Le village d'Al-Khathlah s'étend à la pointe d'une langue de sable, qui s'enfonce dans des montagnes mauves et escarpées au centre du Yémen, dans la province de Marib. Son école compte 300 élèves, garçons et filles. Des insti-tuteurs et un médecin y vivent, un ingénieur, des militaires. Abdoulrahman Saïd Al-Adhal, 41 ans, unnotable du village, tient à mentionner ces figures locales afin que l'on ne s'imagine pas qu'Al-Khathlah est un lieu hors la loi, un repaire reculé d'Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA), la branche yéménite de l'organisation djihadiste internationale, que les forces américaines ont frappé, le 23 mai, dans ce village. Considéré comme l'un des groupes terroristes les plus dangereux au monde par les Etats-Unis, notamment pour avoir tenté de faire exploser des avions de ligne, AQPA est à l'origine de l'attaque contre Charlie Hebdo, en janvier 2015.
Le raid, conduit au sol par les troupes d'élite des Navy Seals avec un appui aérien, visait un centre de commandement d'Al-Qaida, selon le Pentagone, qui a annoncé la mort de sept djihadistes. L'armée américaine ne disposait, le 23 mai, d'
" aucun élément "indiquant que des civils aient été touchés. Les villageois affirment que cinq civils ont été tués, et cinq autres blessés.
Parmi ces derniers, Mourad Saïd Al-Adhal, 22 ans, a refusé qu'on l'ampute d'une jambe, comme le prescrivait son chirurgien. Une partie des nerfs et de l'os a été détruite. Le jeune homme espère pouvoir être opéré à l'étranger. Depuis le 23 mai, six femmes enceintes du village ont perdu leur enfant avant terme, dit Abdoulrahman Saïd Al-Adhal, rencontré à Marib début novembre, avec trois jeunes hommes blessés durant le raid, dont un adolescent de 12 ans. Une voisine est devenue
" folle ", selon lui :
" Elle a perdu la tête : c'est le bruit des armes. " Une autre demeure prostrée, après avoir vu son mari mourir dans leur lit, touché par une balle perdue. Elle l'avait supplié de cesser de gémir, de peur que ses plaintes n'attirent les soldats américains
. " Les femmes et les enfants vivent dans la peur, dit-il.
Dès qu'ils entendent un bruit inconnu, ils crient qu'un “drone” approche, ils courent se mettre à l'abri dans les maisons. "
Stratégie " d'enfouissement "Ce raid est le second que les forces américaines reconnaissent avoir mené au Yémen, après un précédent autorisé par Donald Trump en janvier, à Yakla, à une cinquantaine de kilomètres au sud d'Al-Khathlah. Cette première opération terrestre américaine dans le pays avait tué 25 civils, selon le Bureau of Investigative Journalism (BIJ) et l'organisation Human Rights Watch. Sous la présidence de M. Trump, les forces américaines ont relancé avec une intensité inédite leur campagne d'assassinats ciblés contre AQPA, engagée il y a quinze ans. Au moins 124 frappes aériennes ont été menées cette année, pour l'essentiel entre les mois de mars et mai, sur un total d'au moins 280 depuis 2002, selon un décompte du BIJ.
Les Etats-Unis cherchent à rattraper un
retard : AQPA et son paravent local, Ansar Al-Charia, ont prospéré comme jamais au Yémen depuis que le gouvernement légitime a été forcé à l'exil, en mars 2015, par des rebelles chiites originaires du nord du pays, le mouvement houthiste. Profitant de la guerre qu'une coalition de pays arabes dirigée par l'Arabie saoudite mène depuis plus de deux ans pour repousser ces rebelles, Ansar Al-Charia, laissé relativement en paix dans le sud du pays, s'est implanté. Le groupe a pu administrer le port de Moukalla, en tirant d'immenses revenus durant un an, avant d'en être chassé par la coalition en avril 2016.
Dans d'autres provinces, les djihadistes sunnites ont plongé dans la guerre, se réinventant en force de résistance à " l'agresseur chiite " : ils combattent les rebelles houthistes, en guerre contre le gouvernement internationalement reconnu du président Hadi – réfugié en Arabie saoudite – dans la province d'Al-Baïda, un fief djihadiste, et se fondent dans une galaxie de milices progouvernementales qui les affrontent à Taëz.
En parallèle des frappes américaines, des milices armées et financées par les Emirats arabes unis ont commencé à repousser les djihadistes, dans les provinces du sud et de l'est, tout au long de l'année et avec une intensité décuplée depuis septembre.
" Al-Qaida souffre aujourd'hui. De nombreux combattants se désolidarisent du mouvement : avec l'argent des Emirats, une partie des tribus a choisi son camp. Sous cette pression, la direction d'AQPA paraît se fragmenter ", estime Elisabeth Kendall, chercheuse à l'université britannique d'Oxford, qui se rend régulièrement au Yémen.
