La presse économique en France est-elle condamnée à tomber entre les mains de milliardaires avides d’influence ou d’entrepreneurs peu scrupuleux ? Alors que la concentration bat son plein dans le secteur, à l’image d’un Bernard Arnault (LVMH) s’accaparant 80 % de l’information économique hexagonale, via le rachat de titres comme Les Echos, Mieux vivre votre argent, L’Agefi, Investir ou Challenges, un autre acteur quasiment inconnu, à la surface financière bien plus modeste, tente de s’y faire une place, en récupérant des médias en difficulté à la barre des tribunaux de commerce. Avec à la clé, pour ces journaux « sauvés » de la liquidation, l’administration d’une potion très amère, selon les éléments rassemblés par l’Humanité, mêlant recours massif à l’IA et management brutal. Cet acteur, c’est l’avocat et entrepreneur Gaspard de Monclin, 34 ans, dont la société Overlord a repris à l’été 2025 le magazine Le Revenu, média spécialisé dans le conseil en placements financiers, avant de racheter, en mars dernier, pour une bouchée de pain (10 000 euros), Le Nouvel Economiste, hebdo vieux d’un demi-siècle. Dans son viseur désormais, d’autres titres historiques de la presse française, comme Le Monde Informatique et Le Journal des Entreprises, dont les éditeurs ont été placés en redressement judiciaire. « Bien plus intéressant d’acquérir des entreprises à la barre du tribunal plutôt qu’en bonne santé »Pour financer ces « nouvelles acquisitions stratégiques », destinées à faire naître « un puissant conglomérat de médias indépendants », Gaspard de Monclin a lancé jeudi 25 juin une nouvelle levée de fonds – la « dernière », précise-t-il -, un an après celle qui avait permis de rassembler, selon l’entrepreneur, « un million d’euros en 24 heures », au moment de la reprise du Revenu. Dans une vidéo destinée à séduire les investisseurs, diffusée sur le site d’Overlord Média, sa filiale dédiée à la presse, il assume volontiers son côté prédateur : « Il est bien plus intéressant d’acquérir des entreprises à la barre du tribunal plutôt qu’en bonne santé », lance-t-il sans fausse pudeur, évoquant « une fenêtre d’opportunité historique », avec « d’un côté, beaucoup de médias en difficulté parce qu’ils refusent de se moderniser » et « de l’autre, une accélération technologique avec l’intelligence artificielle », vue comme « un levier pour réduire les coûts ». Sur son compte Instagram, le 23 juin, il allait même plus loin, énumérant les avantages incomparables de ces « rachats à la barre » : aucune reprise des dettes, seuls les actifs sont récupérés ; possibilité de choisir, dans la masse salariale, les salariés conservés. Un tri, qualifié de « deuxième effet magique », qui permet de « redimensionner l’entreprise pour le vrai besoin de marché ». Traduction ? « Tu vas mettre beaucoup d’IA pour ne prendre qu’une équipe resserrée qui va être suffisante pour générer le chiffre d’affaires », explique, toujours cash, le jeune chef d’entreprise. Sur 11 salariés du « Revenu », seuls cinq sont encore en posteUn business model impossible à appliquer « dans une société qui va bien », insiste-t-il, car cela coûterait « beaucoup d’argent ». « Parce qu’il y a des indemnités de rupture, parce qu’il y a des contentieux derrière, parce qu’il y a beaucoup de problèmes. Nous, on n’a rien de tout ça, assure notre Bernard Tapie 3.0, dans la même vidéo. On n’a aucun contentieux, on n’a aucune indemnité de rupture. On ne reprend que les gens qui veulent continuer à travailler, qui sont bons, qui sont motivés et qui vont écrire une nouvelle page avec nous. » Une assertion qui fait rire jaune, aujourd’hui, nombre de ceux qui ont été conviés à « écrire la nouvelle page » du média financier Le Revenu. Lors de la reprise en juillet 2025, Gaspard de Monclin s’était engagé à reprendre 11 des 21 membres de l’effectif. D’après nos calculs, il n’en resterait plus aujourd’hui que cinq en poste. « Qui doivent subir quasiment tous la même situation de souffrance au travail que nous subissions quand nous étions au journal », alerte, sous couvert d’anonymat, un ancien salarié. Et les autres ? Pas moins de quatre ont engagé des actions en justice contre Overlord Media, deux parce que l’entrepriserefusait de leur régler les indemnités relatives à la clause de cession – cette disposition qui permet aux journalistes de quitter leur employeur après un changement de propriétaire, tout en percevant des indemnités – ; et deux autres après des licenciements pour faute grave, « signifiés du jour au lendemain, dans des conditions très brutales », indique cette même source. Une cinquième personne a dû attendre plusieurs mois pour récupérer les documents lui permettant de s’inscrire à France Travail. Et une sixième est en arrêt maladie de longue durée… Contacté pour s’expliquer sur ces procédures, Gaspard de Monclin ne nous a pas répondu. L’ex community manager dénonce « une pression malsaine » et des humiliationsCe climat social pesant n’a pas touché que les salariés « historiques » du Revenu, conservés après la reprise de juillet 2025, mais aussi d’autres, plus jeunes, embauchés pour développer la présence numérique du titre. Community manager de 24 ans, Cédric fait partie de ceux-là. D’octobre 2025 à avril 2026, le jeune homme a officié comme responsable des contenus numériques et réseaux sociaux du Revenu. « Au début, ça se passait bien, mais très vite, la situation s’est dégradée. Gaspard de Monclin parlait mal aux salariés, nous mettait la pression pour qu’on produise toujours plus de vidéos. C’était une pression malsaine, il n’hésitait pas à humilier les gens. J’en ai fait des malaises, sur le chemin du boulot. Une collègue de la vidéo, elle, a fait un burn-out au bout de quatre mois dans l’entreprise. Elle n’a toujours pas retrouvé de travail depuis. » Engagé comme free-lance, le contrat de Cédric n’a pas été renouvelé en avril dernier. « Sauf que Gaspard de Monclin n’a pas voulu me régler ce qu’il me devait, notamment les 15 jours de préavis prévus dans mon contrat. C’était une petite somme… Mais quand je suis venu réclamer mon dû au journal, il a appelé la police, prétextant une agression… » Toujours secoué par cet épisode douloureux, mais aussi soulagé d’être sorti de cet environnement de travail toxique, Cédric avoue « hésiter » sur la meilleure façon de faire valoir ses droits. L’Inspection du travail va être saisieRegroupés dans un collectif informel, plusieurs de ses anciens collègues du Revenu ont, eux, arrêté d’hésiter. Affligés par la gestion humaine et éditoriale de Gaspard de Monclin, ils devraient saisir l’inspection du travail dans les prochains jours pour alerter sur les « méthodes brutales et dévalorisantes » du jeune patron de presse, ainsi que ses nombreux « manquements ». Dans leur projet de texte que l’Humanité s’est procuré, ils fustigent la « stratégie low cost » mise en place par le repreneur, notamment « la délocalisation d’une partie importante des fonctions liées aux publications vers la Tunisie (rédacteurs, maquettistes, monteurs, comptable, responsable marketing) », ainsi que le déploiement « massif de l’intelligence artificielle », « mise en œuvre sans le mentionner de manière transparente auprès de ses lecteurs ».
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