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Christophe Ferrari : “Les liquidateurs judiciaires se comportent comme des dieux”
L’ancien président de la Métropole de Grenoble ne mâche pas ses mots sur l’affaire de la liquidation de Vencorex. Plongée dans un dossier où les zones d’ombre confinent au secret d’Etat.
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Le tribunal de commerce de Lyon a attribué la reprise de l’entreprise Vencorex - une toute petite partie de l’activité en fait - au groupe chinois Wanhua via sa filiale hongroise BorsodChem pour la somme de 1,2 million d’euros. Un montant dérisoire au regard de l’enjeu : le sel ultra-pur de Vencorex était utilisé pour la dissuasion nucléaire, les missiles M51, les bosters d’Ariane 6 ou encore pour refroidir les transformateurs haute puissance de RTE.
Nous avons dans un avant-propos posé le cadre d’un dossier qui touche tout à la fois à l’avenir de la chimie en France, à la réindustrialisation, à la souveraineté, à des activités stratégiques, mais aussi au fonctionnement de la justice consulaire et au rôle et à l’incompétence de l’Etat. Un dossier que nous allons alimenter au fil de chapitres dans les semaines à venir.
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Présentation en liminaire de l’entretien avec Christophe Ferrari, l’ancien président de la Métropole de Grenoble et toujours maire de Pont de Claix en Isère - un de ceux qui a cru et soutenu le projet de reprise de Vencorex - des différents protagonistes.
Vencorex : entreprise de chimie intégrée autour de deux grandes branches. D’un côté, la filière sel–électrolyse : à partir de la saumure issue de la mine de Hauterives, Vencorex produisait du sel purifié puis, par électrolyse, du chlore, de la soude et de l’hydrogène, ainsi que de l’acide chlorhydrique. Une partie de cette production alimentait notamment Arkema, au cœur d’une chaîne industrielle allant jusqu’au zirconium nucléaire de Framatome. De l’autre, son activité isocyanates, cœur de métier et principale valeur ajoutée de l’entreprise, produisait notamment des dérivés tels que Tolonate et Easaqua, utilisés dans les revêtements, peintures, adhésifs et différents secteurs industriels, dont l’automobile. C’est cette seconde filière qui a été rachetée par le chinois Wanhua.
Arkema : géant mondial de la chimie de spécialités. Partenaire industriel historique de Vencorex, notamment via son site de Jarrie en Isère, Arkema utilisait le sel purifié fourni par Vencorex pour produire notamment du chlore et de la soude. Le chlore alimentait notamment la chaine de fabrication du zirconium de Framatome utilisé pour fabriquer les gaines qui entourent le combustible nucléaire. Arkema produisait également du perchlorate de sodium à partir du sel de Vencorex, perchlorate utilisé dans la fabrication des propergols solides destinés notamment aux lanceurs Ariane 6 et aux missiles M51 pour la dissuasion nucléaire française.
Wanhua Chemical : géant chinois de la chimie et un des leaders mondiaux des isocyanates, notamment du MDI (méthylène diphényl diisocyanate), utilisé principalement dans les polyuréthanes. Wanhua était également un concurrent de Vencorex sur le marché des isocyanates. Le groupe dispose d’une importante implantation industrielle en Europe avec sa filiale hongroise BorsodChem, l’un des principaux producteurs européens d’isocyanates. Dans le dossier Vencorex, Wanhua est devenu le repreneur d’une partie des activités isocyanates de son ancien concurrent.
Exalia : projet de reprise de la filière sel-chlore de Vencorex porté par Séverine Dejoux, ancienne salariée de Vencorex, et Olivier Six, entrepreneur et dirigeant du groupe Orio, avec l’appui d’anciens salariés, d’industriels locaux et un soutien des collectivités, de l’État et de Bpifrance. Exalia proposait de relancer la production de chlore, de soude et d’acide chlorhydrique à partir du sel issu de la mine d’Hauterives, tout en modernisant les installations grâce à un procédé plus économe en énergie et moins carboné. Le projet prévoyait une montée en puissance progressive de l’activité et de l’emploi, avec environ 250 emplois dans un premier temps.