Ce mouvement n'entraîne pourtant pas tout le pays. AQPA a adopté une stratégie
" d'enfouissement " là où il est mis sous pression : il se voit contraint à la patience et réduit ses offensives, relève le spécialiste du djihadisme Dominique Thomas. Les tribus de Marib, elles, demeurent réticentes à s'engager dans la lutte. Leurs représentants affirment que le combat contre AQPA sert les intérêts de puissances étrangères, à leurs dépens.
" Nous avons arrêté de combattre Al-Qaida. Nous pourrions le faire, mais c'est une force étrangère qui s'en charge. Ce n'est plus notre travail si les Américains ne nous prennent pas en compte ", estime Mufarih Bahaibeh, un puissant chef tribal de la région.
D'autres leaders traditionnels rencontrés à Marib ne remettent pas en cause la légitimité des frappes américaines contre le noyau dur d'Al-Qaida, tant qu'elles ont lieu sur des routes isolées et dans les montagnes, loin des villages. Ils reconnaissent que les victimes civiles des drones demeurent relativement peu nombreuses : le BIJ a recensé un minimum de 33 morts depuis janvier, et 12 blessés. Mais ils préfèrent inciter les militants à quitter leurs villages pour aller se faire tuer ailleurs, plutôt que d'engager d'infinies luttes tribales en envahissant les armes à la main les zones où ils se sont implantés.
Le gouverneur de la province de Marib, Sultan Al-Aradah, déplore lui-même que les Américains aient envoyé leurs " boys " dans le village d'Al-Khathlah, en mai.
" Les habitants se sont défendus parce qu'ils n'avaient pas été informés que des militants recherchés se trouvaient dans le village " le soir du raid, estime-t-il. Interrogé sur ces invités nocturnes supposées, Abdoulrahman Saïd Al-Adhal, le notable local, se fait prudent. Il ne les a pas vus.
Dans les bureaux du gouverneur Al-Aradah, des fonctionnaires stockent des piles de déclarations de chefs tribaux, certifiant que tel ou tel militant d'AQPA a été exclu de leur communauté, qui ne le protège plus : une forme de permis de tuer.
" Les tribus n'ont pas le choix, les conséquences pour leur propre sécurité sont trop graves ", estime M. Al-Aradah.
Il serait difficile de taxer M. Al-Aradah d'angélisme : Marib a une longue expérience d'AQPA et de ses métamorphoses. C'est pour une bonne part chez lui, à Marib, que le groupe s'est structuré au début des années 2000. AQPA y a prospéré en exploitant les divisions et la frustration des tribus du coin – déjà rétives à l'autorité de l'Etat central – due à l'absence de retombées de la production pétrolière locale. Le groupe y dispose encore d'ancrages importants.
Depuis le début de la guerre contre les houthistes, cependant, le gouverneur jouit d'une situation enviable au Yémen. Sa province a résisté, dès l'automne 2014, à l'avancée des rebelles, qui tiennent la capitale, Sanaa, et le nord-ouest du pays. La ville de Marib est un fragile havre de paix dans ce pays ravagé : elle s'enrichit grâce à l'arrivée de familles qui fuient les zones rebelles. AQPA n'y a revendiqué aucune attaque cette année.
Le gouverneur Al-Aradah est lui-même issu de l'une des principales tribus de la région : il sait négocier avec elles, là où les forces de sécurité sont absentes. Signe de l'ambiguïté de ces relations : son propre frère, Khalid Ali Mabkhut Al-Aradah, a été placé sous sanctions, en mai, par le département du Trésor américain, pour avoir facilité des transferts d'armes, de matériels et de militants d'Al-Qaida. Le gouverneur a
contesté cette affiliation auprès de l'ambassadeur amé-ricain au Yémen, qui s'est contenté de lui recommander
" de prendre un avocat ".
Les Etats-Unis mènent leur guerre secrète jusqu'au cœur de Marib, affirme Sadam Al-Adwar, responsable sur place de l'organisation de défense des droits de l'homme Mwatana. Le 3 août, le militant a documenté une frappe contre un minibus dans la ville. Un responsable supposé d'Al-Qaida est mort, qui sous-louait discrètement une maison voisine avec sa famille. L'un de ses enfants aurait également été tué, un autre blessé.
Le 2 septembre, une frappe américaine a encore tué deux militants, à bord d'une voiture au sud-est de Marib. Les lieux n'étaient pourtant pas si isolés.
" Nous aurions pu y aller nous-mêmes : ce n'était pas nécessaire d'envoyer un drone ", estime le gouverneur.
Une telle déclaration place les forces américaines en porte-à-faux vis-à-vis de leurs propres règles d'engagement, qui stipulent qu'une frappe ne peut être ordonnée que lorsque les autorités locales ne peuvent ou ne veulent pas prendre l'opération en charge.
Louis Imbert
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire