En Allemagne, une partie de l’extrême droite parle de récupérer l’Alsace-Lorraine (et ne s’arrête pas là). (photo d’illustration des codirigeants de l’AfD Alice Weidel et Tino Chrupalla en janvier 2025)
JENS SCHLUETER / AFP
En Allemagne, une partie de l’extrême droite parle de récupérer l’Alsace-Lorraine (et ne s’arrête pas là). (photo d’illustration des codirigeants de l’AfD Alice Weidel et Tino Chrupalla en janvier 2025)

Une façon particulière de célébrer le Jour de l’unité allemande. Dans une publication sur X le samedi 3 octobre, un dirigeant de Generation Deutschland – le mouvement de jeunesse du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) – a partagé une carte troublante avec une Allemagne englobant notamment l’Autriche, le Luxembourg, une partie de l’Italie et de la Suisse, mais aussi… l’Alsace et une partie de la Moselle.

Le message de Luca Maurice Strauf est clair : la réunification allemande n’était qu’« une victoire d’étape » sur la « voie » de la réunion de « l’ensemble du peuple allemand en un seul État », bien au-delà des frontières actuelles. Un propos impérialiste rapidement supprimé, mais pas assez vite pour empêcher un journaliste du média allemand taz de faire une capture d’écran, visible ci-dessous et repérée par la revue Le Grand Continent.

Cette dernière relève depuis le début de l’année une « accélération des provocations verbales » sur les supposés « territoires perdus ». Si la démarche « n’émane pas nécessairement de la direction » de l’AfD, Le Grand Continent souligne qu’aucune prise de parole n’a été suivie de « procédures disciplinaire ».

« L’Alsace-Lorraine doit redevenir une possession allemande »

Cette obsession de l’extrême droite et des « marges complotistes » de l’AfD pour les frontières n’avait pas non plus échappé à Charlie Hebdo, qui relevait en mai dernier plusieurs messages perturbants publiés sur les réseaux sociaux.

Le journal satirique avait notamment épinglé un tweet de Marco Eggebrecht, lui aussi militant à Generation Deutschland, qui cumule près de 290 000 vues. La publication, accessible ci-dessous, montre un homme avec une moue mi-entendue mi-séduite accompagné de la légende : « Comment je te regarde quand j’entends : l’Alsace-Lorraine doit redevenir une possession allemande ».

Capture d’écran du tweet de Marco Eggebrecht.
Capture d’écran X (@MarcoEgge)
Capture d’écran du tweet de Marco Eggebrecht.

Cette « question alsacienne » a même trouvé son chemin jusqu’au Parlement européen, note Charlie Hebdo, puisqu’en mai, l’eurodéputé AfD Tomasz Froelich a reproché à la France son traitement de l’Alsace en osant un parallèle… avec les Ouïghours.

Pointant que « 90 % de la population » de la région parlait l’alsacien « il y a trois générations », l’élu d’extrême droite s’interrogeait sur le fait que cette langue soit aujourd’hui « en voie de disparition ». Il blâmait la « politique d’assimilation linguistique agressive » menée par Paris et contre l’UE devrait se dresser, plutôt que de « condamner la Chine » pour sa loi sur « l’unité ethnique ».

De l’« Allemagne de l’Est » à l’« Allemagne centrale »

Quand elle regarde vers l’Est, la Pologne notamment, l’extrême droite allemande concentre son discours la question des « Vertriebene » qu’on peut traduire par « expulsés » ou « déplacés ». Ce terme désigne les millions d’Allemands qui ont dû fuir les anciennes provinces orientales à la fin de la Seconde Guerre mondiale. « Les intégrer a été un des plus gros défis pour l’Allemagne d’après-guerre », rappelle The Guardian dans un article consacré au très controversé Björn Höcke, élu sulfureux de l’AfD en Thuringe à qui les grands-parents racontaient les histoires de leur « terre natale » perdue.

La patronne du parti, Alice Weidel, n’est pas en reste. Selon taz, elle assurait en 2024 avoir toujours refusé de désigner la ville d’origine de la famille de son père par son toponyme polonais « Głubczyce », lui préférant l’appellation allemande « Leobschütz ». D’après ce même média, la cheffe de l’extrême droite allemande désignait également l’« Allemagne de l’Est » comme l’« Allemagne centrale », comme pour indiquer que le territoire naturel allemand devrait s’étendre vers la Pologne. Une intervertion qu’on retrouve « dans le vocabulaire officiel » de l’AfD, selon Charlie Hebdo.

L’ombre des « citoyens du Reich »

Un des pans les plus radicaux de l’impérialisme allemand s’incarne dans les « Reichsbürger » (les « citoyens du Reich »), une nébuleuse militante et complotiste qui « n’accepte pas les frontières », les lois et les élus de l’Allemagne actuelle et « souhaite le retour de l’Empire allemand », expose Die Zeit. Ces « Reichsbürger » organisent de « grands rassemblements des 25 + 1 États fédérés » – en référence aux 25 États de l’Empire allemand auquel s’ajoutait le « territoire d’Empire » d’Alsace-Lorraine – dont l’un était prévu fin septembre à Darmstadt, dans le centre du pays.

La question des liens entre l’AfD et ses « Reichsbürger » se pose. Un député AfD de Thuringe a par exemple été aperçu dans un rassemblement « 25 + 1 » en avril 2024, selon une information de taz reprise par Charlie Hebdo. Fait encore plus notable, une ex-élue du parti d’extrême droite au Bundestag, Birgit Malsack-Winkemann, doit être jugée pour sa participation supposée à un réseau terroriste mené par un aristocrate, le prince Reuss, pour prendre le parlement fédéral et rétablir l’Empire allemand.

Selon des documents judiciaires consultés par Der Spiegel, l’élue AfD est soupçonnée d’avoir infiltré des membres du groupe dans le bâtiment du Reichstag, vraisembablement pour les aider à préparer l’opération. Si les codirigeants du parti ont dénoncé les « agissements » des personnes arrêtées, les « rejet[ant] catégoriquement », plusieurs membres de l’AfD ont relativisé la gravité des faits, voire crié à la mise en scène, rapportait la radio-télévision publique allemande fin 2022. Reste aussi la trace des compliments d’Alice Weidel envers Birgit Malsack-Winkemann, qualifiée à une époque de « grande femme politique ».