Chère lectrice, cher lecteur,
J’ai beau travailler dans un média appelé « Le Nouvel Obs », je n’ai jamais réussi à n’être qu’un simple observateur des évènements. Oh ! croyez bien qu’on aimerait ça, nous les journalistes, être quelquefois capables d’adopter la position de l’enregistreur dépassionné, du sismographe tranquille qui énonce les faits avant de rentrer chez lui pour regarder un match de la Coupe du monde.
Mais voilà, quand les évènements sont tragiques (autant dire très souvent), nous les vivons aussi comme des acteurs, au même titre que les autres citoyens qui habitent ce monde. Acteurs souvent désemparés, navrés, impuissants et même, cela arrive, se sentant un peu coresponsables.
Cette forme de déplaisante coresponsabilité avec un évènement négatif, je l’ai ressentie très récemment en tombant sur une interview de l’écrivain Hervé Guibert datant des années 1990. Il y évoque la figure de Roland Barthes, et, sans trop en dire (le billet est
là), témoigne que l’auteur de « Mythologies » a eu une conduite qui relèverait aujourd’hui sans doute d’une forme d’agression sexuelle.
Etais-je donc coresponsable de cet agresseur ? Non, bien sûr. Mais j’ai réalisé combien moi et ceux de ma génération (avec des exceptions) avions été capables de ne pas voir ce qui, pourtant, nous crevait les yeux. Et notre inattention, elle, était complice.
Ce billet m’a valu quelques félicitations de lecteurs qui, comme moi, disaient se sentir coupables d’avoir si longtemps gardé les yeux fermés. Il m’a valu aussi un mail d’insulte, me traitant d’ « hypocrite », de « moralisateur », proclamant que Barthes, le grand, l’immense Barthes, n’avait rien d’un vulgaire agresseur pour colonnes des faits-divers.
A chacun de se faire son idée en lisant ce billet. A chacun aussi d’examiner, le plus honnêtement possible, sa conscience.
Arnaud Gonzague
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