Nous laissons cet article en accès libre. Les chapitres qui suivront, et qui vont venir décortiquer cette affaire, emblématique à tout point de vue, seront réservés à nos abonnés qui auront souscrit un abonnement payant. La prese indépendante a un prix…
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L’Eclaireur - Quel est votre sentiment sur la liquidation de Vencorex mais aussi sur le fonctionnement des tribunaux de commerce et le rôle de l’Etat dans cette affaire ?
Christophe Ferrari - Il y a un an et demi, en septembre 2024, le placement en cessation de paiement de Vencorex traduisait une situation de sous investissement de la part de l’entreprise et de son actionnaire thaïlandais sur le site et, finalement, une absence de volonté de se diversifier pour ne pas dépendre que de produits qui étaient eux mêmes fabriqués par la concurrence chinoise. C’est ce sous investissement et cette absence de stratégie industrielle qui a totalement fait effondrer le système puisque Vencorex ne pouvait plus vendre ses produits, les Chinois inondant le marché européen avec le même produit à des prix extremement bas…
L’Eclaireur - Le coût de l’énergie a joué aussi ?
Christophe Ferrari - Oui et non. Parce que c’est un des très gros atouts aujourd’hui de la plate-forme chimique de Pont de Claix.
La réalité, c’est que pendant la période Covid, les Chinois ont produit énormement de réserves pour les mettre sur le marché quasiment à perte. Le but derrière était de tuer la concurrence, ce qu’ils ont finalement réussi. C’est vrai pour la chimie et c’est vrai pour tellement d’autres sujets…
Vencorex illustre aussi cet affaiblissement de l’Etat et de son administration centrale à être dans une approche stratégique des filières en difficulté. L’apogée dans ce dossier a été un ministre, Marc Ferracci, qui a été un ministre dans son bureau à Bercy, qui n’a été un ministre que de l’accompagnement de la désindustrialisation.
On est tout de suite tombé sur un mur, sur quelqu’un qui détestait le milieu de la CGT et qui a vu dans le piquet de grève et dans les élus locaux des empêcheurs de, finalement, passer à autre chose rapidement. Son seul sujet était que les salariés partent avec un billet et l’affaire était réglée. Il n’est jamais venu sur le site, ne nous a jamais réuni à Bercy.
Cela va totalement changer avec le ministre Sébastien Martin qui aura une attitude complètement différente sur ce dossier.
On est au mois d’octobre. Il y avait plein de possibilités de reprises, avec plusieurs repreneurs sur les rangs. On était plutôt optimiste. Et là c’est la douche froide : il n’y a que la proposition chinoise avec une reprise de 50 salariés, et une portion très réduite de l’activité de Vencorex : le bout de la chaine des Tolonates. Finalement, aucun projet d’envergure. Cela a été le gros coup de massue. C’est à moment là oque le territoire s’est mobilisé, la CGT, les industriels, les collectivités… Et c’est là où a germée l’idée d’une reprise potentiellement par les salariés, globalement un projet alternatif.
La décision du tribunal de commerce est en avril 2025, rappelons-le nous. Pour être très transparent, on n’a eu la réalité des chiffres de Vencorex qu’à la mi-mars. Pour moi, il y a eu une volonté de cacher la réalité des chiffres. L’ancien patron de Vencorex, M. Béal, nous a d’abord expliqué qu’il y a un avenir sur ce site. Puis il a dit que ça allait être compliqué. Puis qu’il n’y a plus d’avenir. Lorsqu’il est convoqué à l’assemblée nationale dans le cadre de la commission d’enquête sur Vencorex, il a affirmé qu’il n’y avait pas d’avenir économique pour la plate-forme, ce qui est un non sens puisque le projet qui a été présenté après était viable !
Un porteur de projet s’est constitué d’abord au travers de la société coopérative (la SCIC, ndlr) puis d’une société plus classique qui avait elle-même un trouvé un investisseur étranger, indien. Si on avait eu trois semaines de plus pour finaliser l’offre de reprise, on aurait eu une offre vraiment sérieuse auprès du tribunal de commerce.
C’est la deuxième douche froide. Le tribunal nous dit : “votre offre n’est pas assez aboutie; on choisit celle des Chinois même s’il y a de la casse sociale”. Au final, on a un repreneur, Wanhua et sa filiale hongroise BorsodChem, qui a mis de l’argent sur un compte séquestre 1¹ … Cela ne peut que nous alerter sur ce qu’est la réalité de la façon de juger des tribunaux de commerce.
