On s’imagine que les conversations de café du commerce, là où pleuvent les fameux « y’aka, faut qu’on, rien ne va plus j’vous l’dis », font le lit des idées les plus rances et alimentent la démagogie ambiante. Une étude vient de contredire cette idée. « Quand les bars-tabacs ferment », signé par un économiste de l’université de Zurich, Hugo Subtil, montre que de la rencontre et de l’échange, de la confrontation des idées, sort la démocratie. Celui-ci a analysé l’évolution du vote aux élections législatives et présidentielles sur 25 ans, en le confrontant aux données de la Française des jeux qui permettent de suivre à la loupe ouvertures et fermetures de bars-tabacs. Indépendamment de la santé économique d’un territoire, de son taux de chômage ou de la proportion d’immigrés qui y vivent, lorsque qu’un troquet tire le rideau, le vote en faveur de l’extrême droite augmente année après année. « La démocratie se construit dans les espaces où les citoyens se rencontrent et forment des opinions à partir d’interactions concrètes – cafés, associations, équipements publics », constate-t-il.
Plus étonnant encore, si un bar réouvre dans un quartier ou un village, alors peu à peu, le vote RN recule. « L’effritement social opère comme un mécanisme distinct des explications économiques ou culturelles classiques. La raréfaction des interactions ordinaires, l’appauvrissement de la parole collective, le récit d’un déclin opèrent comme un lent poison. » Or, depuis les années soixante, le nombre de bars s'est effondré de 80 %, tandis que les bureaux de poste, les gares, les maternités et autres services publics se raréfiaient. Ce recul conduit les uns et les autres à se replier sur le foyer familial et des réseaux d’amitié plus sélectifs note-t-il. Sans parler des « bulles » où nous enferment les réseaux sociaux, nous privant insensiblement de tout dialogue avec celles et ceux qui ne pensent pas comme nous.
C’est dans la rencontre, l’échange et la mixité que se construisent la tolérance et le compromis. C’est aussi l’un des enseignements de « Nouvelle cartographie électorale de la France », un essai publié par l’économiste Youssef Souïdi et le sociologue Thomas Vonderscher aux éditions Textuel. Ceux-ci ont étudié les suffrages des électeurs à l’échelle des 70 000 bureaux de vote, selon leur niveau de vie, les équipements dont ils disposent et les particularités de leur territoire. Ils constatent tout d’abord que les plus riches vivent singulièrement entre eux. Ultra-concentrés dans l’ouest de la région parisienne et la zone frontalière avec la Suisse, ils ne votent pas comme le reste des Français, dont ils vivent à distance.
Les deux chercheurs constatent également qu’habitants des zones périurbaines – la fameuse France périphérique − et banlieusards ne sont pas aussi fracturés qu’on le dit. Et que, plus ils sont isolés, privés de lieux de socialisation, plus ils choisissent le RN, en ville comme à la campagne. « Plus les électeurs vivent éloignés d’équipements essentiels au quotidien comme une épicerie ou un médecin, plus ils votent en faveur de l’extrême droite, partageant un même sentiment d’abandon ». Et, à l’inverse de ce que l’on entend si souvent, de tout un discours sur un supposé seuil de tolérance ou d’une insécurité culturelle, moins l’on rencontre de personnes nées hors de l’Union européenne dans son voisinage, plus on vote pour l’extrême droite. C’est le choix de 33 % des inscrits dans les bureaux où les non-Européens sont inexistants, contre 9 % dans les bureaux les plus mixtes, là où les populations se brassent.
Moins l’on se connaît, moins l’on se parle, plus on se déteste. Brisons les bulles qui nous enferment, frottons-nous les uns aux autres, pourquoi pas autour d’un verre.
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