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jeudi 25 avril 2019

Les Crises.fr - [Les dissidents sont à l’Ouest] Dans la peau de Julian Assange - le 12.04.2019


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                                      Les Crises


12.avril.2019 // Les Crises

[Les dissidents sont à l’Ouest] Dans la peau de Julian Assange


Comme vous le constatez, nous sortons une sélection des billets les plus importants que nous avons consacrés à Julian Assange depuis l’année dernière.
Comment ne pas être indigné face au traitement inhumain d’Assange – dénoncé même par l’ONU – et par le silence complice des médias, qui étaient bien contents en 2011 de vendre du papier grâce au travail de Wikileaks. Défendre avec acharnement ses sources ? So XXe siècle..
Mais le pire est quand même cette incroyable extraterritorialité du Droit américain, car Assange est Australien et n’a commis aucun crime sur le sol Américain, quoiqu’essaie d’en dire l’administration Trump… Il ne manque plus que la Russie passe une loi condamnant toute personne ne publiant pas des informations sensibles nécessaires à la sécurité de la Russie pour que, si vous avez les informations Wikileaks : si vous les publiez, extradition direction Washington et si vous ne les publiez pas, direction Moscou ? Avant que nous soyons tous extradés à Rihad pour tâter du fouet, car nous respectons peu les lois de ce charmant pays… ?

Bref ce qui arrive à Assange est très inquiétant pour la liberté de la presse, la protection des lanceurs d’alerte et du droit d’asile. Espérons que la justice européenne sera à la hauteur de ce défi.
Olivier Berruyer, 12 avril 2019
(Article suivant initialement publié le 30 octobre 2018)
Certains journalistes auraient consulté un almanach pour Washington DC la nuit des élections de 2016, et auraient commencé cet article par quelques mots pittoresques et imagés sur les vents glaciaux qui soufflaient sur la capitale en attendant les résultats avec impatience.
Mais j’ai plus de respect que ça pour mes lecteurs.
J’irai donc droit au but.
Cette élection
En 2016, un candidat accusé de prédation sexuelle en série s’est présenté à la présidence des États-Unis contre l’épouse notoirement corrompue d’un Président précédemment poursuivi en procédure d’impeachment – également accusé de prédation sexuelle à répétition.
Que ces faits à eux seuls n’aient pas suffi à invalider la totalité de la campagne témoigne de l’audace avec laquelle le pouvoir corrompu opère en Occident et de la façon dont le public est conditionné à consommer les produits pervers issus de ses machinations sans scrupule.
Possiblement les élections les plus controversées dans l’histoire récente, le prédateur en série inculpé à gagné.
Durant la campagne, le rédacteur en chef de Wikileaks Julian Assange a décrit les deux candidats de manière appropriée comme « le choléra contre la blennorragie ». Edward Snowden a lancé un sondage sur Twitter demandant à ses abonnés s’ils voteraient plutôt pour « un méchant calculateur », « un monstre irréfléchi » ou « littéralement n’importe qui d’autre ». 67% ont choisi le dernier. Or, ceux qui ne voulaient pas être forcés de faire un choix biaisé entre Clinton et Trump, sont devenus les voix oubliées, la majorité silencieuse ; largement exclus des débats sans fins, insipides, des médias mainstream sur le résultat.
Les descriptions de Julian et Edward étaient de parfaites métaphores des candidats à la présidence ; des personnages de dessins animés qui, mis ensemble et présentés comme un choix démocratique légitime, tournent en dérision le concept entier de représentation politique.
Malheureusement, cette imposture n’était pas aussi irrégulière qu’elle pouvait sembler lorsqu’on la considérait sous cet angle simpliste. Les fautes morales étaient affaires courantes dans une « démocratie » moderne. Peu importe qui gagne, le public mondial allait être soumis à la continuité des mensonges flagrants d’Obama et des trahisons populistes de sa plate-forme pour « l’espoir et le changement ».