L’Eclaireur - Quelle a été la réponse du tribunal de commerce à la demande d’un délai supplémentaire ?
Christophe Ferrari - Avec le président du tribunal de commerce, nous avons porté cette demande auprès de la procureure générale de Lyon, Anne Kostomaroff et de son adjoint Olivier Naggabo - décédé depuis après une chute de son balcon à Grenoble. La procureure a contacté les services de Bercy pour vérifier que Vencorex avait encore la capacité de payer ses salariés quelques semaines. La procureure est revenue vers moi en disant qu’il n’y avait pas de capacité. Donc c’était terminé, l’affaire était faite.
La réalité n’était pas aussi juste que cela puisque le groupe thaïlandais PTT Chemical, l’actionnaire de Vencorex, avait encore une vingtaine de millions d’euros dans les caisses, notamment pour permettre la fermeture de la mine de sel d’Hauterives dans la Drôme.
Je suis convaincu qu’il y a une volonté de clore le chapitre et je pense que cela a été ça l’objet d’une discussion entre le ministre, Vencorex et peut-être d’autres industriels de la chimie, pour en finir au final avec Vencorex.
On passe alors en phase de liquidation. Les ex-salariés ont écrit un projet de reprise, qui est en fait la transformation de la société coopérative en une société anonyme classique, Exalia aux côtés du chef d’entreprise Olivier Six, avec beaucoup plus d’assurances sur les processus industriels, etc. Leur projet, à l’horizon de moins de dix ans, permettait d’atteindre 1600 - 1700 salariés sur la plate-forme.
Un ferrailleur a fait une proposition qui a été plus intéressante financièrement.
On aurait pu se dire que cela s’arrêtait là. J’ai pris mon téléphone, j’ai appelé le ferrailleur, il est venu dans mon bureau à Pont de Claix, avec les porteurs de projet, leurs avocats. Tout ceci pour trouver une solution qui permettait de travailler en bonne intelligence, pour que le ferrailleur puisse laisser l’espace nécessaire pour Exalia.
Précision de la rédaction : le tribunal avait attribué à All Metal la propriété des installations industrielles et équipements métalliques, tandis qu’une partie du foncier était attribuée à d’autres acteurs et au liquidateur selon les parcelles. L’idée discutée sous l’égide de Bercy était qu’Exalia rachète à All Metal une partie des installations et au liquidateur le foncier nécessaire à son projet.
Le liquidateur n’a jamais accepté. Les tribunaux de commerce, les liquidateurs, le pouvoir des liquidateurs, c’est un véritable sujet.
Les tribunaux de commerce, rebaptisés “tribunaux des affaires économiques”, ne sont pas des tribunaux des affaires économiques. Le seul sujet, c’est la valorisation foncière, la valorisation financière d’une société. Ce n’est rien d’autre. Il n’y a pas de regard sur le projet industriel. D’ailleurs je ne suis pas sûr qu’il y ait quelque compétence sur ce sujet-là.
Mais ce qui pose un vrai sujet en matière de transformation à venir des tribunaux de commerce, c’est qu’on ne peut pas considérer que la liquidation d’un garage automobile de quartier qui possède quelques machines, un pont roulant et quelques véhicules soit à mettre sur le même plan qu’une entreprise industrielle stratégique qui fabrique ou fabriquait des produits pour Arianespace, pour le nucléaire français et pour le civil et le militaire français.
Dans ce pays, on marche sur la tête… Il devait y avoir une réforme des tribunaux de commerce, à l’initiative d’Arnaud Montebourg. Jean-Marc Ayrault, alors premier ministre, a enterré ce projet de transformation des tribunaux de commerce et n’a jamais fait évoluer le sujet.
Voilà la réalité aujourd’hui : les liquidateurs se comportent comme des dieux. Je leur ai écrit sur la question du foncier, ils ne m’ont jamais répondu. Il n’y a pas de regard d’intérêt général. Plus ils font durer, mieux c’est pour eux : plus ils se paient.
