« Salut l’ami ! Tu as bien reçu mon bouquin ? » Tous les journalistes qui rendent compte des parutions de livres connaissent cette question, qui déboule de temps à autre dans leurs SMS. Et tous pensent alors : « Eeeh merde ».
Même les plus blindés sont plongés dans l’embarras. Bien sûr, qu’on l’a reçu ! Les livres ne s’échappent pas subrepticement des centres de tri postal, cela se saurait. L’auteur du livre et du SMS fait le ballot, sa question est purement rhétorique : il veut juste savoir si un article sera publié sur sa prose. Après avoir reçu la réponse, généralement brève et plate (« Oui, merci beaucoup, et bravo »), certains insistent : « C’est un livre important, tu vas faire quelque chose ? ». Le bêtisier de ces sollicitations est riche, du lustré « J’aimerais beaucoup que vous évoquiez mon livre dans vos colonnes », au jupitérien « Sois mon messager ! » en passant par le hardi « A vous de jouer ! » (1).
C’est humain. Mais que faire ? Le pire, ce sont les premiers romans écrits par vos connaissances. Il arrive qu’ils soient très bons, mais c’est assez rare, il faut l’avouer. Quand l’objet est extirpé de l’enveloppe de l’éditeur, vous êtes certes heureux pour l’auteur ou l’autrice, mais vous êtes aussi comme une poule devant un couteau. Vous le feuilletez du bout des doigts. Si vous êtes emballé – cela arrive –, le malaise est alors renforcé : est-ce vraiment pour de bonnes raisons ? N’est-ce pas parce que vous avez de l’affection pour ce primo-romancier ou cette primo-romancière ?
Les plus insistants sont souvent les serial-writers, ceux qui publient une fois par an. Ils ont le tutoiement facile et peu d’inhibitions. Vous esquivez une fois, deux fois, trois fois… Ils finissent par découvrir subitement un complot : « Te fatigue pas, pour moi c’est désormais clair, “l’Obs” m’a blacklisté ». Vous protestez, ils n’en démordent pas. Ce qui n’empêchera pas ces censurés autoproclamés de récidiver. Ce qu’ils devraient savoir, c’est que leurs copains journalistes sont alors comme la crème : plus on la bat, plus elle durcit.
Que faire quand on reçoit le fameux SMS ? Il n’y a pas vraiment de bonne tactique. La plus lâche : gagner du temps par une phrase qui n’engage à rien (« Il est sur le haut de ma pile ! », « Je me suis jeté dessus ! »). La plus hypocrite : trouver un paratonnerre. On confie le livre à un collègue susceptible d’être intéressé par le sujet : « Il est entre de bonnes mains, celles d’Elisabeth Philippe ! ». La plus diplomatique : « Cela n’a rien contre toi, mais on traite un livre sur 50 tu sais… » La plus franche, mais la plus risquée pour l’amitié : « Ecoute, on se connaît trop, j’ai donc un conflit d’intérêts. Je préfère que tu l’adresses à quelqu’un d’autre ».
Un jour, interrogé par un de ses copains qui ne comprenait pas pourquoi aucune ligne n’avait été publiée sur son roman, Eric Aeschimann a tenté : « Regarde, mon propre roman, personne n’en parle ! » Ce à quoi son interlocuteur a répondu sur le ton de l’évidence : « Mais toi, c’est pas pareil ! »
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