Depuis l’affaire Orélien, la République des lettres tout entière est traumatisée par les histoires d’intelligence artificielle. Cela se comprend. Est-ce pour autant qu’il faut se laisser entraîner dans une fièvre paranoïaque, entrer dans une sorte de maccarthysme consistant à jeter le soupçon sur tout ?
Je vous dis ça car je viens de voir passer sur un réseau social un post émettant de sacrés doutes sur la production éditoriale de quelqu’un que vous connaissez sans doute : Alain Bauer. C’est le monsieur moustachu que vous avez déjà vu parler à la télé. Il y passe entre vingt-deux et vingt-trois heures par jour (hors coupures pub). Toujours présenté comme un criminologue, son premier métier, il a beaucoup changé de crimerie depuis (si j’ose écrire). Il a désormais une capacité à parler de tout et surtout de n’importe quoi avec un aplomb sidérant.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce travailleur à la chaîne (de télé) n’est pas seulement capable de parler. Il publie aussi. Beaucoup. Début novembre, il sortira un nouveau livre sur le thème de la gastronomie. Et cette nouvelle a donné à l’internaute suspicieux susmentionné l’idée de faire des comptes. Ce nouvel ouvrage sera le sixième que sortira le serial auteur depuis janvier dernier. Rien que cette année, il nous a pondu un truc sur Trump, un autre sur la Chine (chez Fayard, le porte-avions de chasse de la maison Bolloré), un troisième sur l’affaire Epstein, un quatrième sur l’histoire du crime et, en cerise sur l’étagère, un thriller qui se passe à l’ONU. Tout cela après une production considérable en 2025, mais un peu plus légère : cinq titres seulement sur l’année entière, on ne peut pas toujours être au mieux de sa forme. Flaubert mettait des mois à récrire une phrase. M. Bauer pond 11 livres en moins de deux ans. On sent un artiste.
Il en rajoute une couche quand on l’interroge comme l’a fait le magazine « Lire » il y a quelque temps (pourquoi diable le magazine « Lire » interroge-t-il M. Bauer ? C’est un mystère qui m’échappe). Il y a expliqué benoîtement qu’il n’avait que peu de temps à consacrer à sa production éditoriale, étant donné son emploi du temps chargé. Il faut savoir en effet qu’en plus de faire des sit-in à la télé et d’inonder les librairies, notre homme a d’aimables passe-temps que détaillent complaisamment ses CV : il est prof émérite à l’université de Shanghai, conseiller de la police de Los Angeles ou de New York, ou les deux, directeur de thèse (ça doit être sympa d’être doctorant d’un homme à l’esprit aussi libre) et a des tas d’autres hobbys. Entre autres, il gère ses affaires judiciaires (une condamnation à de la prison avec sursis pour avoir bénéficié de contrats de complaisance). Aussi, explique-t-il, il ne peut écrire ses livres qu’entre « 4 heures et 8 heures du matin ».
Avec un tableau pareil, on comprend le soupçon. Le type n’a pu faire ça tout seul, il a dû lui aussi faire appel au petit bouton magique de MM. ChatGPT et consorts. Je dis non ! Arrêtez de dénigrer sans preuve. Je ne dispose pas personnellement de Pangram et je n’ai évidemment pas lu toute la production du Pic de La Mirandole de BFMTV – à mon avis l’auteur non plus, ça nous met à égalité. J’ai juste jeté un œil aux extraits de tous ces essais que nous fournit gratuitement une fameuse plateforme de vente de livres, et je suis formel. J’ignore qui a rédigé tous ces pensums, mais je refuse qu’on accuse une machine innocente d’avoir produit des choses aussi affligeantes. Un gloubi-boulga inconsistant comme un vieux chewing-gum, aucune cohérence, des litanies de citations collées à la suite qui n’ont pas de rapport entre elles, et l’incapacité à présenter clairement le sujet que l’ouvrage est censé étudier. Ayons un peu de respect pour les progrès de la technologie. Aucune machine au monde n’est plus à ce niveau de médiocrité. Tout ça est bel et bien écrit avec les pieds, mais pas avec des bots.
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