracistes, contre des lieux culturels progressistes.
L'extrême droite, héritière d'une longue tradition de violence politique en France – des Camelots du roi aux ratonnades de l'OAS, des commandos anti-IVG aux attaques contre des librairies de gauche –, n'a jamais renoncé à la brutalité comme mode d'action. Elle cherche systématiquement l'affrontement, elle le provoque, elle le cultive. Et lorsque la violence éclate effectivement, lorsqu'elle dégénère en drame comme c'est le cas avec la mort de Quentin, elle crie au scandale, se présente en victime, et réclame la répression massive des antifascistes.
Cette stratégie est parfaitement rodée. Elle vise à obtenir un double résultat : d'une part, intimider physiquement les militants progressistes pour les dissuader de s'engager ; d'autre part, obtenir la criminalisation judiciaire et politique de l'antifascisme, présenté comme le vrai danger pour l'ordre public. C'est un renversement complet de la réalité historique, où les fascistes deviennent les victimes et les résistants deviennent les agresseurs.
Que justice soit faite : l'impératif démocratique
La justice doit faire son travail, et elle doit le faire dans le respect le plus strict des principes de l'État de droit. L'enquête en cours, désormais confiée à la direction interrégionale de la police judiciaire, doit établir les responsabilités individuelles avec précision et rigueur. Elle doit identifier les auteurs directs des violences qui ont causé la mort de Quentin, déterminer leurs motivations, reconstituer le déroulé exact des événements. Elle doit ensuite traduire ces individus devant les tribunaux pour qu'ils répondent de leurs actes devant la loi.
Aucune idéologie, aucune cause, aucun engagement politique ne peut justifier le meurtre d'un être humain. Celui ou ceux qui ont frappé Quentin à mort doivent être jugés et condamnés, quelle que soit leur appartenance politique. La loi pénale s'applique à tous de la même manière, elle ne fait pas de distinction entre les violences selon qu'elles sont commises par des militants de droite ou de gauche. C'est un principe fondamental de notre système judiciaire.
Mais il est tout aussi impératif de refuser catégoriquement la récupération politique de ce drame. La droite et l'extrême droite, depuis jeudi soir, instrumentalisent sans vergogne la mort d'un jeune homme de 23 ans pour servir leurs objectifs politiciens. Elles instrumentalisent la douleur d'une famille pour criminaliser l'ensemble de la gauche, pour justifier une répression accrue contre les mouvements sociaux et les organisations antifascistes, pour alimenter délibérément un climat de guerre civile qui sert leurs intérêts électoraux.
Cette stratégie est profondément dangereuse pour la démocratie française. Elle nourrit la haine plutôt que de l'apaiser. Elle attise les tensions au lieu de les calmer. Elle prépare le terrain à de nouvelles violences en désignant des ennemis collectifs et en légitimant par avance les représailles. Il faut y résister avec la plus grande détermination, sans faiblesse mais aussi sans tomber dans les mêmes travers.
La mort de Quentin doit être une occasion de rappeler solennellement que la violence politique n'a pas sa place dans une démocratie moderne. Les désaccords idéologiques, aussi profonds soient-ils, doivent se régler par le débat, par l'argumentation, par le vote, par les institutions démocratiques – pas par les coups, pas par les affrontements de rue, pas par les lynchages.
Mais cette mort ne doit surtout pas devenir le prétexte d'une chasse aux sorcières contre celles et ceux qui luttent au quotidien pour la justice sociale, pour l'égalité réelle, pour la défense des droits humains, pour la solidarité avec les opprimés. Elle ne doit pas servir à justifier l'interdiction de tous les mouvements antifascistes, comme le réclame ouvertement Marine Le Pen. Elle ne doit pas permettre de faire passer l'idée que la gauche serait structurellement violente, que l'antifascisme serait du terrorisme, que résister à l'extrême droite serait criminel.
Le combat antifasciste est légitime : une nécessité historique et actuelle
Le combat antifasciste est profondément légitime. Il s'inscrit dans une longue tradition de résistance aux totalitarismes et aux régimes autoritaires. Ce combat a été mené par les résistants français sous l'Occupation nazie, par les républicains espagnols contre Franco, par les partisans italiens contre Mussolini, par tous ceux qui, à travers l'Europe et le monde, ont refusé de se soumettre à la barbarie fasciste.
Ce combat reste d'une actualité brûlante aujourd'hui. L'extrême droite n'a pas disparu avec la défaite du nazisme en 1945. Elle a muté, elle s'est adaptée, elle a appris à utiliser les codes de la démocratie pour mieux la subvertir de l'intérieur. Elle se présente désormais en costume-cravate, elle envoie des députés au Parlement, elle participe aux élections. Mais son projet fondamental n'a pas changé : une société hiérarchisée selon des critères ethniques et culturels, le rejet de l'égalité, la haine de l'autre.
