« Le statut de professeur des écoles, […] c’est vingt-quatre heures par semaine » et « six mois de l’année ». Lors d’une conférence donnée à Saint-Raphaël (Var) le 8 novembre, Nicolas Sarkozy s’est livré à une attaque en règle du temps de travail des enseignants, vieille lune de la droite. « Nous n’avons pas les moyens d’avoir un million d’enseignants », a jugé l’ancien président de la République (2007-2012), déclarant, moqueur : « Alors, je sais bien, il faut préparer les cours… Maternelle, grande section… »
Lucile (prénom d’emprunt), 42 ans, est professeure des écoles depuis 2004. Elle enseigne justement en maternelle, en grande section, à Paris, en réseau d’éducation prioritaire (REP). Pour « le Nouvel Obs », l’enseignante détaille son emploi du temps et ses conditions de travail, à mille lieues de la représentation caricaturale de l’ancien baron de l’UMP (ancêtre du parti Les Républicains).
J’ai passé le concours de professeur des écoles il y a vingt ans, après une maîtrise d’économie internationale. J’enseigne depuis douze ans en maternelle, dont sept en grande section. Aujourd’hui, je touche 2 600 euros net après impôt (prime REP incluse). A cela s’ajoute une indemnité de résidence mensuelle de 93 euros parce que je travaille à Paris.
Je n’ai jamais eu l’impression de travailler vingt-quatre heures par semaine. En fait, je n’ai jamais compté mon temps. Je me lève tous les jours à 6h30 pour être à l’école à 7h45. Avant l’arrivée des élèves, je prépare le matériel, je trie leurs travaux, je les mets dans un classeur pour les montrer aux parents. Les enfants arrivent ensuite à 8h15- 8h20, je les accueille jusqu’à 8h40, puis la classe commence. Comme j’enseigne en REP, j’ai la chance d’avoir une classe dédoublée de quinze élèves. En tout, je passe 3h15 avec eux le matin, jusqu’à 11h30 : 3h15 d’ultra-sollicitation entrecoupées de vingt à trente minutes de récréation que je surveille avec mes collègues. Là encore, je suis en ultra-vigilance, car il faut veiller à ce que rien n’arrive aux enfants. C’est une responsabilité dingue, on doit veiller à la santé de chacun d’eux. En cas de problème, on sait qu’on peut nous tomber dessus.
J’ai ensuite deux heures de pause méridienne. Deux fois par semaine, j’assure dans ce créneau une demi-heure d’APC [les « activités pédagogiques complémentaires », un soutien destiné aux enfants ayant des difficultés d’apprentissage, NDLR]. Une fois par semaine se tient par ailleurs le conseil des maîtres de 12h15 à 13h15. Et bien souvent, le directeur de l’école prend une demi-heure le midi pour nous transmettre des informations. Les réunions pour préparer des projets pédagogiques se déroulent aussi à ce moment-là : une heure le lundi et le vendredi midi la semaine dernière, par exemple. Je déjeune donc en fait fréquemment en trois quarts d’heure.
A 13h20, on reprend la surveillance des élèves et on remonte dans les classes à 13h30. A nouveau, j’assure trois heures de classe, avec une demi-heure de récréation. A Paris, nous faisons classe le mercredi matin et on finit à 15 heures le mardi et le vendredi. On profite de ces après-midi pour suivre des formations (dix-huit heures obligatoires chaque année). On assure aussi sur cette plage horaire les rendez-vous avec les parents et la préparation des cours. Comme j’ai sept ans d’expérience en grande section, cela va plus vite qu’au début, mais on doit quand même toujours anticiper beaucoup de choses. Le mercredi après-midi, il n’est pas rare que je reste trois ou quatre heures à l’école. On doit également s’occuper de l’espace numérique de travail : un temps que l’on passe à mettre en ligne les photos des sorties, des activités, à communiquer avec les parents…
Et puis, il y a tout le travail « caché ». Quand je vais voir une exposition pour mes loisirs, je me dis dans un coin de ma tête : « Comment je vais pouvoir utiliser ça avec mes élèves ? » J’ai prévu une sortie au Louvre avec ma classe, mais avant cela, je vais passer deux heures seule au musée pour la préparer. D’une manière générale, je réfléchis toujours à la façon dont je vais pouvoir me servir à l’école de ce qui m’entoure.
J’ai enseigné en élémentaire et en maternelle et je constate que ce sont deux métiers totalement différents. En élémentaire, on fait beaucoup de corrections, tandis qu’en maternelle la fatigue est davantage physique. Il faut tout le temps être à l’écoute, on fait énormément de gestion de relationnel et de comportement car ce sont de jeunes enfants. Il faut faire constamment attention à leur sécurité, surveiller les paires de ciseaux, les taille-crayons : quel enfant n’a jamais essayé de mettre son doigt dedans ? Toute la journée, on a la charge d’enfants qui sont la prunelle des yeux de leurs parents.
Lors des sorties, il faut faire en sorte qu’il n’arrive rien quand on marche dans la rue, quand on prend le métro… Les parents qui nous accompagnent prennent à ce moment-là conscience de la responsabilité qui pèse sur nos épaules.
Pendant les vacances d’été, on prend toujours une semaine au début pour ranger la classe et une autre avant la rentrée pour la préparer. Les autres vacances permettent davantage de faire une coupure, mais on passe toujours au moins une journée à ranger. On trie les activités, on cherche les pièces de puzzle manquantes, on prévoit un roulement des jeux car on essaye de ne pas tout le temps présenter les mêmes aux enfants… Je modifie l’espace en fonction des séances à venir. On profite aussi des vacances pour préparer nos cours. Deux heures par-ci par-là, mais cumulées, ça fait beaucoup. Alors que mon conjoint, qui est cadre, met un message d’absence et débranche complètement pendant ses congés.
Chez nous, pas de télétravail. Le nombre de fois où je suis allée bosser malade pour ne pas peser sur mes collègues… Sauf qu’avoir la tête lourde devant une classe ou seul devant son ordinateur, ce n’est pas du tout la même chose.
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