Guerre du Vietnam : des rescapés de My Laï
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LE MONDE | • Mis à jour le | Par Bruno Philip (Son My, Vietnam, envoyé spécial)
Pham Thi Thuan et Ha Thi Quy, en 2007, devant le fossé où elles ont failli mourir en mars 1968, lors du massacre de My Laï. Chau Doan / LightRocket via Getty Images
A l’issue du massacre, les soldats de la compagnie Charlie font une pause-déjeuner. Les jeunes GI, la tête farcie d’une propagande qui avait largement contribué à déshumaniser l’adversaire – le « Jaune », le « Viet », le communiste –, n’avaient pas d’états d’âme. Pas ce jour-là en tout cas. La veille, leurs officiers avaient dit : « Demain, tuez tout le monde ! »« Tout le monde ? », avait risqué un soldat. « Oui, tout le monde, les femmes et les enfants aussi. S’il y a des gens qui sont encore là quand vous arriverez, c’est que ce sont des VC [Vietcong, dans le jargon des GI] ! »
Dans le musée, on voit la photo du lieutenant Calley, assis dans son hélicoptère après la fin de la tuerie. Il fait le V de la victoire. Calley a été, quelque temps, le bouc émissaire d’une opération dont tous les responsables, plus haut gradés que lui, ont été innocentés après la révélation du massacre par le journaliste américain Seymour Hersh, en novembre 1969. Seul inculpé, William Calley a été condamné, le 31 mars 1971, à la prison à vie. Dès le lendemain, le président Richard Nixon demandait qu’il soit libéré et placé en résidence surveillée. Il a été gracié en 1974.
Pham Thi Thuan est une femme de 78 ans. C’est l’autre survivante du fossé. Elle en a réchappé avec ses deux filles âgées de 7 et 3 ans. « Les soldats nous ont poussés vers le canal. Sur le chemin, ils nous disent de nous accroupir. On s’accroupit. Ils nous disent de nous relever et de marcher. On se lève et on marche. Devant le fossé, ils nous disent à nouveau de nous accroupir, puis de nous relever. On s’accroupit, on se relève. Et puis ils nous tirent dessus. »
« Sous un monceau de cadavres »
Mme Pham pose sa tête sur la table de son salon, elle met le doigt sur sa tempe, mimant le canon d’un fusil. « Ils tirent sur la tête des gens. On bascule dans le trou. Je crois que je suis morte. Ma fille de 3 ans hurle. Je lui mets le bout de mon sein dans la bouche pour qu’elle se taise. Je n’entends plus rien. Je suis sous un monceau de cadavres. J’entends d’autres coups de feu. Mon téton est toujours dans la bouche du bébé. Je crois qu’elle est morte. Je ne sais pas combien de temps ça dure, deux heures, deux heures et demie, trois heures. Je ne sais pas pourquoi je suis vivante, avec mes deux filles. » Elle dit : « Je n’y pense pas tout le temps, au massacre. Parfois, il faut savoir mettre de côté le grand malheur. »
Pham Dat, un monsieur de 88 ans, habitait tout près de la maison de Ha Thi Quy, dans le hameau de Khe Thuan – l’un des « My Laï ». M. Pham est très sourd, il n’a plus de dents. Il ne donne pas, de prime abord, l’impression d’avoir toute sa tête. L’interprète est obligé de crier. Et puis d’un seul coup M. Pham parle.
Il commence ainsi : « Je vais vous dire ce dont je me souviens : il était très tôt ce matin-là. » Il désigne l’extérieur, la cour de sa maison, reconstruite, ouverte sur un enclos où son chien aboie. L’ensemble est entouré de plantes, de fleurs, un endroit charmant. Le 16 mars 1968, tout s’est passé là, juste devant.
« JE NE SAIS PLUS. JE ME SOUVIENS DES INTESTINS QUI EXPLOSAIENT, C’EST TOUT »
« Les soldats sont arrivés. Un type qui devait être un chef a sorti son pistolet et a fait signe à deux autres soldats. Ils se sont mis à tirer sur les deux bœufs de l’étable. Ils les ont tués. Puis ils ont abattu mes poules et mes canards. Je me suis dis : “Merde ! Mais pourquoi ils tuent mes bœufs et mes canards, c’est incroyable !” Je suis sorti, ils m’ont tiré dessus. J’ai reçu une balle dans le pied, une autre dans la cuisse. Deux enfants de la maison sont sortis. Un petit garçon, qui portait un bébé dans ses bras. Les soldats les ont abattus. Le garçon a essayé de protéger le bébé, mais il était déjà blessé. Il a continué à marcher, puis il s’est écroulé, j’ai vu ses intestins sortir de son corps. J’étais mal en point, mais je voyais tout cela très précisément. »
Ce qu’il ne sait plus, M. Pham, c’est que le bébé, qui avait 7 mois, était sa dernière fille. Le garçon était le cousin du bébé. M. Pham dit : « Je ne me souviens plus, le reste, je ne sais plus. Je me souviens des intestins qui explosaient, c’est tout. » Sa mère et son épouse sont au nombre des tués.
Une figure domine My Laï, son histoire, sa tragédie et le Musée mémorial, dont il est le directeur et le fondateur : Pham Thanh Cong, 59 ans. Fils de cadre communiste, il avait 11 ans le 16 mars 1968. C’est un homme discret, sombre, dont le visage peut soudain s’illuminer d’un vaste sourire. Il a un gros ventre, fume beaucoup, et boit du thé vert. Quand il parle, il ferme souvent les yeux. Après chaque question, qu’il écoute avec attention, il réfléchit longtemps, il prend son souffle.
Le 16 mars 1968, il est dans sa maison, près de la meule de foin. Les soldats arrivent. Ils tuent tout le monde, sauf lui et son père – qui n’est pas là. Comme les autres survivants, il a fait le mort sous le cadavre de sa mère et de ses quatre frères et sœurs. Pham Thanh Cong a cessé de raconter son histoire aux visiteurs. Il a écrit un livre. « Je ne suis pas écrivain, j’ai eu du mal à le finir. J’ai employé des mots simples pour décrire le malheur. Chaque fois que j’écrivais, j’avais un étau dans la poitrine, le malheur remontait, y en avait trop. » Il ferme les yeux, se concentre. « Quand j’ai eu fini, je l’ai fait relire, au lit, par ma femme. J’avais besoin d’entendre les mots que j’avais écrits. Ça a duré deux nuits. A la fin, je me suis dit : “Quand même, j’ai pas eu de chance.” »
Bruno Philip (Son My, Vietnam, envoyé spécial)
Journaliste au Monde
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