Les concurrents pour le leadership sont les vrais stars de la TV, (maintenant, tout-à-fait littéralement) d’un théâtre intergénérationnel renouvelable : Un exercice de quatre ans dans le rétablissement massif des droits du public, où deux aspirants figures de proue bidimensionnelles promettent de réaliser les rêves de leur population. On vous dit ça quand vous votez, que le candidat de votre choix commencera par mettre fin aux guerres et ramener la transparence dans le gouvernement, investir dans les infrastructures ou assurer les droits humains et l’égalité pout tous- et pourtant une fois élu, le vainqueur se tourne vers la caméra en douce, comme Kevin Spacey dans House of Cards et dit : « Vous ne pensiez pas vraiment que je ferai ça n’est-ce pas ? »
Pendant ce temps, les médias et le pouvoir de l’argent qui tirent leurs ficelles ignorent l’évidence flagrante et travaillent fébrilement à donner une apparence de crédibilité à la procédure. En tandem, les grandes sociétés de données et de médias sociaux en ligne avec le gouvernement utilisent de plus en plus de technologies détestables pour remodeler l’histoire humaine en temps réel.
Ce révisionnisme historique industrialisé exige l’excoriation de la réputation publique des vertueux, l’aseptisation des compromis et la manipulation constante de la mémoire vivante des deux.
Ce sont les principes fondamentaux de la fabrication du consentement. Ils ne font pas que nous mentir ; ils préparent déjà les mensonges qu’ils diront à nos arrière-petits-enfants à naître.
Ce sont certaines de ces couches de conneries inventées et courantes que cet article a l’intention d’éplucher.
Au cœur du problème, il y a une bataille entre authenticité et mensonge sur une large échelle. Avec la plupart d’entre nous pris en sandwich quelque part entre les deux avec, en tête et au centre, WikiLeaks. Parce que WikiLeaks est le dernier vestige disponible d’une vérité publique vérifiable et non falsifiée.
C’est pourquoi ils sont haïs par ceux qui craignent les révélations que WikiLeaks facilite et pourquoi la réputation publique de WikiLeaks est dénigrée chaque jour. C’est pourquoi toutes leurs colonnes de soutien sont systématiquement sapées et pourquoi Julian Assange est assassiné si lentement sous nos yeux.
Nous, les citoyens, sommes leur dernière ligne de défense. Une partie de la protection de WikiLeaks – et en fin de compte de nous-mêmes – consiste à comprendre la nature implacable des opérations psychologiques employées contre eux ; que les épreuves infligées par les ennemis du progrès humain ne sont pas seulement des atteintes à la réputation ou financières mais aussi physiques, que pour ceux qui mènent cette guerre sans merci pour la vérité en notre nom, c’est une question de vie ou de mort.
Et c’est pourquoi nous devons combattre.
C’est pourquoi nous devons dire la vérité à leur sujet.
Abrutir de paroles
Il y a quelque chose d’un voyeurisme morbide sur la majeure partie des conversations à propos de Julian Assange, qui se passent dans le monde de l’activisme et du journalisme ces derniers temps.
Alors que beaucoup de leurs critiques les plus sévères professent hypocritement leur soutien idéologique au plus célèbre rédacteur du monde, trop peu d’entre nous agissent de manière conséquente pour le libérer. Beaucoup d’autres sont piégés, provoqués ou incités à débattre sans fin dans nos cercles sociaux ce que je ne peux décrire que comme des choses plutôt frivoles – ce qu’a dit Assange sur tel ou tel ou à qui, ce que pense Assange de ceci ou de cela, ce qu’a fait ou n’a pas fait Assange – pendant que son corps décline lentement face au reste du monde.
Intentionnellement, ces débats créent des fissures sociales et des points de rupture. Elles constituent à la fois une distraction par rapport à l’urgence évidente de s’attaquer aux circonstances plus vastes de sa dégradation apparemment inévitable et une tactique dilatoire, créant un prétexte qui nous empêche d’agir et qui sert à justifier notre inaction.
Parce que ne rien faire est une option facile et tentante. Agir demande du courage. Du sang, de la sueur, des larmes.
Le manque d’effort cohérent pour faire pression sur les forces puissantes qui persécutent Julian, se combine à l’absence de création d’un mouvement significatif pour y parvenir. L’absence d’unité de vision pour sauver la vie de quelqu’un qui a lui-même sauvé la vie de beaucoup d’autres, y compris quelques uns qui nous tiennent le plus à cœur, nous laisse à la contemplation des abysses de l’échec moral le plus grand de cette génération.
Ce que nous faisons collectivement, c’est l’incarnation de la phrase de Bob Marley : « Combien de temps vont-ils tuer nos prophètes pendant que nous restons à côté à regarder ? » Sauf que, de façon encore plus perverse, nous ne faisons pas que regarder. En tant que communauté et société, nous disséquons déjà Assange comme un cadavre. Nous nous partageons ses os comme des vautours, alors qu’il s’accroche encore à la vie.
C’est odieux et ignoble à regarder.
