Le titre -
« Mike Davis is still a damn good storyteller » - se voulait rassurant mais à la lecture de
cet article paru cet été dans le « Los Angeles Times », le verdict ne faisait plus de doute. Le monde s’apprêtait à perdre un de ses plus brillants lanceurs d’alerte. Un terme qui, pour une fois, lorsqu’il est question de cet homme n’ayant cessé à coups de livres retentissants de nous avertir des mécanismes de destruction à l’œuvre dans nos sociétés, fait véritablement sens. L’auteur âgé de 76 ans avait averti le journaliste en l’invitant à lui rendre visite dans sa maison de San Diego en Californie :
« Je suis au stade final d’un cancer de l’œsophage mais je bouge encore ». En effet, il confiait lire 500 pages par jour et continuait de scruter son pays avec effroi et ne formulait qu’un seul regret :
« ne pas mourir sur une barricade ». La nouvelle de son décès a fait se souvenir au reste du monde des quelques uppercuts que cet anthropologue, historien et géographe a placés au cours de sa vie.
Le plus puissant d’entre eux, « City of Quartz : Los Angeles, capitale du futur »
, livre publié en 1990
[la version originale vient d’être mise en ligne gratuitement pour lui rendre hommage, N.D.L.R.], expliquait comment la privatisation et la militarisation de l’espace public, l’inertie et la corruption politiques, un mouvement de sécession permanent alimenté par l’immobilier et la peur minaient le tissu social d’une ville de 20 millions d’habitants. Soit deux ans avant les émeutes suivant le tabassage de Rodney King, leurs 55 morts, 2300 blessés et 1100 bâtiments endommagés. Il y aurait d’autres coups de poing, « Le stade Dubaï du capitalisme » notamment, texte de 2007 dans lequel il explique comment un village de pêcheurs est devenu en quelques décennies une ville-Etat alimentée par l’ultralibéralisme, l’ingénierie urbanistique, la mégalomanie et le servage invisible. Une lecture idéale – «
la rencontre d’Albert Speer et de Walt Disney sur les rivages de l’Arabie » disait-il - avant la Coupe du monde au Qatar. On pense également à sa « Petite histoire de la voiture piégée » relatant un matin de septembre 1920, le moment où un anarchiste italien gara à l’angle de Wall Street à New York un véhicule bourré d’explosifs et ce faisant, inventait
« le bombardier du pauvre », celui qui allait tuer sans jamais faire tomber d’empire. Ou encore à son ouvrage sur le bidonville comme horizon d’une société globalisée.
Il y avait du
Walter Benjamin chez cet homme-là, mais une version pleine de colère et d’espoir, un intellectuel de toutes les manifestations, qu’elles soient violentes ou non, un penseur qui avait travaillé dans les abattoirs et pour qui le mot classe n’évoquait pas qu’une forme certaine d’élégance. Si d’autres militants d’extrême gauche se sont beaucoup trompés au siècle dernier, Mike Davis a très souvent visé juste au point d’être qualifié de
« prophète de malheur ». La proximité des titres anglais de ses œuvres avec le nom des chansons du groupe Public Enemy a longtemps fait sourire. «
Welcome to the terrordome » disait-il en somme lui aussi. A relire aujourd’hui cette dernière interview dans laquelle il évoque l’émergence d’une nouvelle génération d’activistes mais aussi cette terrifiante sentence :
« I see fascism », on préfère peut-être se souvenir qu’étudiant, il avait offert une Chevrolet 54 couleur cerise à Angela Davis pour qu’elle continue elle aussi son bonhomme de chemin.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire