Invalides, c’est-à-dire impotents, impuissants, empêchés. On ne fait guère attention à ce genre de mots, mais c’était bien la France des invalides qui rendait un hommage national à Edgar Morin ce 03 juin dernier. Quel hommage pour notre intello le plus populaire, sa longévité record et son grand chapeau ? Officiels empaillés, musique de défilé, discours ChatGPT et surtout pas de sujets qui fâchent, surtout pas. L’exact contraire d’Edgar Morin, son contraire point par point. C’était l’hommage des invalides à un coureur de fond.

Un instant, un peu de vent donnait un peu de vie et on espérait que le chapeau d’Edgar allait s’envoler, quitter ce linceul tricolore avec tout ce beau monde courant pour le rattraper, se montant sur les épaules, volant comme dans un Chagall, appelant les hélicoptères et toute l’armée de l’air.
Une jolie scène, de belles images, un bel hommage. Chapeau l’artiste ! Mais même le chapeau était attaché.
Il manquait quelqu’un pour raconter tout ça : Edgar Morin lui-même.
Ces jours derniers, dans ce fleuve d’hommages, toutes les facettes du bonhomme ont été évoquées, exagérées ou minimisées, selon la coutume du costume que l’époque vous taille pour vous faire entrer dans le cercueil de la renommée.
Mais il y a ce qui est passé sous le tapis, ce qui est invalidé par les invalides, à commencer par l’engagement d’Edgar Morin jusqu’au bout pour la cause palestinienne.
Pourtant, pour ça, en 2002, il fut poursuivi pour racisme et même pour terrorisme !
Vous le saviez ?
« Le 4 juin 2002, Edgar Morin publie dans le journal Le Monde, avec Sami Naïr et Danièle Sallenave, une tribune intitulée « Israël-Palestine : le cancer ». Cet article y développe l’idée que « ce cancer israélo-palestinien s’est formé, d’une part, en se nourrissant de l’angoisse historique d’un peuple persécuté par le passé et de son insécurité géographique ; d’autre part, du malheur d’un peuple persécuté dans son présent et privé de droit politique ».
Il critique « l’unilatéralisme » que porte la vision israélienne des choses. Pour lui, « c’est la conscience d’avoir été victime qui permet à Israël de devenir oppresseur du peuple palestinien. Le terme Shoah, qui singularise le destin victimaire juif et banalise tous les autres (ceux du Goulag, des Tsiganes, des Arméniens, des Noirs esclavagisés, des Indiens d’Amérique), devient la légitimation d’un colonialisme, d’un apartheid et d’une ghettoïsation pour les Palestiniens ».
Cet article vaut à Edgar Morin et à ses coauteurs un procès pour « diffamation raciale et apologie des actes de terrorisme », intenté par les associations France-Israël et Avocats sans frontières. Ces associations obtiennent la condamnation du philosophe par la cour d’appel de Versailles, mais ce jugement est cassé par un arrêt définitif de la Cour de cassation, qui reconnaît que la tribune incriminée relève de la liberté d’expression de ses auteurs » (voilà ce que dit Wikipédia).