Il y a un vrai sujet de fond. Je n’attaque pas les personnes en tant que telles mais la fonction aujourd’hui n’est pas compatible avec une stratégie ni du maintien du tissu industriel , ni de son développement.
L’Eclaireur - Vous avez donc sollicité le liquidateur sur la possibilité de lui racheter du foncier. Pourquoi s’y est-il opposé, au même titre qu’il s’est opposé à la proposition d’Exalia de racheter les installations à All Metal ?
Christophe Ferrari - Il ne nous a rien dit. Il ne nous parle même pas. En fait, on est transparent. Il y a eu une rencontre ultime entre Olivier Six, Séverine Dejoux (déléguée CGT, coporteuse d’Exalia, ndlr), le liquidateur et le juge. Dans les dernières semaines, la question était : peut-il y avoir un véhicule juridique qui permette de modifier la décision du tribunal, comme une ordonnance modificative ou une forme de transformation de l’offre du ferrailleur ? Le liquidateur s’y est opposé fortement et il a pesé en disant même au juge, je crois : “si c’est ça, nous attaquerons la décision qui serait prise par le juge”.
On a une situation ubuesque où , jusqu’au bout, on a un projet sérieux et jusqu’au bout, le liquidateur s’est opposé au projet de réindustrialisation. Tout le monde nous dit que si le dossier avait été au tribunal de commerce de Grenoble, cela n’aurait pas été jugé de la même façon.
L’Eclaireur - Où en est-on aujourd’hui, en termes de sécurité du site, du démantèlement, de ce qui sera fait, et ne sera pas fait, par le ferrailleur ?
Chistophe Ferrari - On a enclenché un travail avec la Métropole de Grenoble et l’Etat pour traiter la question du démantèlement. Il y a deux questions sur le démantèlement : à mon avis, le liquidateur comme le juge pensent que le ferrailleur va tout démanteler et que tout sera rendu propre. Cela ne sera évidemment pas le cas. Jusqu’où va-t-il démanteler et qu’est ce qu’il va démanteler ?
L’Eclaireur - On ne le sait pas ?
Christophe Ferrari - Non, on ne le sait pas. Il reste quatre industriels sur la plate-forme chimique, et qui sont aujourd’hui très inquiets : Suez, Seqens, Vega Energie et Wanhua. Le ferrailleur s’est positionné sur les rails des trains par exemple, sur les racks dans lesquels sont transportés des tuyaux qui sont utilisés par Suez… sauf qu’on ne coupe pas un tuyau comme ça.
Les industriels ont font remarquer que le ferrailleur allait travailler trois ans au démantèlement et qu’il allait devoir payer une part de la sécurité du site. Cela, All Metal ne l’avait pas du tout intégré. Il pensait arriver sur un site totalement vierge. Et bien non. Aujourd’hui, les quatre industriels se partagent une gestion de plate-forme très compliquée.
On a demandé au liquidateur de nous donner de façon très précise les phases de démantèlement, ce qui va être démantelé, quelle durée, dans quelles conditions de sécurité, etc. On ne les as pas. On va donc faire une demande formelle.
Je suis convaincu que le ferrailleur va venir, va prendre ce qui l’intéresse le plus, et va laisser tout le reste, qui sera à la charge de qui ? ça c’est un autre sujet.
L’Eclaireur - Une toute petite partie de l’activité a été cédée à Wanhua, les Tolonates, la gamme phare de durcisseurs polyisocyanates utilisée dans les peintures et vernis industriels haut de gamme, historiquement la martingale technologique de Vencorex. Pourquoi les brevets, sur les activités non reprises, lui ont également été cédées ?
Christophe Ferrari - C’est une vraie question que j’avais posée à la procureure générale, et qui avait été étonnée de cette décision.
Si vous détenez les brevets et que vous avez de l’espace (Wanhua a acquis 7 hectares de terrain sur le site, ndlr), vous êtes en capacité, pour un industriel qui voudrait les racheter, de lui permettre de s’installer. C’est un deal et cela a été validé par les services de Bercy.
La seule chose qui a échappé à Wanhua, c’est la filière chlore. Les Chinois n’avaient rien demandé. Là on n’a pas de brevets mais des savoir-faire. Ils n’ont pas été transférés aux Chinois.