Dépouiller la cible
L’histoire d’Assange est allée bien au-delà de ce qu’il y a dans les livres, films ou légendes : un homme qui change le cours des médias, de la politique, de la technologie, de la société, pour toujours.
Comme si être la cible d’une chasse à l’homme du Pentagone en 2010, n’avait pas envoyé Assange assez loin dans la liste noire du Deepstate, en 2017, Wikileaks a été déclaré cible prioritaire par la CIA.
Oui, cette agence tristement connue pour avoir détruit les vies de millions de gens en se livrant à toutes les sortes de comportements malfaisants répertoriés dans l’histoire de l’humanité, y compris un nombre incalculable d’assassinats et la déstabilisation active de douzaines de pays, utilise maintenant ses conférences de presse pour annoncer que la cible qu’elle vise, n’est pas un despote, ni un marchand d’armes, ni un criminel de guerre ou un trafiquant de drogue – mais un directeur de publication.
Un journaliste
Si le caractère sacré de l’ambassade dans laquelle Julian réside demeure intact, c’est uniquement dû à la mince persistance du peu de lois internationales encore respectées qui en garantissent l’existence. Dans un climat géopolitique où presque tous les pactes internationaux ont été violés, même ce sanctuaire offert par la Convention de Vienne sur les relations consulaires et le peuple équatorien ne peut être tenu pour acquis.
Incapables à court terme de s’emparer directement de son corps physique, les pouvoirs qui, pendant des années, ont ouvertement menacé la vie d’Assange se sont plutôt consacrés à saper d’autres aspects de son existence : ses relations, ses finances, les organisations auxquelles il est associé, ses réalisations, sa réputation, sa capacité à communiquer et même les affaires intérieures du pays qui lui a donné refuge.
Une partie de la technique du diviser pour régner consiste à diviser les alliés naturels. Nous le voyons dans la détermination à rompre les relations entre nos plus importants informateurs afin qu’ils ne puissent jamais devenir une force unie.
Manning, encouragée à prendre ses distances avec Snowden parce que Snowden n’est pas resté pour faire face à des accusations et/ou à la torture et/ou la mort. Brown, poussé à détester Assange. Et ainsi de suite.
Effacer les archives
Une partie de la sape d’Assange et de Wikileaks (et bien sûr pour toute autre cible), est de leur dénier toute réalisation. Des récits sont élaborés et circulent pour les dépouiller rétrospectivement de leurs réalisations, pour en réduire leur signification.
On peut observer cela dans les tentatives constantes de minimiser les efforts de Wikileaks pour défendre et organiser le soutien à Chelsea Manning et autres lanceurs d’alertes.
Mais il y a des exceptions intelligentes qui n’hésitent pas à apporter des soutiens là où ils s’imposent.
Le prétendu « hacker » anglais Lauri Love, qui a fait échoué par une victoire historique, une tentative d’extradition vers les États-unis, a été prompt pour créditer Julian Assange et la Fondation Courage.
L’hommage de Lauri à ceux qui ont consacré des années de leur vie à le soutenir est louable et les efforts déployés pour affranchir ce dernier de la menace d’extradition ont créé un précédent juridique important.
En revanche, une grande partie de l’histoire numérique détaillant la genèse de la campagne pour libérer Chelsea Manning a disparu. Bon nombre des principales contributions de ses supporters initiaux ont été effacés des archives.
Les comptes Twitter @freebradley & @savebradley ont été suspendus
Les sites Web originaux de la campagne de soutien, standwithbrad.org et bradleymanning.org sont tous deux en panne. Freebradley.org ressemble à ceci :
Privatemanning.org ressemble à ça :
Le site Web actuel du réseau de soutien officiel de Chelsea Manning possède des archives de nouvelles qui ne remontent qu’à 2016. Toutes les mises à jour précédentes ont disparu ou n’ont en fait jamais été copiées sur ce nouveau site. Une perte de six années d’activités de sympathisants, de publications, d’actions et de mises à jour.
Et ce n’est pas tout ce qui a disparu. De courts liens vers des informations d’une importance capitale, comme celles qui suivent, ont également été supprimés. (Certains sont disponibles par l’intermédiaire des services d’archives ; beaucoup ne le sont pas)
L’histoire vraie est sur le timeline Twitter de WikiLeaks. Depuis le jour même où Manning, après avoir été trahie sans pitié par Adrian Lamo, un agent du FBI, a été arrêtée :
Sunshine Press est la maison d’édition de WikiLeaks. Preuve que dès le moment où Manning a été arrêté, WikiLeaks se mobilisait déjà en sa faveur.
