Vendredi 5 juin – #112 : L’IA m’a tué
BONJOUR CHERS XOOMERS ! Il faut parfois lever le nez de la piste de dance. Cette semaine, j’ai adressé à la rédaction de l’Opinion – une des plus productives de France ! – une copie de la keynote du président du New York Times, prononcée à Marseille lors du congrès mondial des médias. Il ne fallait pas la rater. Son titre : comment sauver le journalisme au temps de l’IA. Son objet : analyser comment les géants de l’intelligence artificielle sont en train d’asphyxier (oui, oui, le mot n’est pas trop fort) la presse. Je vous explique.
Rupture. Avant même l’arrivée de l’IA, la presse écrite traditionnelle a été bousculée par la révolution d’Internet et des smartphones. Bousculée ? « Au cours des deux dernières décennies, les Etats-Unis ont perdu 75 % de leurs journalistes et plus de 3 000 journaux », chiffre Arthur Ochs Sulzberger (la situation française n’est guère plus brillante, mais en partie masquée par les aides publiques). Encore existait-il alors un pacte – très déséquilibré – avec les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Ils pillaient les contenus, captaient une part croissante des recettes publicitaires, mais offraient en contrepartie une audience plus large aux médias. Il subsistait donc, malgré tout, un échange de valeur.
Pillage. Ce ne sera plus le cas avec l’IA. « La disruption s’annonce plus dévastatrice », s’alarme l’Américain. Il ne mâche pas ses mots. Pour lui, la suprématie des géants de l’IA, « les plus riches et les plus puissants de l’histoire de l’humanité », a été possible « par le péché originel qui anime leurs produits d’IA : un vol éhonté de propriété intellectuelle qui s’est produit à une échelle sans précédent ». Comprenez bien. Avant, Google était un moteur de recherche qui, pour répondre à vos questions, vous aiguillait vers des contenus journalistiques. Désormais, Google AI Overviews devient un moteur de réponses : fini la redirection vers les sites des médias. Résultat, nous dit A. O. Sulzberger, « il est dix fois plus difficile aujourd’hui qu’il y a dix ans d’amener un utilisateur Google à cliquer sur un lien. » L’audience s’effondre, le pacte est cassé, le pillage continue (les bots d’IA se moquent des restrictions explicites sur l’accès et l’utilisation des contenus des sites web, y compris des paywalls).
Impunité. Démonstration implacable. Les modèles d’IA sont constitués de quatre ingrédients de base, explique le président du NYT . Un : le talent des ingénieurs inventeurs des algorithmes. Deux : les puces et les data centers qui définissent la puissance de calcul. Trois : l'énergie, le secteur étant un consommateur gargantuesque d'électricité. Et quatre : les données, c’est-à-dire les contenus. Pour débaucher les meilleurs, contracter avec Nvidia et refroidir ses méga-ordinateurs, la big tech de l’IA est prête à dépenser des dizaines de milliards de dollars. Et pour les contenus ? Rien ou si peu (les accords de licence sont ridicules). Faute de moyens ? Allons... La valeur boursière des six principales entreprises d’IA s'élève à 11 000 milliards de dollars, trois fois le PIB de la France! A croire que cette puissance offre une certaine impunité. Et d’abord celle de violer la propriété intellectuelle...
Effacement. Pas question d'être technophobe, ni de contester les nouveaux usages des consommateurs. Mais prenez la mesure du défi. A. O. Sulzberger : « A elle seule, Meta génère désormais huit fois plus de revenus publicitaires que tous les journaux de la planète réunis ». Pour compenser cette colossale perte de chiffre d’affaires, nombre de médias se sont tournés vers des modèles d’abonnement. « Mais dans la mesure où les gens se rendent compte qu’ils peuvent accéder gratuitement à des contenus volés via des produits d’IA, il sera difficile pour les organes de presse de développer et d’approfondir leurs relations avec des abonnés potentiels », conclut, implacable, Sulzberger. Le grand effacement menace. Car combien de temps les groupes de presse pourront-ils payer des journalistes pour produire des contenus de qualité ensuite volés par des diffuseurs parasites ?
Vice. La perfidie de ce cercle vicieux est sans limite : parce qu’ils ne sont pas considérés comme des éditeurs mais comme des hébergeurs, les plateformes et les agents IA ne sont pas responsables des contenus postés par les utilisateurs. Fake news ou information à très forte valeur, qu’importe, pourvu qu’ils aient l’attention du consommateur. Au passage, la démocratie en sort sacrément abîmée. Entendons-nous bien, chers xoomers, il ne s’agit pas de faire pleurer sur le sort de la presse. Bien d’autres secteurs ont été et seront frappés par des disruptions technologiques. Lorsque j’arrive tous les matins dans l’openspace silencieux de la rédaction, je me pince : suis-je toujours vivant ? car il m’arrive de plus en plus souvent de rêver que l’IA m’a tué...
GenXO. GenXO, c’est un X comme eXpérience et un O comme Opportunité, pour les actifs suractifs de plus de 55 ans qui résistent, mieux accompagnent la transformation du monde. Puisque l’on appelle désormais les membres de la Génération Z les zoomers, je propose de baptiser notre communauté les xoomers.
XOOMERS, SI VOUS TROUVEZ CETTE EDITION UTILE, TRANSMETTEZ-LA A QUELQU’UN QUE VOUS ESTIMEZ !
Rémi Godeau, directeur de la rédaction de l’Opinion
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