L’Eclaireur - La filière chlore et soude que comptait reprendre Exalia et qui lui a finalement échappé puisque c’est à un ferrailleur, All Métal, qu’a été cédé le reste des installations pour être démantelé. Mais cela laisse entière la question de la dépollution du site. Et cette question n’a finalement pas été prise en compte par le liquidateur ?
Christophe Ferrari - Pas du tout. On n’a jamais pu discuter de cela avec l’Etat, avec qui que ce soit. On avait demandé. Le ministre Marc Ferracci avait dit qu’il nous proposerait un pacte de revitalisation. Résultat, il n’y a rien. C’est un mot à la mode sans pour autant rien mettre dedans, un très beau papier cadeau, mais sans que l’on sache ce qu’il y a dedans.
L’Eclaireur - N’était-il pas possible de faire appel des différentes décision du tribunal de commerce, lors de la première phase (l’attribution à Wanhua) puis de la seconde phase (la cession à All Metal) ?
Christophe Ferrari - On est dans une justice où l’appel fait partie du processus, démocratique et contradictoire. Là non.
L’Eclaireur - Mais vous aviez demandé à la procureure générale la possibilité de faire appel…
Christophe Ferrari - Oui. Lors de la première phase de la procédure, la procureure générale avait appelé le ministère quant à la possibilité que soient octroyées trois semaines supplémentaires pour permettre au projet de coopérative porté par les salariés avec un industriel indien, d’être finalisé. Le ministre a dit non : il n’y a pas matière à avoir trois semaines supplémentaires.
Il peut y avoir un appel, au tribunal civil. Le problème, c’est que c’est trois ou quatre ans de délai. On ne l’a pas fait. Il aurait fallu une réponse plus rapide.
Pour la seconde décision, celle de la cession à All Metal, j’avais écrit à la procureure. Elle m’avait répondu qu’il n’y avait pas de sujet d’intérêt public. Elle considérait qu’elle ne pouvait faire le recours que sur la base d’un intérêt public et elle considérait qu’il n’y avait pas d’intérêt public. Ce qui est assez fou là aussi.
L’Eclaireur - Quelles sont les répercussions pour les entreprises, sous traitant ou clients de Vencorex ? On a beaucoup parlé d’Arkema, de Framatome mais il y a aussi Air liquide (qui a arrêté son site hydrogène/monoxyde de carbone à Pont-de-Claix, Vencorex étant son client unique), Seqens, Feralco, qui dépendaient de l’acide chlorhydrique de Vencorex…
Christophe Ferrari - Toutes se sont adaptées. Elles sont allées chercher des plans B. Framatome a développé ses propres activités 2² pour ne plus être dépendante. Arkema va chercher une partie du sel purifié en Allemagne.
On est dans un système qui n’a pas joué l’écosystème. Un système qui a vu la fermeture de Vencorex et qui s’est ensuite adapté. Enfin… je pense qu’il y a des entreprises qui n’ont pas pu s’adapter parce qu’elles travaillaient directement avec la plate forme. Il y a dû avoir des pertes de postes, c’est évident.
L’Eclaireur - Au regard de l’affaire Vencorex, ou du moins ce que l’on en sait, les décisions du tribunal de commerce de Lyon étant particulièrement opaques, peut-on considérer que l’Etat est complice d’une justice consulaire qui n’a que faire de l’intérêt industriel ? Rappelons qu’en phase de liquidation, le législateur ne demande pas de juger l’intérêt industriel d’une offre de reprise mais seulement la capacité financière - pour rembourser des créanciers…
Christophe Ferrari - En fait, c’est une chaîne complète qui dysfonctionne. Une chaîne qui fonctionnait très bien tant que l’on n’était pas dans une espèce d’attaque en règle et puissante, de concurrence internationale, asiatique et américaine, sur notre industrie.
Des Vencorex, il y en a eu plein d’autres en France.
On n’a pas de politique industrielle en France. Sébastien Martin commence à mettre en place des petits outils mais globalement on n’a pas une chaîne complète qui dit “c’est stratégique, on le défend”.