Le réseau de soutien Bradley Manning fut bientôt établi :
Quelques jours après son arrestation, WikiLeaks avait lancé la première campagne de lettres en faveur de Manning – alors qu’elle était encore dans une cage au Koweït :
Moins d’une semaine après son arrestation, WikiLeaks était déjà en train de démystifier les calomnies des médias dominants sur Manning :
WikiLeaks a dépassé ce que l’on pouvait attendre de n’importe quel site d’informations, dans son soutien à sa prétendue source harcelée :
Quelque chose que je n’ai encore jamais vu quelqu’un d’autre arriver à faire : même la fameuse semaine de fin août 2010 où Julian Assange était en train de subir ses propres attaques contre la loi et la diffamation publique, WikiLeaks était toujours en train de tweeter sans relâche des annonces de soutien à Manning :
La censure du réseau de soutien par les entreprises a débuté tôt avec WikiLeaks, qui a annoncé en septembre 2010 que le groupe Facebook de 10 300 membres de Manning avait été bloqué par l’entreprise de médias sociaux.
Malgré cela, trois mois à peine après la création du réseau de soutien par WikiLeaks, 20 villes manifestaient en solidarité avec la lanceuse d’alerte :
L’équipe juridique exemplaire de WikiLeaks a pris publiquement la défense de Manning :
Si vous pensiez que Paypal et/ou Pierre Omidyar ont mal fait en coupant le financement de WikiLeaks, vous serez probablement encore plus furieux de découvrir qu’ils ont aussi par la suite coupé le financement du Réseau de soutien à Manning :
…trois semaines après que WikiLeaks eut coordonné les appels à la Maison Blanche pour la libération de Manning :
L’avocat de Manning s’est plaint qu’elle n’était pas traitée comme les autres prisonniers.
Le « traitement spécial » de Manning par les autorités préfigure sinistrement le cas de Julian Assange. Des années plus tard, les courriels des procureurs britanniques obtenus à la demande de la journaliste italienne Stefania Maurizi en vertu du FOIA [Freedom of Information Act , NdT] révéleraient qu’ils avaient dit à leurs homologues suédois : « Ne pensez pas que l’affaire est traitée comme toute autre demande d’extradition ».
Pendant ce temps, le Guardian était occupé à incriminer Manning, bien avant le procès. Leur justification pour ce faire était la trahison antérieure de la confiance de Manning par l’informateur du FBI Adrian Lamo.
Une fois que WikiLeaks a commencé à diffuser le hashtag #freebrad, il s’est rapidement transformé en d’innombrables milliers de tweets. Il m’a fallu plusieurs heures pour lire l’histoire du hashtag de 2011-2013. Le simple volume de contenu est impressionnant.
Peu de temps après, Manning a été nominé pour le prix Nobel de la paix. WikiLeaks l’a maintenue ingénieusement dans la conscience publique en comptabilisant chaque jour qu’elle passait en détention provisoire.
WikiLeaks ne manque jamais une occasion de remporter une victoire ironique : fin 2012, ils encourageaient les gens à voter pour Manning afin de devenir la personne de l’année du Guardian. Bien sûr, ils ont réussi à obtenir suffisamment de soutien pour elle, et elle a gagné :
À la mi-2012, le réseau de soutien adressait directement une pétition à Obama :
Beaucoup de citoyens courageux, de journalistes et d’ONG qui ont apporté un soutien décisif à Manning dans ces premiers temps ont été oubliés, comme par hasard. Mais en particulier, l’histoire de Twitter montre que la rédactrice en chef de FireDogLake, Jane Hamsher, le journaliste Kevin Gozstola, et une foule de bénévoles et de partisans satellites de WikiLeaks se sont surpassés année après année au profit de Manning.
En outre, il convient de noter un flux continu d’infographies talentueuses et de mèmes de SomersetBean, concepteur pro-WikiLeaks, jusqu’à ce jour.
En janvier 2013, les choses prenaient un tournant sinistre. Alors que le Réseau de soutien s’investissait collectivement dans cette noble cause, le FBI, comme on pouvait s’y attendre, les sapait à chaque occasion :
Cependant, en février, les vociférations croissantes en faveur de Manning, directement attribuables aux efforts du réseau coordonné à l’origine par WikiLeaks, étaient devenues trop fortes pour être ignorées :
En avril de la même année, Manning était de nouveau en lice pour le prix Nobel de la paix, cette fois nominée par 36 000 partisans :
Quoi qu’il en soit, le 30 juillet 2013, Manning a été désastreusement condamnée pour 20 chefs d’accusation.
