Vendredi 22 mai – #110 : L’art du jugement
BONJOUR CHERS XOOMERS ! Xi a déclaré à Trump que Poutine pourrait « regretter » l’invasion de l’Ukraine. Ce titre du Financial Times m’a rappelé qu'à l’origine de l'échec du nouveau tsar, il y a une colossale erreur de jugement : croire que les Européens, gavés, nihilistes et fatigués, ne bougeraient pas le petit doigt pour défendre la liberté. Par ricochet, les thuriféraires français du KGBiste (comme Eric Zemmour, déclarant à l’Opinion : « Je rêve d’un Poutine français ») ont payé cher leur manque de vista.
Chance. Fort de ce constat, je m’interroge : il existe une littérature fournie sur l’intelligence, des podcasts sur le leadership ou le talent, des vade-mecum sur comment provoquer la chance, mais pas grand chose sur le jugement. Etrange, non ? L’intelligence résout des problèmes posées, le jugement choisi lesquels valent la peine d’être posés. Le talent exécute, le jugement sait quand s’abstenir. La chance survient, le jugement la reconnaît.
Capacité. Alors, comment le définir ? Comme la capacité à prendre une décision juste en situation d’information incomplète, d’enjeux contradictoires et de pression du temps. Ou comme la faculté de l’esprit permettant de bien juger les choses qui ne font pas l’objet d’une connaissance immédiate certaine, ni d’une démonstration rigoureuse (source pour les boomers: le Petit Robert).
Capacité d’intégration. J’allais m’étonner qu’aucun ouvrage n’explore ce sujet jusqu’à ce que je tombe sur Political Judgment, d’Isaiah Berlin. J’adore ce penseur libéral. Point de départ de sa thèse : pourquoi parler d’hommes d’Etat pour certains politiques et refuser l’appellation pour d’autres, parfois pourtant plus intelligents, plus cultivés ou plus moraux ? Parce que, nous dit Berlin, le chef d’Etat possède une faculté particulière qu’aucune éducation ne garantit et qu’aucune science ne formalise.
Intégration. Il l’appelle la « capacité d’intégration » : saisir simultanément un nombre élevé de données hétérogènes et en extraire un sens de ce qui est possible. A l’inverse, le mauvais politicien raisonne à partir de modèles, de doctrines, de précédents historiques mal digérés – il agit sur une réalité fantasmée...
Maîtrise pratique. Isaiah Berlin, encore : le sens de la réalité, c’est savoir ce qui va avec quoi . Quelles réforme passera, quelle alliance tiendra, quel discours portera, quel adversaire pliera ? On est loin de la culture française où l’ENA et les grands corps professent que la conduite des affaires publiques est une affaire de raison appliquée. Le philosophe d’Oxford (1909-1997) nous explique ce qui cloche dans cette approche : les concours consacrent le savoir abstrait, mais ignorent la maîtrise pratique.
Déficit pratique. D’où il ressort que la France ne souffre pas d’un déficit d’intelligence politique, mais d’un manque d’intelligence pratique. Nous produisons les analystes les plus brillants, et les décideurs les plus à côté de la plaque. Ce paradoxe, démontre Berlin, est la conséquence mécanique de notre modèle de formation.
Cas concrets. Maintenant, amusez-vous à appliquer la théorie de Berlin à la politique française. VGE et sa vision moderniste ? L’incarnation française de l’intelligence de l’inspection des finances et, avec son accordéon ou ses dîners chez l’habitant, l’absence de sens de la réalité. Lionel Jospin en 2022 et le fameux « mon programme n’est pas socialiste » ? L’exemple de la réussite et de l’intégrité à Matignon et du manque de discernement vis-à-vis des attentes de son électorat en tant que candidat.
Sens du réel. Encore ? François Hollande, élu sur « mon ennemi, c’est la finance » et converti à la politique de l’offre ? Isaiah Berlin dirait que l’intelligence dissociative a remplacé l’intégration. Emmanuel Macron ? Une intelligence reconnue et un manque du sens du réel... reconnu (la dissolution est son chef-d'œuvre).
Endogamie. Le drame, c’est que cette absence de jugement des dirigeants politiques s’aggrave dans un monde de plus en plus complexe. Parce que l’endogamie des élites s’accroît. Parce que la com envahit tout ; or passer son temps à produire des signes laisse peut d’espace pour recevoir des signaux. Parce que la rationalité gestionnaire s’est généralisée au-delà de la politique. Partout, on remplace le jugement humain par des KPI, des process, des reportings. Au point de perdre la capacité de percevoir ce qui ne se laisse pas mesurer ?
Clé. Chers xoomers, lisez Berlin ! L’expérience accumulée constitue un patrimoine cognitif dont le pays a besoin. Le sens de la réalité ne s’achète pas auprès d’un cabinet de conseil ; il se cultive, au fil des ans, par une exposition au monde tel qu’il est. A la fin de son essai, Isaiah Berlin note que les sociétés qui se débarrassent du jugement au profit du modèle, du système, finissent toujours par produire des dirigeants à la fois plus diplômés et plus catastrophiques... Alors n’oubliez pas, la clé pour diriger, décider, c’est de savoir ce qui va avec quoi.
GenXO. GenXO, c’est un X comme eXpérience et un O comme Opportunité, pour les actifs suractifs de plus de 55 ans qui ont le sens des réalités. Puisque l’on appelle désormais les membres de la Génération Z les zoomers, je propose de baptiser notre communauté les xoomers.
XOOMERS, SI VOUS TROUVEZ CETTE EDITION UTILE, TRANSMETTEZ-LA A QUELQU’UN QUE VOUS ESTIMEZ !
Rémi Godeau, directeur de la rédaction de l’Opinion
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