La nationalisation temporaire par exemple n’a pas été retenue pour Vencorex (cette proposition avait été réclamée dès le début, mais Marc Ferracci l’avait rejetée, ndlr). La nationalisation temporaire avait du sens puisqu’on avait le repreneur (la SCIC et l’industriel indien, ndlr). Est-ce que le précédent Vencorex n’a pas contribué à la proposition de nationalisation d’ArcelorMittal³ ?
Il faut repenser la chaîne. Se doter d’une administration française organisée dans le cadre d’une politique industrielle et qui n’est pas dans accompagnement de la perte industrielle, dans une vraie stratégie, ce que l’on n’a pas aujourd’hui. Il faut que le parlement se donne une feuille de route, industrielle, qu’il y mette des moyens et qu’il adapte les outils à cette politique.
On a une politique industrielle européenne qui est extrêmement faiblarde, le problème est là aussi. J’ai par exemple essayé de joindre Stéphane Séjourné ( le commissaire à l’industrie, aux PME et au marché unique à Bruxelles, ndlr). Il ne m’a jamais répondu. Ni accusé réception d’aucune manière.
L’Eclaireur - Qu’est ce qui vous avait été répondu sur la proposition de nationalisation de Vencorex ? Que c’était hors de prix ?
Christophe Ferrari - Oui.
J’étais allé voir Bruno Retailleau (alors ministre de l’iintérieur, ndlr) quand il est venu faire un tour des préfectures sur la question de la sécurité. Nous avons abordé le sujet de la nationalisation des chantiers navals de Saint Nazaire. Il m’a répondu “oui ça a été efficace, ça a marché”. Qui était l’acheteur des chantiers navals ? Un italien pourtant, un européen (Fincantieri, ndlr) !
Sur Vencorex, la majorité présidentielle a été dans une approche hyper dogmatique. Les LR ont été très absents du dossier Vencorex aussi. J’ai écrit à Laurent wauquiez, il ne m’a jamais répondu - Fabrice Pannekoucke a été présent mais Laurent Wauquiez jamais. Est-ce que c’est parce qu’il y avait trop de parlementaires Nouveau Front Populaire ? Melenchon est venu, Roussel est venu… C’était le grand défilé des leaders de gauche… sauf Olivier Faure qui n’est jamais venu. Ni Marine Tondelier. C’est Cyrielle Chatelain qui a proposé la voie de la nationalisation, c’est elle qui a porté la proposition de loi.
On a touché du doigt ce qui était une forme de patriotisme économique, une capacité de croire dans un tissu local capable de porter un processus de reconquête industrielle. Mais on a un Etat qui n’a pas de politique industrielle, mais surtout pas le courage d’assumer…
Tout a changé avec Sébastien Martin. Tout d’abord parce que je le connaissais déjà très bien puisque c’était le président des Intercommunalités de France. Il était un élu local, très impliqué dans les processus de friche, etc. Sébastien Martin sait qu’il y a un travail à mener. Marc Ferraci n’a jamais voulu travailler avec les acteurs locaux. Je ne sais même pas s’il savait comment étaient organisées les collectivités.
Je pense que si on avait eu Sébastien Martin au départ, l’histoire n’aurait pas été écrite de la même façon.
L’Eclaireur - Au final toutefois, ça ne change pas grand-chose, le résultat est là… Est-ce qu’une personne, un ministre a encore le pouvoir de faire changer le cours d’une histoire ? Ou Sébastien Martin est-il seulement arrivé trop tard ?
Christophe Ferrari - Sébastien Martin a fait bouger le sujet de la mine d’Hauterives. La mine de sel, la source de Vencorex, était un sujet totalement bloqué sous Ferracci. Sébastien Martin a ouvert le sujet pour son rachat par Exalia. Il est venu deux fois à Pont de Claix, notamment quand Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, a organisé les assises du Made in France. Je ne sais pas si on aurait pu sauver le dossier mais il avait l’écoute. J’ai été reçu plusieurs fois dans le bureau de Martin à Bercy. Ferracci jamais.
J’ai bien eu Marc Ferracci au téléphone. C’était en novembre 2024 au congrès des maires à Paris. Je vais à l’assemblée nationale pour rencontrer un député. Je croise sur le perron de l’assemblée Roland Lescure, ancien ministre de l’Industrie, qui me demande où en est le dossier Vencorex. Je lui fais part que je n’ai aucun contact avec Marc Ferracci. Il me dit “mais ce n’est pas possible ! Je vais vous aider”. Une heure et demi après, j’avais Marc Ferracci au téléphone. C’est la seule fois !