Au total, le compte Twitter principal de WikiLeaks a envoyé plus de 800 tweets en faveur de Chelsea Manning entre la date de son arrestation en 2010 et la date de sa condamnation en 2013. Le décompte ne comprend que les tweets contenant le terme de recherche du nom sous lequel elle était connue à l’époque, et seulement jusqu’à la fin de son procès. Les références à elle en tant que Pfc [private first class, grade dans l’armée américaine, NdT], ou similaire, n’ont pas été incluses dans la recherche, et donc dans le calcul du total. Il y a eu d’innombrables centaines d’autres tweets de soutien par WikiLeaks depuis.
De quelle publication grand public peut-on s’attendre à un tel niveau de soutien dédié et cohérent pour ses sources ? Les efforts de WikiLeaks pour libérer Manning – une source qu’il n’avait pas balancée – sont sans précédent dans l’histoire des médias modernes, mais cela est rarement, voire jamais, reconnu.
Dans la quasi conclusion de son récent article à succès sur WikiLeaks, Micah Lee de The Intercept (anciennement de Electronic Frontier Foundation, actuellement de la Freedom of the Press Foundation) s’est efforcé d’éloigner davantage Manning de WikiLeaks en martelant la phrase souvent répétée selon laquelle Manning avait préféré divulguer ses informations au New York Times ou au Washington Post, plutôt que sur WikiLeaks. Aucun des deux médias grand public n’avait répondu à ses tentatives d’entrer en contact avec eux.
Cependant, il est très douteux que l’une ou l’autre de ces entreprises, même si elle avait répondu, aurait atteint le niveau de portée et d’impact global des fuites de Manning que WikiLeaks a atteint. Il est tout aussi douteux qu’ils se soient lancés dans une telle aventure pour tenter de limiter les dégâts causés à Manning par le traître Lamo. Il est peu probable non plus que les médias grand public se seraient engagés, avec leurs ressources financières, dans une campagne pluriannuelle visant à obtenir l’appui du public pour la dénonciation. Probablement pas, on l’aurait laissée croupir dans cette cage au Koweït.
Mais la relation de WikiLeaks avec Manning et ses partisans n’est pas le seul héritage à être activement supprimé par Lee et ses acolytes.
Le Mic Drop [fait de lâcher son micro à la fin d’une performance ou d’un discours jugé particulièrement réussi par la personne qui l’a réalisé, NdT]
Les tentatives de dissocier d’Assange, à titre posthume, le très talentueux développeur Aaron Swartz et son projet maintenant connu sous le nom de SecureDrop, ont été extrêmement publiques.
Revenez quelques années en arrière avant la déclaration de Micah Lee ci-dessus, et vous découvrirez que le matériel marketing de la Freedom of the Press Foundation a fait la promotion de SecureDrop comme – accrochez-vous – « un Wikileaks dans chaque salle de presse », donnait précisément ce titre à la vidéo de lancement de la technologie.
La salve d’ouverture de la présentatrice lors de l’événement de lancement a réitéré le point suivant : « C’est SecureDrop – un Wikileaks dans chaque salle de rédaction… La Freedom of the Press Foundation est une fondation à but non lucratif qui a été fondée en décembre 2012. Elle a été créée à l’origine pour récolter de l’argent pour WikiLeaks, mais elle a maintenant élargi sa portée… »
À l’origine, il n’y avait pas de pomme de discorde à ce sujet : WikiLeaks est à l’origine de l’invention de SecureDrop et a été le principal bénéficiaire de la Fondation.
Jusqu’en décembre 2016, le tweet par défaut généré lors d’un don à la Fondation pour la liberté de la presse était « Je soutiens un journalisme sans compromis comme @WikiLeaks. Joignez-vous à moi et à @FreedomofPress pour changer le monde ! Liberté.de.la.presse »
Même les bénéficiaires survivants de SecureDrop, à savoir le confident de Lamo, Kevin Poulsen, et par association, le développeur Micah Lee (maintenant si désireux de séparer le concept de ses racines WikiLeaks) étaient à l’origine francs sur sa création.
