C’est presque par hasard qu’Yrsa découvre le pouvoir de tuer. Dans le jardin du campus de Cambridge vaque un directeur de mémoire qui a pillé les recherches d’une étudiante. Un « con » qui se trouve être allergique aux piqûres d’abeilles. Alors, quand elle voit l’insecte mellifère se diriger vers la canette de limonade de l’indélicat, Yrsa n’intervient pas. Et se satisfait de regarder la « langue qui gonfle », le visage « rouge framboise ».
Dans « Piège à miel » (Mercure de France), le premier roman de la Britannique Imani Thompson, une thésarde peine devant son sujet : « Comment l’afropessimisme façonne le discours des femmes noires sur leur émancipation. » Mais trouve un grand soulagement à régler ses comptes avec les hommes. Soudain, ils tombent des balcons, succombent à une injection louche… Ils le méritaient, estime Yrsa − nom dérivé du norrois « Yrr », « furieux ». L’un maltraite des travailleuses du sexe, l’autre est un dangereux influenceur masculiniste. Qui le leur fera payer ?
Le propos de « Piège à miel » rappelle « Furious », excellente série TV diffusée récemment sur Disney+. Alice (Emmy Rossum), agent du FBI, est aux trousses de Catherine (Lola Petticrew), une jeune tueuse. Celle-ci n’est motivée ni par l’argent ni par le pouvoir. Ceux qu’elle cherche à éliminer, ce sont les hommes qui l’ont impliquée dans un trafic sexuel alors qu’elle était mineure. Déguisée en série policière lambda, « Furious » est en fait une dissection de la rage féminine. Celle que ressent Catherine, mais aussi celle que ressent Alice, elle-même victime de violences conjugales et saquée au travail, celle que ressent sa supérieure Nora (Quincy Tyler Bernstine) contre un système qui faillit continuellement à soutenir les femmes. A Alice, elle affirme : « Ceux qui sont vraiment coupables ne se font pas prendre, jamais, au grand jamais. » Toutes s’arrangent avec cet état de fait, se muant s’il le faut en Furies, ces figures vengeresses de la mythologie.
Ces œuvres qui résonnent l’une avec l’autre évoquent plusieurs réflexions. D’abord, que la vengeance féminine est un thème de fiction aujourd’hui toléré. En 1991, l’Anglaise Helen Zahavi retraçait dans « Dirty week-end » la vendetta meurtrière de Bella, qui brisait des os et faisait couler le sang aveuglément pour faire passer le goût de la domination masculine. Ce fut le dernier roman à faire l’objet d’une demande d’interdiction pour immoralisme à la Chambre des Lords, tandis que les polars pleins de corps de femmes découpés n’étaient pas inquiétés. Depuis, le sujet a fait du chemin, avec « le Pouvoir » de Naomi Alderman, dans lequel les filles ont la capacité d’électrocuter, ou l’imagé « Phallers », de Chloé Delaume, où une équipée de super-héroïnes fait imploser des pénis (oui).
Mais ce que traduisent aussi « Piège à miel » et « Furious », c’est l’impasse dans laquelle se trouve le combat féministe actuellement. Une vingtaine d’années après ses débuts, près de dix ans après son avènement, le mouvement #MeToo semble être passé sans produire de changement durable dans la société. L’affaire Pelicot ou les dossiers Epstein paraissent prendre la même direction. En dehors de la trad wife, point de salut. L’optimisme qui pouvait exister jadis quant à un renversement des valeurs a métastasé en quelque chose de plus noir. De la rancœur, du ressentiment. Quelque chose qui bout dans les cœurs féminins.
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