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Rappelons que c'est la BPI (donc l'Etat) qui avait permis le rachat de Verrallia, la filiale de Saint-Gobain au fonds d'investissement américain en 2015. La BPI siégeait au conseil. Elle avait accès aux informations stratégiques. L'Etat n'a-t-il pas vu venir les restructurations qui ont suivi ? |
Pendant qu’un four de Verallia, détenu alors par le fonds Apollo, s’éteignait en Charente et que 130 emplois étaient supprimés, 158 millions de dollars circulaient dans l’ombre entre le président d’Apollo et Jeffrey Epstein. La concomitance des faits jette une lumière crue sur l’environnement financier et décisionnel dans lequel s’est opérée la restructuration de Verallia.
En 2020, l’une de mes enquêtes révélait que le plan social de Verallia, acteur industriel français majeur de la fabrication de bouteilles et emballages en verre pour les vins, spiritueux et autres boissons, reposait sur une justification économique contestable. Il prévoyait la fermeture d’un four à Cognac et la suppression de 130 emplois au total, dont 80 sur le site de production charentais. Depuis, ces mesures ont été mises en œuvre. Contrairement au discours officiel de la direction, qui invoquait un contexte économique dégradé, les documents financiers que j’avais pu me procurer dans les paradis fiscaux montraient que le site demeurait rentable et que son activité ne justifiait pas, en l’état, l’ampleur des suppressions annoncées.
Une rentabilité réduite par l’ingénierie financière
L’impression de fragilité économique du site de production provenait notamment, selon mes révélations, de la structure financière mise en place après le rachat de Verallia par Apollo Global Management, un fonds d’investissement américain spécialisé dans le capital-investissement et les opérations de rachat par endettement (LBO).
Des charges financières élevées, issues de prêts intra-groupe à des taux supérieurs à 8 %, venaient grever les résultats français. Par ce mécanisme, des centaines de millions d’euros de profits étaient extraits du périmètre de production français. Les flux transitaient par le Luxembourg avant d’être redirigés vers des sociétés domiciliées aux Îles Caïmans, contribuant à présenter en France une rentabilité artificiellement réduite, tandis qu’une part significative de la valeur produite en France était captée dans des juridictions offshore.
Leon Black : 158 millions pour quoi faire ?
Les révélations récemment rendues publiques dans le cadre des procédures américaines liées à Jeffrey Epstein apportent aujourd’hui une profondeur nouvelle à ce dossier. Elles montrent que Leon Black, milliardaire américain, cofondateur et alors président d’Apollo, ainsi que principal architecte des investissements du fonds durant cette période, entretenait des relations privilégiées avec Epstein.
Les documents judiciaires et l’enquête interne commandée en janvier 2021 par Apollo Global Management ont établi que Leon Black a versé environ 158 millions de dollars à Epstein entre 2012 et 2017. Officiellement, au titre de prestations de conseil fiscal et patrimonial.
Pourquoi de telles transactions ? La question intrigue d’autant plus que Leon Black n’est pas un novice en matière d’ingénierie financière et n’avait manifestement pas besoin d’Epstein pour l’aider à piloter ses affaires offshore. Diplômé de Dartmouth et de Harvard, ancien cadre de Drexel Burnham Lambert, cofondateur d’Apollo en 1990, il a bâti sa réputation sur la maîtrise de montages financiers sophistiqués et la gestion de fortunes considérables. Apollo gérait, durant la période concernée, des centaines de milliards de dollars d’actifs.
Au regard du parcours de Leon Black, de son expertise reconnue en ingénierie financière et des équipes de fiscalistes et de banques d’affaires auxquelles il avait accès, la nécessité de recourir aux services de Jeffrey Epstein pour des conseils financiers apparaît pour le moins difficile à justifier.
Scandales sexuels présumés et surveillance d’une ressortissante russe
Dans les procédures américaines, dont plusieurs pièces ont été versées au dossier, il est indiqué que Jeffrey Epstein est intervenu dans des affaires sensibles lorsqu’il s’agissait de prévenir ou de contenir un risque d’atteinte à la réputation de certains membres de son réseau.
L’une de ces controverses concerne précisément son implication dans la gestion de menaces de divulgation d’informations privées à connotation sexuelle, formulées par une ressortissante russe à l’encontre de Leon Black. Des courriels datés de 2015, versés aux « Epstein files » et rendus publics par les autorités américaines, révèlent que Jeffrey Epstein cherchait alors des intermédiaires pour étouffer ce qu’il présentait comme une tentative de chantage visant plusieurs hommes d’affaires new-yorkais.
Dans un message, le prédateur sexuel sollicite Sergei Belyakov, ancien responsable russe décrit comme formé à l’académie du FSB, au sujet d’une femme russe, Guzel Ganieva. En réponse, Belyakov indique qu’il va procéder à des vérifications sur cette dernière, puis transmet une note de contexte détaillant son profil, en évoquant notamment, comme moyen de pression, la possibilité d’un refus d’entrée sur le territoire américain ou d’une mesure d’expulsion des États-Unis. Le média Dossier center relie cet épisode à Leon Black, via son avocat Brad Karp, comme en attestent les courriels suivants.
À la suite de ces révélations, des parlementaires américains ont ouvert des investigations visant à établir la réalité des prestations invoquées, à en déterminer précisément l’étendue et la consistance, ainsi qu’à en apprécier la justification au regard des montants versés. L’enquête devra établir si, derrière des prestations officiellement présentées comme des services de conseil financier, Jeffrey Epstein a en réalité perçu des rémunérations de la part de Leon Black en contrepartie d’interventions destinées à prévenir l’éclatement d’un scandale à caractère sexuel.
Ainsi, une partie de la richesse produite par les ouvrières et ouvriers de Verallia a contribué à la rémunération d’actionnaires, parmi lesquels Leon Black, engagé parallèlement dans des transactions financières substantielles avec Jeffrey Epstein.
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