Micah Lee a déclaré ouvertement que SecureDrop – qui a acquis un référentiel de Github[un stockage centralisé et organisé de données, NdT] du projet préexistant de Swartz connu sous le nom de DeadDrop, puis l’a renommé – était un moyen de rendre accessible à tous une technologie du type WikiLeaks :
« Quand j’ai entendu parler de DeadDrop pour la première fois, ça m’a semblé être un projet très beau et excitant. WikiLeaks faisait la une des journaux à l’époque et il semblait que c’était un peu en train de démocratiser tout ça ». Micah Lee
Ceci est cohérent avec l’affirmation de Kevin Poulsen selon laquelle il souhaitait standardiser la technologie de la boîte de dépôt sécurisée dans toutes les salles de rédaction :
« Il n’y avait pas de moyen standard pour les sources de fournir des conseils et des documents sécurisés à un journaliste, alors j’ai voulu développer une solution et je suis allé voir Aaron… » Kevin Poulsen
Dans la foulée de la tentative du Wall Street Journal de 2011 de créer un espace de stockage sur cloud sécurisé, on a demandé à Aaron Swartz à la télévision en direct : « Pensez-vous que WikiLeaks a vraiment changé les règles du jeu au cours de la dernière année, maintenant que nous voyons cette course aux armements des journalistes pour savoir qui peut créer son propre site de fuites, ou je suppose alternatif, plus rapidement ? »
Il a répondu : « Oh, clairement, je veux dire que c’est une énorme consécration pour WikiLeaks. Nous sommes passés de tous ceux qui disaient qu’ils devraient être enfermés en prison, au point où chaque journal et chaque organe de presse veut avoir son propre site WikiLeaks ». (non souligné dans l’original)
Les faits sont on ne peut plus clairs : comme le dit Aaron, WikiLeaks était la raison pour laquelle les salles de rédaction voulaient avoir accès à la même technologie. Comme Micah l’a dit, SecureDrop apporterait la technologie WikiLeaks au monde entier. Comme Kevin Poulsen l’a décrit dans le New Yorker, il avait besoin d’Aaron pour le faire, et l’a contacté via James Dolan.
Malheureusement, les deux principaux développeurs de SecureDrop, Aaron Swartz et James Dolan, ne sont plus parmi nous. Les deux se seraient suicidés. Aaron Swartz a été honoré par Kevin Poulsen dans une notice nécrologique.
M. Poulsen est également un ancien journaliste de Wired et un ancien spécialiste de la technologie de la Freedom of the Press Foundation. Les circonstances de son bref passage au sein de l’organisation ou les raisons de son départ sont inconnues. Sa participation n’est mentionnée que par une liste du personnel de Freedom of the Press, aujourd’hui disparue.
Plus important encore, Poulsen est aussi le journaliste auquel Adrian Lamo, le mouchard du FBI, a divulgué les journaux de discussion privés de Chelsea Manning, ce qui a entraîné sa capture et sa torture.
Lamo s’était présenté à Manning comme étant à la fois un journaliste et, c’est le comble, un prêtre, et a déclaré que Manning pouvait donc être doublement assuré de la confidentialité de leurs communications. Une trahison inadmissible de sa confiance.
Les rapports partiels de Poulsen sur les historiques ont été fustigés par WikiLeaks, par Glenn Greenwald et aussi par FireDogLake qui a analysé plusieurs versions différentes qui ont trouvé leur chemin dans la sphère publique, et qui a découvert des divergences majeures.
Dans ces circonstances, il faut s’émerveiller de la façon dont Poulsen est devenu un gardien autoproclamé de l’héritage d’Aaron Swartz. Surtout quand il ne reconnaît pas les faits les plus élémentaires à son sujet : qu’Aaron était un défenseur très connu de WikiLeaks jusqu’à sa mort, et un bénévole pour WikiLeaks.
Réécrire l’histoire
Comme Poulsen, après le décès d’Aaron Swartz, d’autres personnes qui lui ont rendu hommage ne font aucune mention de WikiLeaks.
Certains nient activement que son appartenance a eu un impact sur le travail d’Aaron : par exemple, Anil Dash.
Ceux qui font le rapprochement sont promptement dirigés vers la « belle » notice nécrologique de Poulsen sur Aaron, qui, quel que soit son mérite, a fini par servir d’histoire officielle.
Comme par hasard, la notice nécrologique de M. Poulsen sur Swartz ne contient aucune référence à l’organisation du lanceur d’alerte. (Poulsen a une longue et acrimonieuse histoire avec WikiLeaks, car ce dernier croit que son adaptation des récits du journal de discussion Lamo-Manning avait pour but direct de mettre WikiLeaks en accusation par association). Il n’y a pas non plus de mention de WikiLeaks dans la nécrologie écrite par Cory Doctorow dans Boing Boing.
