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I) On achève bien les libéraux-libertaires : Chroniques d’une anarchie déjà-là
Première partie : « Castor d’là que j’m’y mette ! »
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Détails de l’enlèvement du corps de Saint Marc. Par Le Tintoret
Avertissement
Le « marxisme », c’est pratique. Le terme recouvre plusieurs champs, philosophique, économique, historique et politique. Mais il a ceci d’avantageux, c’est d’offrir des outils d’analyse du réel souvent opératoires. En l’occurrence Marx ne fut pas le découvreur du concept de « classes sociales », ni même de leurs affrontements, mais il en a systématisé leurs luttes dans le cadre de sa critique de l’économie politique. Par conséquent l’approche marxiste est une porte d’entrée qui permet d’appréhender le réel, et pourquoi pas de le comprendre. Ce n’est pas la seule, mais dans l’analyse du déroulement l’Histoire elle a quand même fait ses preuves.
Il y a deux ans, j’avais partagé un article d’analyse marxiste particulièrement séduisant publié par deux auteurs Victor Sarkis et Jean Malgouyard juste avant les élections législatives 2024 consécutives à la dissolution de Macron. La sordide opération de sauvetage de ce même Macron, organisée essentiellement par Jean-Luc Mélenchon, a débouché sur une « congélation » du système et infligé trois ans de cauchemar supplémentaire à la France. Ce qui fait que la situation existant au printemps 2024 s’est encore aggravée, et la perspective de la prochaine élection présidentielle impose de reprendre l’analyse et de dresser, à l’aide de l’approche marxiste, les perspectives politiques qui se dessinent pour cette échéance.
J’ai donc fait pression sur Victor Sarkis, professeur agrégé de philosophie, pour qu’il se remette au travail et remanie son texte d’il y a deux ans à la lumière de l’incontestable accélération de l’Histoire que nous connaissons.
Cet article, extrêmement complet, est assez long. C’est la raison pour laquelle je lui ai proposé d’en organiser la publication en cinq chapitres successifs sur ce Substack.
Évidemment, il va publier son texte sur le blog qu’il anime, joliment intitulé : « Le gros rouge qui tache ». En une seule fois. Ce qui ravira les impatients.
En tout cas, encore merci à lui pour ce remarquable et lumineux travail d’élucidation.
Régis de Castelnau
Première partie : « Castor d’là que j’m’y mette ! »
Victor Sarkis
« Lorsque Votre Majesté se résolut de me donner en même temps et l’entrée de ses conseils et grande part en sa confiance pour la direction de ses affaires, je puis dire avec vérité que les huguenots partageaient l’État avec elle, que les grands se conduisaient comme s’ils n’eussent pas été ses sujets, et les plus puissants gouverneurs des provinces comme s’ils eussent été souverains en leurs charges.
Je puis dire que le mauvais exemple des uns et des autres était si préjudiciable à ce Royaume que les compagnies les plus déréglées se sentaient de leur dérèglement et diminuaient en certains cas votre légitime autorité autant qu’il leur était possible, pour porter la leur au-delà des termes de la raison.
Je puis dire que chacun mesurait son mérite par son audace ; qu’au lieu d’estimer les bienfaits qu’ils recevaient de Votre Majesté par leur propre prix, ils n’en faisaient cas qu’autant qu’ils étaient proportionnés au dérèglement de leur fantaisie, et que les plus entreprenants étaient les plus estimés et les plus sages et se trouvaient souvent les plus heureux. »
Richelieu, Testament politique
Dans cette extraordinaire peinture, où Richelieu s’emploie à dresser le tableau politique de l’état des mœurs au moment où Louis XIII lui confie sa charge, le lecteur contemporain avisé sera frappé de constater l’incroyable convergence entre celui-ci et celui de la France contemporaine, ravagée par plus de 50 ans de libéralisme-libertaire continu et enragé – cette idéologie promue par Giscard et Mitterrand, et qui mit en place cette « nouvelle société » post-gaullo-communiste, dont E. Macron, dernier avatar en date, fut à la fois la conséquence et l’aboutissement. Seul effet visible du temps et des époques : ce ne sont plus les « huguenots » qui se partagent l’État avec le (peuple) souverain, mais les européistes et atlantistes de tout poil – dont le fanatisme et le puritanisme n’ont souvent rien à envier au pire du protestantisme du Grand Siècle – même si on s’accordera facilement à dire qu’ils se l’accaparent plus qu’ils ne le « partagent ». Pour le reste, chaque mot peut être conservé sans perdre de son exactitude : l’intérêt général n’est rien, la bête sauvage de l’intérêt privé est tout ; chacun prétend à plus que son mérite, qu’il mesure par son audace individuelle, et dénuée de tout sens collectif, et l’État n’est plus que le jouet de l’investissement libidinal des plus effrontés. Le devoir de production s’efface devant le droit à la consommation que chacun s’attribue selon sa fantaisie, et les Grands se pensent souverains en leur basse-cour, ne tolérant pas que l’universel vienne y fourrer son nez.
L’exemple de Richelieu montre cependant que, dans cette tempête mondiale qu’est, et qu’a été le libéralisme-libertaire – ce stade suprême du capitalisme –, la France, comme nation, a une ressource que l’Histoire lui tend comme un miroir, – à condition de daigner le regarder : cette grande volonté de construire un État rationnel, planificateur et universel, au service de l’intérêt général. Et sur ce grand chemin, l’abnégation d’un Richelieu a plus été un préparateur qu’un frein à celle de Robespierre, pour parvenir à l’État jacobin plein et achevé, qui est encore aujourd’hui notre tâche. De plus, que ce soit au temps de Richelieu, de Robespierre ou du nôtre, l’ingrédient principal de la recette a toujours été le même : mettre au pas, grâce à la force de la coercition collective, les classes dirigeantes (que ce soit la grande féodalité ou la grande bourgeoisie financière), afin de les contraindre à se plier à l’intérêt général. La seule question que devraient se poser les communistes et les progressistes sincères français, c’est le moyen de parvenir à ce grand objectif.
Malheureusement, la grande liquidation de la gauche ouvrière dans notre pays, et son remplacement total par la social-démocratie plus ou moins teintée de gauchisme, a voilé dans notre camp les grandes lignes de force de ces discussions, pourtant essentielles. Nous avions souhaité y contribuer, au moment de la dissolution de l’Assemblée nationale de 2024, et tenter de « clarifier » les grandes contradictions politiques et sociales de notre époque[1]. Malheureusement, pour des raisons qu’il va maintenant falloir expliquer, ce « temps de la clarification » s’est fait attendre, et ce « temps », que nous estimions à l’époque n’être qu’un moment, a pris, de façon bien espiègle, le deuxième sens que lui réserve la langue française, et a décidé… de prendre son temps.
Les choses ont cependant continué d’avancer, mais lentement, leur donnant un tour un peu éternel, comme une sorte de congélation interminable de l’Histoire. Seulement, les contradictions analysées à l’époque sont toujours là, et loin d’avoir disparu, elles se sont au contraire accumulées. Bien évidemment, le fait d’arriver à maturité plus tard qu’elles n’auraient pu va changer la physionomie qu’elles auraient eue, mais pas forcément leur essence. Il faut donc reprendre à nouveaux frais l’analyse depuis 2024, en présupposant ce que nous avions analysé à l’époque.
« Castor d’là que j’m’y mette ! »
Autant être clair d’emblée : tout le processus de congélation de la vie politique française depuis ce grand chamboule-tout qu’aurait dû être la dissolution de 2024 est uniquement le fruit de ce qu’il convient d’appeler le « castorisme » – une étrange maladie qui pousse les électeurs du NFP à voter en masse pour un candidat centriste dès qu’il se retrouve face à un candidat du Rassemblement National. C’est lui qui a permis à E. Macron de rester au pouvoir, avec les mains à peu près libres, tant qu’il ne passait pas devant l’Assemblée nationale – ce qui ne devait pas être un trop gros problème vu son peu de goût pour la chose.
La puissance de ce castorisme avait cependant été sous-estimée à l’époque par tout le monde, y compris par les sondages. Mesurons d’abord cet écart, avant d’en comprendre les causes. Avant le premier tour, le RN était crédité en moyenne dans les sondages d’une fourchette de 220 à 290 sièges (presque la majorité absolue), le NFP de 140 à 220, et le macronisme tout inclus de 80 à 110 sièges[2]. Avant le second tour, ces moyennes étaient les suivantes : RN, 190 à 230 sièges ; NFP, 140 à 190 ; macronisme, de 110 à 140. Pour les résultats finaux : RN, 143 sièges ; NFP : 193 ; macronisme : 168. Pour les législatives, les projections de sièges sont bien sûr toujours délicates, encore plus avant le second tour, à cause de la grande multiplicité d’élections indépendantes. Mais justement, les petites variations s’annulent à l’échelle nationale, et permettent généralement une moyenne assez fiable. Pour preuve : pour les législatives de 2022, et encore plus pour celles de 2017, les écarts entre les projections et les résultats finaux étaient mineurs, même avant le premier tour. Il faut donc chercher la raison ailleurs. Celle-ci réside principalement dans le fait que les électeurs du NFP ont massivement voté (à 72%) pour le candidat macroniste lorsque celui-ci était opposé à un candidat RN[3]. Ce qui est cependant ici intéressant, c’est que cette décision n’a pas été massivement préméditée en amont, sinon, il n’y aurait pas eu beaucoup d’écarts avec les premières projections : elle a été décidée au dernier moment, et a été un réflexe de classe (y compris chez les électeurs LFIstes).
La logique à l’œuvre est donc simple à comprendre : échaudées par 7 ans de macronisme dévergondé, et dévastateur pour le niveau de vie des couches moyennes (puisque c’est bien cet électorat qui vote LFI et NFP), ces dernières ont d’abord fait mine de ne plus vouloir de ce pain-là (décidément bien noir). Mais devant le sérieux de la menace (c’est-à-dire de voir gagner le parti pour lequel votent le plus les ouvriers[4]), les réserves n’étaient plus de mise, et il fallait défendre ce qui devait l’être : c’est-à-dire, en dernière instance, la société civile, telle que Macron l’avait poussée au bout de sa logique, avec tous ses petits avantages mesquins qu’elle procure aux couches moyennes. Il ne fallait pas faire la mijaurée, il fallait y aller à fond : et ils l’ont fait, sans vergogne. Après tout, c’était ce qu’ils avaient fait en 2017 et 2022.
La véritable nouveauté cependant, et qui avait trompé beaucoup de monde, c’est qu’ils ont plus renâclé que d’habitude, et que jusqu’au dernier moment, on pouvait croire que ça y est, c’était fini, ils ne signeraient plus pour un peu de macronisme supplémentaire qui continuerait de baisser leur niveau de vie. Mais non, c’est plus fort qu’eux, et leur haine de classe du prolétariat est atavique : in secula seculorum, ils continueront à voter contre les ouvriers et le petit peuple, pour préserver cette société civile hégémonique, et leurs petits intérêts de classe mondains et mesquins.
Le résultat fut donc peu reluisant, et a donné les deux dernières piteuses années politiques en France : au lieu d’arriver premier, comme cela aurait été le cas sans ce « castorisme », le RN est arrivé troisième, hypothéquant dans l’immédiat les perspectives et dynamiques politiques nouvelles que nous avions esquissées à l’époque ; le NFP n’a rien gagné en termes de sièges à faire la voiture-balai du macronisme finissant, et s’est même ridiculisé en répétant contre les évidences qu’il avait gagné, et qu’il voulait le poste pour une improbable Lucie Castets, que tout le monde a oubliée désormais ; quant au macronisme, il s’est sauvé pour un moment du néant politique où il était pourtant promis, et qu’il ne tardera pas à rejoindre, fût-ce avec retard, et dans la douleur. Quelle belle opération que voilà en fin de compte !
Cette improbable survie du macronisme en 2024, permise par le NFP et ses électeurs, a donc donné une situation politique assez ubuesque, puisque l’intéressé, par son geste même de dissoudre, avait bien fait comprendre qu’il ne voulait plus vraiment gouverner la France, et qu’il était temps pour lui de se refaire une virginité politique (être le Dieu caché janséniste qui incarne la résistance anti-fasciste depuis l’Élysée face à un Jordan Bardella premier ministre) en attendant 2027 (et de partir travailler pour l’Europe, la banque, ou qui sait, on ne se fait pas trop de soucis pour lui de ce côté-là), et peut-être de revenir ensuite (en 2032, ou avant, s’il n’a pas trouvé un joujou plus intéressant d’ici-là). Las, E. Macron a dû continuer d’incarner son propre rôle, qui ne l’intéresse plus vraiment visiblement (« sur la politique nationale, je lâche le manche ! » aurait-il osé[5], ou même plus récemment un improbable « si j’étais sentimental, je me suiciderais[6] »), et a donc passé les deux dernières années à nommer des premiers ministres dont la principale fonction était surtout de ne rien faire : deux années sans vrai budget[7] (puisqu’on reconduit à l’identique, cela évite de parler de ce qui fâche), alors que la France a une dette record (3,5 milliards de mille sabords !)[8] ! Le niveau stratosphérique de celle-ci rend d’autant plus étonnant le calme et la passivité des marchés financiers durant ces deux dernières années : la dette publique française est devenue une montgolfière géante, qui gonfle et qui monte, et pour l’instant sans limite visible ni clairement définie, et qui, comme la montgolfière du petit Spirou, atteindra peut-être un jour l’Amérique par-delà les océans. M. Barnier et F. Bayrou l’ont donc appris à leurs dépens : au pays des forces politiques congelées par le castorisme, malheur à qui tente de faire un mouvement ! Malgré des débuts chaotiques, S. Lecornu semble donc avoir trouvé la botte secrète (dont on a du mal à voir pour l’instant à quoi elle pourrait bien lui servir) : ne rien faire, et attendre 2027.
