« Le chômage des seniors, grand absent du débat sur les retraites »
Retarder
le départ en retraite sans adopter une stratégie pour combattre le
chômage des seniors, qui touche 300 000 d’entre eux, conduit
à une impasse, soulignent les chercheurs Thomas Capelier et Carole
Tuchszirer dans une tribune au « Monde ».
Tribune. Le recul de l’âge de la retraite est une constante des réformes engagées depuis le début des années 2010, une tendance à l’œuvre dans la plupart des pays européens. Mais la France se singularise par la difficulté à maintenir les seniors sur le marché du travail. Certes, le taux d’emploi des plus de 50 ans s’est accru sensiblement sur la période récente, mais la situation des seniors de plus de 60 ans exige de tirer la sonnette d’alarme.
Pour beaucoup, le report de l’âge de la retraite s’est traduit par une éviction pure et simple du marché du travail. Chez les 60-64 ans, le taux d’emploi plafonne à 31 % en 2018 ; 7,5 % d’entre eux sont au chômage, le plus souvent depuis plus d’un an, quand d’autres ont basculé dans l’inactivité et les minima sociaux. Aujourd’hui, près de 900 000 actifs de plus de 55 ans sont inscrits comme demandeurs d’emploi en catégories A, B, C. Sur dix ans, leur nombre n’a fait que croître : les plus de 60 ans sont aujourd’hui 300 000 à être inscrits à Pôle emploi, contre 50 000 en 2012.
Dans le débat actuel sur les retraites, on aborde l’emploi des seniors sous l’angle de l’allongement des carrières, du maintien en emploi, de la santé au travail. Mais comment le chômage des seniors est-il pris en compte ?
En juillet, la Cour des comptes regrettait « le délaissement des politiques en faveur de l’emploi des seniors » et « l’absence de stratégie nationale du service public de l’emploi » sur ce sujet. Durant plus de trente ans, les politiques publiques ont fait du traitement social du chômage et des mécanismes de cessation anticipée d’activité l’essentiel de la politique de l’emploi en direction des seniors. A partir du milieu des années 2000, les pouvoirs publics changent de cap. Pour relancer l’emploi des seniors, ils décident de mettre un terme à la logique des préretraites et aux dispositifs qui lui étaient associés : fin des garanties de ressources, de la dispense de recherche d’emploi, etc.
« Sans état des lieux, comment faire pour déconstruire les stéréotypes attachés à la figure du chômeur senior ? »
Malheureusement, aucune politique active de l’emploi n’a pris le relais de ces mesures dites passives pour favoriser le retour à l’emploi des seniors au chômage. Les « plans seniors » et le « contrat de génération » de 2012 ont fait long feu, et les quelques contrats aidés qui subsistent aujourd’hui ne ciblent pas le public des seniors, très faiblement représenté dans ces dispositifs. Sur les 140 000 contrats aidés signés en 2018 par les entreprises, seuls 47 000 concernent les actifs de plus de 50 ans. Seulement 16 % des chômeurs de plus de 50 ans ont pu bénéficier des parcours mis en place par les structures d’insertion par l’activité économique. Du côté de la formation professionnelle, même constat, puisque seulement 3 % des chômeurs de plus de 55 ans accèdent chaque année à des actions de formation.
Certes, il existe des initiatives locales intéressantes en matière d’accompagnement des seniors et d’intervention auprès des entreprises, au niveau d’agences de Pôle emploi ou d’acteurs associatifs notamment. Mais elles sont modestes dans leur ambition et leur ampleur, et ne s’inscrivent pas dans une stratégie d’ensemble.
Une population hétérogène
Il est vrai que la population des demandeurs d’emploi senior est hétérogène et exige une distinction entre différents types de profils et de tranches d’âge. On voit bien qu’aucun acteur ne souhaite, en ciblant cette population, contribuer à la stigmatiser. Mais l’absence de diagnostic partagé entre les partenaires sociaux et les pouvoirs publics entretient aveuglement et préjugés. Sans état des lieux, comment faire pour déconstruire les stéréotypes attachés à la figure du chômeur senior (volontiers réputé moins productif et peu flexible, trop cher pour un recruteur, etc.), pour valoriser ses atouts (par exemple l’expérience et les soft skills [« compétences douces »] que les employeurs se plaignent souvent de ne pas trouver chez les jeunes) et pour enfin interroger les pratiques d’embauche des entreprises et la manière dont les seniors candidatent ?
Il serait temps de capitaliser l’expérience accumulée par les acteurs de l’emploi et de la formation qui se sont emparés du sujet du chômage des seniors, de procéder à un état des lieux et à une évaluation rigoureuse de leurs actions, d’en partager les enseignements et de s’accorder sur des axes de progrès.
Le plan d’investissement dans les compétences (PIC), volet « sécurité » de la « flexicurité » prônée par le gouvernement, ne doit pas être une nouvelle occasion manquée. Sur le papier, les conditions sont réunies pour que ce plan, avec 15 milliards d’euros sur cinq ans, fasse émerger des réponses ambitieuses au chômage des seniors. Le PIC vise à former un million de demandeurs d’emploi peu ou pas qualifiés, en suscitant des dispositifs innovants répondant aux besoins de compétences de l’économie. Mais la priorité donnée aux publics jeunes a drainé les projets et les fonds, et les premières vagues d’appels à projet n’ont au mieux qu’effleuré la cible des seniors. Il n’est pas trop tard pour élargir l’approche. Par exemple pour expérimenter des parcours de formation dont le déroulement et le contenu seraient mieux adaptés aux seniors, en partant de l’expérience acquise pour cibler l’effort de formation, en adaptant la durée de la formation, les modalités pédagogiques, par le biais de la formation en situation de travail… Ou encore pour soutenir les intermédiaires de l’emploi dans des démarches d’innovation et de formation visant à améliorer leurs interventions vis-à-vis des demandeurs d’emploi seniors et des recruteurs. Bien d’autres pistes mériteraient d’être explorées.
Il sera difficile de mettre en œuvre une réforme des retraites sans prendre en compte le chômage des seniors. Il est temps de partager un diagnostic sur le sujet et d’engager enfin une politique d’inclusion des seniors sur le marché du travail qui traite à la fois du maintien en emploi et du chômage.
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