La nécrologie du Guardian omet également la relation avec WikiLeaks. Il en va de même pour celle du Time Magazine. Idem, pour le LA Times, le Boston GlobeThe EconomistThe Telegraph et le New York Times.
Tous les articles qui précèdent attribuent la cause de la mort d’Aaron uniquement au stress découlant de l’enquête du DOJ [Department of Justice] sur le piratage par Swartz de la base de données JSTOR [à la fois un système d’archivage en ligne de publications universitaires et scientifiques et une bibliothèque numérique payante, NdT] au MIT. Il n’y a aucune mention d’un quelconque statut antérieur en tant que personne d’intérêt pour les agences de renseignement ciblant WikiLeaks.
Aaron est apparu 13 fois sur RT [Russia Today], faisant souvent l’éloge public de WikiLeaks. Pendant toute la période où le rédacteur en chef a fait l’objet d’une chasse à l’homme mondiale et d’une enquête « gouvernementale » d’une « ampleur et d’une nature sans précédent ». Cela n’est jamais mentionné.
Seul Rolling Stone nomme WikiLeaks – et très brièvement. « WikiLeaks l’a présenté comme un allié », ont-ils écrit à propos de Swartz. Pourtant, c’est Swartz qui s’était déclaré à maintes reprises et abondamment comme un allié de WikiLeaks, bien avant le piratage du JSTOR qui est devenu le motif officiel de sa persécution implacable par les autorités policières.
L’effet global n’est pas seulement de rendre WikiLeaks non pertinent pour le récit reconstruisant la vie d’Aaron, mais de détourner l’attention des agences de renseignement qui traquaient le personnel et les sympathisants de WikiLeaks à travers le monde. Le public est plutôt amené à croire que l’intérêt du FBI pour lui était lié à l’affaire du MIT.
La colère du public face au décès prématuré d’Aaron Swartz a donc été dirigée contre l’université et les procureurs du ministère de la Justice, plutôt que contre l’ensemble de la communauté du renseignement américain. L’oblitération généralisée des liens de Swartz avec WikiLeaks cache un facteur qui a contribué de façon importante aux circonstances qui ont conduit à sa mort.
J’ai confirmé avec WikiLeaks qu’Aaron n’était pas seulement un fan, un partisan ou un défenseur public.
Il travaillait directement avec eux.
Mais je le savais déjà, grâce aux indications d’un autre bénévole de WikiLeaks, dont le travail important et la contribution sont également en train d’être retirés des archives publiques. Dans ce cas-ci, alors qu’il est encore en vie.
Jacob Appelbaum
L’histoire oubliée
Lors du Hackathon [désigne un événement où un groupe de développeurs volontaires se réunissent pour faire de la programmation informatique collaborative, sur plusieurs jours, NdT] de la Journée Aaron Swartz en 2015, Jacob Applebaum a donné un témoignage crucial sur ses contacts avec Aaron, et leur relation avec WikiLeaks. Il a parlé d’une histoire qui a été pratiquement effacée ; les véritables raisons pour lesquelles Aaron Swartz était un ennemi de l’État. Bien sûr, ce n’est pas parce qu’il a téléchargé des documents de JSTOR.