On notera cependant ici une petite exception, mais qui est justement révélatrice de l’ambiance anthropologique de la France des deux dernières années : la loi sur l’euthanasie, baptisée « loi relative au droit à l’aide à mourir », et adoptée en août 2026. Nous ne discuterons pas de la question philosophique et éthique de l’euthanasie : disons simplement que si le matérialisme n’est pas forcément opposé sur le fond à l’idée[9], le fait de le promouvoir dans une société de classe, et en période de dégradation de l’accès aux soins, ne doit pas faire illusion. Nous ne discuterons pas non plus de l’aspect médical et juridique du texte, qui soulève cependant bien des problèmes : c’est justement la version plus dure de l’euthanasie, avec très peu de barrières et de garanties, qui a été adoptée[10]. Non, ce qui frappe dans ce texte, c’est qu’il s’agit du seul projet de loi que l’Assemblée nationale a vraiment été capable de porter durant cette législature. Malgré les apparences, il a d’ailleurs plutôt fait l’unanimité : la gauche et les macronistes ont massivement voté pour, et si le RN a plutôt voté contre, il n’y avait pas de consigne de vote, preuve du désintérêt de fond pour la question[11]. On peut d’ailleurs imaginer que si le texte avait été moins extrémiste, le RN aurait voté pour comme un seul homme. Que le seul projet qui arrive à réunir les forces élues de la nation dans la France de 2026 porte justement sur le suicide assisté, dans sa version la plus extrême, devrait nous alerter sur la pulsion de mort qui hante la société française. Si on ajoute à cela que le dernier grand projet de loi qui avait fait l’unanimité à l’Assemblée nationale était la constitutionnalisation en mars 2024 du droit à l’avortement (que personne ne menace en France…), il devient difficile de nier le nihilisme commun qui semble habiter cette situation générale[12]. Là encore, il n’y a pas de problème avec le droit à l’avortement en soi, mais l’enthousiasme peu commun des représentants de la nation à vouloir le constitutionnaliser, sans aucune raison rationnelle, montre bien que le fond du sujet était ailleurs.
[1]https://grosrougequitache.
fr/le-temps-de-la- clarification-chroniques-dune- anarchie-annoncee/ [2]https://commons.wikimedia.
org/wiki/File:Legislatives- 2024-Graphique-projection- sieges-v3.png?uselang=fr [3]https://www.sciencespo.fr/
fr/actualites/legislatives-le- decryptage-du-second-tour-par- 8-chercheurs/ [4]Il faudra le dire, et le redire devant le négationnisme qui subsiste à gauche sur le sujet : 57 % des ouvriers ont voté RN en 2024. Si ce n’est pas une hégémonie de classe ! https://www.ipsos.com/fr-fr/
legislatives-2024/sociologie- des-electorats-legislatives- 2024 [5]Vrai ou faux, se non è vero, è ben trovato, comme disent les italiens :https://www.rtl.fr/actu/
politique/emmanuel-macron- veut-lacher-le-manche-et-ne- plus-se-meler-de-politique- nationale-7900562059 [6]https://www.midilibre.fr/
2026/09/27/si-jetais- sentimental-je-me-suiciderais- les-confidences-demmanuel- macron-en-coulisses-plus- isole-que-jamais-a-lelysee- 13571253.php [7]https://www.touteleurope.
eu/vie-politique-des-etats- membres/france-le-budget-2026- est-definitivement-adopte-par- l-assemblee-nationale/ [8]https://www.capital.fr/
economie-politique/la-dette- publique-de-la-france-va- atteindre-1217-du-pib-en-2027- selon-bercy-un-record-1530286 [9]Pensons au très beau texte de Montaigne, Des coutumes de l’île de Céa, ou à ceux d’Épictète sur la « porte ouverte ».
[10]Et il faut que ce soit un député LR qui monte courageusement à la tribune pour dénoncer ces aspects-là, et les résumer avec brio, sous le brouhaha des autres députés :
[11]https://www.assemblee-
nationale.fr/dyn/17/scrutins/ 2107 [12]https://www.vie-publique.
fr/loi/292357-liberte-recours- ivg-dans-la-constitution- avortement-loi-du-8-mars-2024
À suivre…
Deuxième partie : « Paris vaut bien un bracelet »
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