Son seul sujet à Marc Ferracci lors de l’échange téléphonique a été de déplorer les piquets de grève. C’était ça son sujet.
L’Eclaireur - Vous connaissez aussi très bien un autre dossier dans lequel le rôle des tribunaux de commerce et le rôle de l’Etat posent sérieusement question. Vous êtes même le seul élu à avoir très tôt porté ce dossier. Je parle du dossier de la reprise par le groupe Avec de Bernard Bensaïd de la clinique mutualiste à Grenoble. Pour rappel, le groupe Avec dont L’Eclaireur a largement parlé, est cet empire médico-social construit par Bernard Bensaid, et qui se retrouve au cœur de procdures judiciaires. On a vu des tribunaux de commerce qui continuaient de céder toutes sortes d’entités à ce groupe alors que les dossiers mettant en cause sa gestion s’accumulaient…
Christophe Ferrari - Avec aussi, d’une certaine façon, une stratégie en matière de santé publique, et un code de la mutualité, qui laissent ouvert aujourd’hui à des voyous la capacité d’entrer et de prendre possession d’objets d’intérêt public pour leurs propres intérêts. Et ça a été le cas.
Le dossier de la Mutualiste que j’ai porté, assez seul puisque la ville de Grenoble était assez distante de tout ça dans le mandat, est aussi un exemple d’un système d’une grande lâcheté. On a fait de la santé un bien de consommation. On l’a rendue extrêmement technocratique et on laisse à des gens comme Bernard Bensaïd le soin de pouvoir prendre le pouvoir avec des entités fantômes, des fausses mutuelles avec des membres de sa famille, sur des objets territoriaux, patrimoniaux. Cela nous montre la financiarisation du système et la perte du pouvoir politique.
Sur la Mutualiste, on m’a beaucoup dit qu’en tant que président de la Métropole de Grenoble je n’avais rien à faire dans un dossier comme celui-là.
L’Eclaireur - On se rappelle qu’Olivier Véran soutenait la reprise de la clinique mutualiste par le groupe Avec…
Christophe Ferrari - Mais bien sûr. Je me souviens de tous ceux qui me donnaient des leçons, Emilie Chalas (député macroniste à l’époque, ndlr) la première, m’expliquant que Bernard Bensaïd était quelqu’un de vachement bien, de passionnant !
L’Eclaireur - On a vu des tribunaux de commerce accepter des reprises d’entités par le groupe Avec en même temps que des décisions de justice étaient rendues sur d’autres entités au sein du même groupe… On a un peu du mal à croire que tout ceci n’était pas connu de la justice consulaire…
Christophe Ferrari - Oui… Il faut lire le rapport sur les fonds vautours d’Aurélie Trouvé, députée LFI, qui a été la présidente de la commission économique avant la dissolution et qui nous a énormément aidé sur le dossier Vencorex. On est exactement dans le même sujet. On est dans une forme de prédation où la loi ne défend pas l’intérêt général des Français.
Un compte sous séquestre impose que Wanhua dépose l’argent sur un compte, argent qui bloqué temporairement jusqu’à la sécurisation juridique de la reprise.
Pour la fabrication du zirconium destiné notamment au nucléaire, Framatome utilisait le chlore fourni par Arkema sur la base du sel ultra-purifié de Vencorex. Depuis, Framatome a mis en place un système de secours (« back-up ») à Jarrie, avec un approvisionnement en chlore provenant de fournisseurs alternatifs. En parallèle, une source alternative française de chlore a été sécurisée pour le nucléaire civil.
En novembre 2025, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi portée par le groupe La France insoumise/GDR pour nationaliser les actifs stratégiques d'ArcelorMittal. Le texte était rejeté par le sénat en février 2026 avant de revenir en juin 2026 en deuxième lecture à l’Assemblée nationale. Il a été adopté par la commission des finances le 3 juin, puis présenté le 11 juin sans aboutir à une adoption définitive à ce jour.
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Directrice de la publication : Patricia Cerinsek



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