« Aaron et moi avons travaillé sur différents projets qui se chevauchaient et je le respectais beaucoup. Certains des sujets soulevés étaient légers, mais d’autres étaient très lourds et très sérieux. Le sujet de WikiLeaks était important pour nous deux. En novembre 2009, bien avant que je ne parle publiquement de mon travail avec WikiLeaks, j’ai présenté Aaron à quelqu’un chez WikiLeaks qui ne sera pas nommé. Si nous avions un moyen sûr et facile de communiquer, si un système de communication avait existé qui réduisait ou éliminait les métadonnées, j’aurais probablement pu le faire sans laisser de traces. Mais nous ne l’avons pas fait. Vous n’êtes pas le premier à le savoir – le FBI et la NSA le savent déjà. Moins d’un an plus tard, Aaron m’a envoyé un courriel pour me faire part de ses sentiments. Ce courriel dans son intégralité est simple et son manque de cryptage était intentionnel. Le 10 juillet 2010, il a écrit « Juste FYI – faites-moi savoir si je peux faire quelque chose pour WikiLeaks ». Est-ce que cet e-mail a fait d’Aaron un ennemi de l’Etat ? Aaron s’est-il inquiété ? 2010 a été une année extrêmement difficile. Le ‘gouvernement américain contre tout le monde’ – l’enquête sur tous ceux qui sont associés à WikiLeaks – s’est intensifié. Tellement de personnes à Boston ont été ciblées qu’il était effectivement impossible de trouver un avocat sans conflit. Tout le monde avait peur. Une vague de froid passa sur tout et elle fut suivie par des cœurs endurcis pour beaucoup… le sentiment de paranoïa était écrasant mais prudent. Le sentiment dominateur de l’oppression à venir était écrasant… nous avions tous l’impression que nos jours étaient comptés dans un sens ou dans l’autre. Grands jurys, inculpations imminentes, menaces, listes noires politiques. Aucun d’entre nous ne se sentait libre de parler de quoi que ce soit…
Peu après qu’Aaron fut trouvé mort, WikiLeaks a révélé trois faits : Aaron avait secondé WikiLeaks. Aaron avait communiqué avec Julian et d’autres personnes en 2010 et 2011. Et Aaron avait peut-être même été une source. Je ne pense pas que ces questions ne soient pas sans rapport avec la persécution d’Aaron et il est clair que les poursuites musclées des États-Unis ont poussé Aaron à s’ôter la vie. Comme c’est triste qu’il ait été abandonné par tant de gens dans ce moments de détresse. Est-il vrai qu’il n’y avait aucun lien ? Est-il vrai que les procureurs américains ont poursuivi Aaron si durement à cause de quelques scripts Python et de quelques PDF ? Non, clairement pas…
Quand nous avons eu plus de détails sur les procureurs américains, nous avons appris qu’ils considéraient Aaron comme un extrémiste dangereux pour des raisons indéterminées… » – Jacob Applebaum
En plus de la révélation clé qu’Aaron a offert ses services à WikiLeaks, un mois à peine avant le début de la chasse à l’homme du DoD, Jacob fait quelques autres révélations très importantes.
Premièrement : Lorsque l’on considère toute cette histoire oubliée, qu’il s’agisse du soutien de Manning, du travail d’Aaron pour WikiLeaks, du fait que WikiLeaks ait inspiré SecureDrop, que Julian Assange ait participé à la fondation de la Freedom of the Press Foundation, (autre fait nié par Micah Lee) ou d’autres facteurs connexes, il faut comprendre que le FBI, la CIA et la NSA connaissent parfaitement l’importance de WikiLeaks, sa véritable contribution et ses réalisations très concrètes.
C’est pourquoi WikiLeaks et tous ceux qui y sont associés sont ciblés. C’est pourquoi la vérité est occultée ou carrément effacée.
Le public est soumis à ce récit historique blanchi à la chaux, pour l’empêcher de découvrir à quel point WikiLeaks mérite nos éloges et notre soutien. Le véritable dossier historique existe dans les bases de données des agences de renseignement et est conservé par l’élite, qui cherche ensuite à fabriquer une nouvelle réalité pour le public.
Passons rapidement à cette même journée Aaron Swartzen 2017 et où la cible confirmée de la NSA de XKeyscore [programme de surveillance de masse créé par la NSA et opéré conjointement avec les services de renseignements britanniques, canadiens, australiens et néo-zélandais, services dont la coopération historique en matière de partage de l’information a entraîné le surnom des « Five Eyes », NdT] et du FBI, Jacob Appelbaum, n’apparaît pas. Il est maintenant persona non grata, excommunié de la communauté activiste après avoir fait l’objet d’un scandale d’agression sexuelle qui rappelle étrangement les accusations portées contre Julian Assange.
Subvertir l’héritage
Ce n’est qu’une fois la cible neutralisée, que ce soit par l’enfermement, la capitulation, la diffamation ou la mort (peu importe ce qui arrive en premier) que leur héritage pourra être partiellement reconnu et restauré. Mais seulement pour qu’il puisse être récupéré et manipulé en fonction des objectifs de la force neutralisante.
Le groupe révolutionnaire de rock-rap Rage Against The Machine a repris des fragments de textes du FBI tirés des fichiers Cointelpro dans leur chanson à succès Wake Up en 1991. C’est devenu plus tard le thème musical des films Matrix.
L’enregistrement comporte une voix en boucle imitant celle d’un agent du FBI : « Grâce au contre-espionnage, il devrait être possible d’identifier les fauteurs de troubles potentiels et de les neutraliser. »...



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