Ce combat antifasciste doit être mené avec fermeté, avec détermination, sans jamais baisser la garde. Mais il doit aussi être mené avec intelligence et responsabilité politique. Les provocations systématiques de l'extrême droite, ses happenings intimidants, ses actions de harcèlement contre les lieux progressistes, ne doivent pas systématiquement conduire à des affrontements physiques qui peuvent dégénérer en drames comme celui que nous venons de vivre.
La réponse au fascisme doit être avant tout politique, collective, massive. Elle doit passer par l'éducation populaire, par la mobilisation citoyenne large, par la construction d'un rapport de force démocratique. Elle doit se déployer dans les urnes, dans les manifestations de masse, dans les luttes sociales, dans les médias, dans les écoles, dans les quartiers. La confrontation physique directe avec des groupuscules violents ne doit être qu'un dernier recours défensif, pas une stratégie centrale.
Les leçons de l'histoire sont là pour nous rappeler que les affrontements de rue entre communistes et nazis dans l'Allemagne de Weimar n'ont pas empêché Hitler de prendre le pouvoir. Au contraire, ces violences ont alimenté le chaos qui a permis aux nazis de se présenter en force d'ordre et de séduction pour une partie de la population terrorisée. La réponse efficace au fascisme passe par l'unité démocratique la plus large, par l'isolement politique des fascistes, par la démonstration de la supériorité du projet progressiste.
Appelons au calme, à la retenue, au respect de la justice. Ces appels ne sont pas des signes de faiblesse, ils sont des exigences de responsabilité politique. La famille de Quentin elle-même a appelé au calme et à la retenue, refusant que la mort de leur fils alimente une spirale de violence vengeresse. Leur dignité dans l'épreuve devrait être un exemple pour tous.
Mais refusons catégoriquement l'instrumentalisation de ce drame. Refusons que la droite et l'extrême droite transforment chaque violence en machine de guerre contre la gauche. Refusons la criminalisation systématique de l'antifascisme, qui est une tradition républicaine et démocratique fondamentale. Refusons que la mort d'un jeune homme de 23 ans serve à justifier la répression d'État contre celles et ceux qui défendent les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité contre la montée en puissance des idéologies de haine.
La situation est grave. Les violences politiques se multiplient dans un climat de radicalisation inquiétant. Mais la réponse ne peut pas être la surenchère répressive contre un seul camp, la désignation de boucs émissaires idéologiques, la criminalisation collective de mouvements progressistes. La réponse doit être la justice égale pour tous, la fermeté contre toutes les violences d'où qu'elles viennent, et surtout le refus absolu de tomber dans le piège de la guerre civile que l'extrême droite appelle de ses vœux.
L'enquête judiciaire dira qui sont les responsables directs de la mort de Quentin. Ils devront répondre de leurs actes devant la loi. Mais en attendant, le devoir de tous les démocrates est de refuser l'instrumentalisation politique, de défendre les libertés fondamentales, et de continuer à lutter pour une société plus juste, plus égalitaire, plus solidaire – par les moyens de la démocratie, pas par ceux de la violence.
Sources : Libération, Mediapart
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Le déchaînement des réactionnaires d’extrême droite, suite au drame de Lyon, n’est pas étonnant : enfin quelque chose à dire, plutôt que de parler du procès Lepen et Cie, et des délinquants qui les dirigent (85 élus et dirigeants du RHaine condamnés ou en appel).
Donc les néos fachos tapent sur LFI.
Mais LFI et Rima Hassan n'ont RIEN à voir avec ces violences, toujours condamnées.
Rima Hassan a immédiatement demandé une enquête et des poursuites contre les auteurs de ces violences.
Communiqué de Rima Hassan :
"J’ai appris avec effroi les faits concernant le jeune homme Quentin , actuellement entre la vie et la mort ( note perso : au moment du communiqué) à la suite d’un affrontement survenu hier à Lyon entre des militants antifascistes et des militants identitaires , présents aux côtés du collectif d’extrême-droite Némésis , venus perturber la conférence à laquelle j’étais invitée à participer par les étudiants de Sciences Po .
Pour chacun de mes déplacements , le seul et l’unique service d’ordre avec lequel je collabore et qui m’accompagne est celui de La France insoumise qui n’a jamais recours à la violence et qui n’est en aucun cas impliqué dans ces affrontements .
Une enquête doit faire toute la lumière sur les circonstances de ces faits extrêmement graves et inacceptables que je condamne fermement . Les personnes responsables de ces violences doivent rendre des comptes dans les plus brefs délais pour que justice soit faite."
Rima Hassan
17H48 · 13 Février , 2026

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