Alors que les transpositions de romans ou d’essais en BD font des cartons, une question se fait jour : que cherche-t-on quand on adapte un livre en roman graphique ? Juste à livrer un équivalent dessiné de la version de départ ? Ou bien à créer son propre récit ?
La première option donne souvent des pensums laborieux à lire. « La Recherche du temps perdu » en huit albums avec reprise fidèle du texte proustien, jetez-y un œil, c’est juste absurde. Tiphaine Rivière, elle, a choisi la deuxième option : elle s’empare d’un texte, le malaxe, le mâchouille, se l’approprie, jusqu’à ce qu’elle soit en mesure d’en faire la matière première de son propre récit. Elle ne transpose pas, elle crée une œuvre qui parle d’une œuvre.
Elle a inauguré ce dispositif avec « la Distinction », paru en 2023, d’après l’essai de Bourdieu (1979). Rivière suit une poignée d’élèves de terminale à qui leur prof d’économie explique la pensée du sociologue. Prendre conscience que nos goûts obéissent à des normes sociales est une puissante révélation pour des adolescents. A peine découvert, le concept d’« habitus » devient un moyen de décrire les petits travers de sa famille − et de prendre de la distance. Ce que l’on devinait de manière floue gagne en netteté, ce qui agaçait trouve son explication. Nommer, c’est sortir des routines étouffantes, c’est gagner en liberté, c’est choisir sa vie. Très réussi, l’album a rencontré un large écho, avec 77 000 exemplaires vendus et plusieurs traductions, dont une en coréen.
En signant « Kafka, les mécanismes du pouvoir » (L’Iconoclaste), la bédéaste s’attaque à un autre monument de XXᵉ siècle : « la Métamorphose ». Là, ce n’est pas un concept qui sert de moteur narratif, mais une image : le cafard. Page 9, l’animal est sur son lit, avec ses pattes poilues et ses yeux étonnés. Son regard, de plus en plus désespéré, parcourt tout l’album, jusqu’au renoncement final, lorsque, page 215, il se laisse mourir « poussé par la pression familiale ». La bonne peut alors jeter la carcasse à la poubelle.
Mais l’histoire de Gregor devenu cafard n’est que le fil autour duquel Rivière tricote son intrigue. Une nouvelle fois, le rôle central revient à un adolescent, Mathieu, qui est en train de préparer son bac de français, avec au programme, justement, « la Métamorphose ». L’irruption de la nouvelle de Kafka va chambouler la famille. A quoi rime cette transformation ? Pourquoi un cafard ? Comment comprendre la passivité de Gregor ? En quoi cela nous concerne-t-il ?
Chacun réagit à sa façon : Mathieu, d’abord, qui n’en peut plus d’être écrasé par son père ; sa mère qui travaille dans la tech et va s’interroger sur le sens de ce qu’elle fait ; ou encore la professeure de français, madame Dongo, qui explique à ses élèves les différentes interprétations de l’œuvre tout en se débattant avec ses propres contradictions. Pour tous, Gregor devient le symbole de l’obéissance volontaire, de notre acceptation des pouvoirs qui pèsent sur nous et auxquels nous préférons nous soumettre plutôt que d’affronter notre liberté. Quant au père − figure clé chez Kafka − on le verra se murer dans le déni, incapable de voir les dégâts que ses colères infligent à son fils.
Nous voilà loin de la simple « mise en dessin », de la paraphrase illustrée. Même le mot « adaptation » ne correspond pas vraiment. Ce que Tiphaine Rivière nous propose est plutôt une libre interprétation. Une réécriture sans entrave. Une variation sur un thème kafkaïen. Ou, pour le dire encore plus simplement : une métamorphose.
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