La deuxième intifada (2000-2005) a été en France l’occasion pour l’extrême droite et le lobby sioniste français d’accuser d’antisémitisme toute critique des attaques israéliennes contre les Palestiniens. La méthode n’était pas nouvelle mais elle est devenue alors plus systématique avec pour but essentiel de faire passer l’accusation d’antisémitisme de l’extrême droite vers la gauche et vers l’islam. L’avocat d’extrême droite Gilles-William Goldnadel en était déjà l’inlassable militant, son djihad à lui.
À l’époque, il s’est lancé dans une série de procès et d’attaques contre des personnes « de gauche » comme Éric Hazan, Pascal Boniface, le MRAP et beaucoup d’autres dont Là-bas si j’y suis suite à une série de reportages à Gaza pendant l’intifada en 2001.
Nous avons été relaxés et presque tous ces procès ont échoué tout en laissant les taches de ce quelque chose que la calomnie laisse pour longtemps dans les esprits.
Mais surtout, aujourd’hui, un quart de siècle après, ce qui semblait alors grotesque s’est inversé. Le Rassemblement national, parti d’extrême droite aux racines profondément antisémites, est chaleureusement reçu en Israël et c’est au contraire La France insoumise qui est soupçonnée d’antisémitisme.
Notre accusateur forcené, Gilles-William Goldnadel, grand ami de Benjamin Nétanyahou, est devenu une vedette omniprésente dans tous les médias d’extrême droite, de CNEWS à Valeurs actuelles, avec des arguments délicats : « j’accuse la France insoumise d’être un nid de cloportes antisémites et d’excréments » (12 janvier 2026).
Il faut le rappeler, l’instrumentalisation politique de l’antisémitisme mène inéluctablement à sa banalisation. À un certain moment, il finit par ne plus alarmer personne. Les responsables de cette instrumentalisation sont responsables de l’augmentation de l’antisémitisme aujourd’hui. Voilà des combats à mener pour saluer la mémoire d’Edgar.
Daniel Mermet
P.S. Deux émissions de Là-bas à retrouver sur ce sujet avec Edgar Morin :
1) « Israël-Palestine, le cancer » : ne pas se taire (25 juin 2002)
2) Le monde moderne et la question juive (17 janvier 2007)
De livres en articles, Edgar Morin n’a pas cessé de se définir comme un « juif spinozant », qui refuse toute idée de peuple élu et qui, comme d’autres dans la persécution et l’exil, au contraire, s’est bâti une sensibilité universaliste qui rejette tout communautarisme, tout enfermement identitaire, toute fermeture aux autre persécutés, toute indifférence aux autres malheurs du monde.

« Là-bas si j’y suis », de Gaza au tribunal
En juin 2002, en même temps qu’Edgar Morin et ses collègues étaient poursuivis, j’étais moi aussi accusé pour les mêmes motifs et par les mêmes personnes. J’ai été relaxé et acquitté pour la plus grande rage de mes poursuivants mais, aujourd’hui, 25 ans plus tard, il arrive que cette affaire remonte à la surface au détour d’une conversation de façon un peu floue, un peu vague. Aussi, à l’attention de ma descendance dans les siècles à venir, voilà cette histoire racontée dans cinq articles dans la presse de l’époque : la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/la-bas-si-j-y-suis-de-gaza-au-tribunal
Daniel Mermet

Edgar Morin : « Terre-Patrie » (1993)
L’écologie n’a pas été une de ses casquettes parmi toutes les autres, mais son plus grand chapeau. Le titre de ce livre écrit avec Anne-Brigitte Kern, sorti en 1993, dit tout, Terre-Patrie : la-bas.org/la-bas-magazine/entretiens/edgar-morin-terre-patrie-1993

Pétain, Christophe Barthès : même combat ?
Le nouveau maire Rassemblement national de Carcassonne se lâche. Ce Trump occitan haut en couleur veut que tout le monde marche au pas. En ce moment, il est engagé dans un véritable bras de fer avec les forces de gauche, syndicats, partis de gauche et société civile : la-bas.org/la-bas-magazine/entretiens/petain-christophe-barthes-meme-combat

L’obsession migratoire
Nombreux sont les candidats à l’élection présidentielle française, en ce début de campagne électorale, à s’élever avec force conviction contre la « submersion migratoire ». Gérard Mordillat, lui, propose de lutter contre l’obsession migratoire : la-bas.org/la-bas-magazine/chroniques/l-obsession-migratoire

Fela Kuti : « Zombie »
Olivier Besancenot vous fait découvrir Fela Kuti à travers une chanson de 1976 qui donna son nom à l’album paru la même année, Zombie : la-bas.org/la-bas-magazine/chroniques/fela-kuti-zombie

Areski est parti
Areski Belkacem (23.01.1940 - 01.06.2026) : la-bas.org/la-bas-magazine/la-musique-de-la-bas/areski-est-parti

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